Programmed to be Fat
Un documentaire réalisé par Bruce Mohun.
Écriture du scénario : Bruce Mohun et Helen Slinger. Production : Sue Ridout, Helen Slinger et Sara Darling pour les Productions Dreamfilm, avec le concours de la CBC.
Par Alex Merrill
Qu’est-ce qui cause l’obésité? Pourquoi le taux d’obésité a-t-il presque doublé en 30 ans? Et comment éviter la crise mondiale qui se profile à l’horizon en raison de la progression des taux de diabète associés à l'obésité? Les organismes de santé s'interrogent sur ces questions à plusieurs milliards de dollars, non seulement dans les pays riches, mais aussi dans les pays en développement – partout où l’on a adopté un mode de vie occidental.
Malgré les prétentions farfelues de l'industrie de l’amaigrissement, il n'existe pas de solution miracle. Les stratégies actuelles en matière de prévention de l’obésité bombardent les gens avec des messages leur disant qu'ils sont trop gros et qu’ils devraient contrôler leur alimentation et faire davantage d'exercice. Or les campagnes qui cherchent à blâmer et à couvrir de honte les personnes de forte constitution ratent complètement leur cible, et à fort prix. La prévention de l'obésité, on s’en rend compte peu à peu, ne se résume pas à calculer les calories ingérées et dépensées. Il s’agit d'une équation complexe, où plusieurs facteurs entrent en jeu : la pauvreté; les « géants » de l'alimentation qui proposent des produits gras, salés et bourrés d'additifs; notre mode de vie sédentaire, ainsi que nos environnements de travail.
S'ajoute à ces éléments un facteur inédit qui pourrait expliquer pourquoi notre espèce est en voie de devenir obèse : les produits chimiques auxquelles nous sommes exposés au quotidien. Un nouveau documentaire intitulé Programmed to be Fat [L’obésité programmée], présente des résultats de recherche qui donnent à penser que ces substances s'infiltreraient dans l'organisme des femmes enceintes et qu’elles « programmeraient » le fœtus à souffrir d’embonpoint ou d’obésité à l’âge adulte. Réalisé par Brian Mohun, le film a été présenté sur les ondes de la CBC le 12 janvier dernier à l'émission The Nature of Things.
Brian Mohun présente les travaux de scientifiques qui ont découvert l’existence d’un lien entre l'obésité et un ensemble de substances appelées « obésogènes ». Dans des études séparées, ceux‑ci ont découvert que certaines substances présentes dans notre environnement immédiat pouvaient perturber notre système endocrinien (hormonal), et ce, même si elles s’y trouvent en très petites quantités. Les obésogènes « feraient croire » à notre organisme qu'ils sont des hormones naturelles. Les chercheurs pensent que ce phénomène pourrait affecter le développement du fœtus et le prédisposer à un poids excessif à la naissance, à souffrir d'embonpoint ou d'obésité plus tard dans la vie et à développer un diabète. Selon la formule employée par l’un d’entre eux, « ces substances indiqueraient aux gènes de s'exprimer par un excédent de poids ».
Bill Mohun a su transformer un exercice de vulgarisation scientifique qui aurait pu s’avérer aride en un passionnant – et inquiétant – voyage d’exploration. S’appuyant principalement sur des entrevues, le film entrelace les explications des scientifiques sur ce qui les a amenés à découvrir le travail de leurs collègues et à créer un nouveau champ de recherche important pour l’évolution des connaissances.
Deux messages inquiétants ressortent de Programmed to be Fat :
1. Les obésogènes sont des substances courantes dans notre environnement et leur liste s’allonge.
Le film passe en revue vingt produits soupçonnés d’être obésitogènes, tout en prévenant que bien d’autres substances n’ont pas encore été analysées. Retha Newbold, chercheuse, étudiait les effets du diéthylstilbestrol (DES), un œstrogène de synthèse, sur l’appareil génital quand elle s’est rendu compte que ses souris de laboratoire avaient pris trop de poids pour être utiles à ses recherches. Les dangers d'une exposition au DES sont bien connus et son usage limité, mais la plupart des substances obésitogènes sévissent toujours dans notre environnement. La nicotine compte parmi celles-ci. Le tributylstannane, abondamment utilisé dans les pesticides et d'autres produits, en est une autre. Également, on trouve du bisphénol A (BPA) dans le revêtement intérieur des conserves et canettes de boisson, dans certaines bouteilles d’eau en plastique, dans de nombreux objets en plastique utilisés à la maison et même, sur les reçus de caisse en papier thermique.
En 2006, Santé Canada recommandait de limiter l'exposition au BPA dans les contenants alimentaires avec lesquels les nouveau-nés et les nourrissons entrent en contact, notamment dans les biberons; malgré cela, il reste présent dans notre environnement. Même s’il est habituellement remplacé par le bisphénol F (BPF), on apprend dans le film que ce dernier est aussi une substance perturbatrice du système endocrinien.
2. Les perturbateurs endocriniens semblent le plus dangereux lorsqu'ils sont présents en très petites quantités. Si les obésogènes sont plus néfastes en petites doses, c'est qu'ils réussissent plus facilement à tromper les récepteurs endocriniens. Lorsque les obésogènes sont trop nombreux, les gènes du récepteur restent inactifs et aucun mal n'est fait. Ces observations bouleversent les idées reçues en toxicologie : en effet, on croyait jusqu’ici que plus la dose est grande, et plus une substance est dangereuse. Autrement dit, on pensait que c’était « la dose qui faisait le poison ». Or c'est tout à fait le contraire qui se produit avec les obésogènes.
Devançant les sceptiques, les chercheurs interviewés s'empressent de préciser que même si des substances chimiques nous prédisposent à l’embonpoint, l'exercice et l'alimentation ont toujours leur importance. Peut-être même encore davantage, si l'on songe que ces produits pourraient amplifier les effets d'une alimentation malsaine et d’un mode de vie sédentaire.
Les auteurs du documentaire admettent que l'étude de la perturbation endocrinienne est un domaine nouveau et qu'il reste beaucoup de travail à faire. L'industrie des produits chimiques n'a pas reproduit les résultats obtenus dans les recherches présentées dans le film et ses représentants ont refusé les demandes d'entrevue. Bill Mohun a indiqué, dans une entrevue suivant le lancement du film, qu'il n'avait pas réussi à trouver un seul chercheur de l'industrie prêt à défendre le point de vue de celle-ci devant la caméra et à affirmer qu'il était impossible que de très petites doses puissent avoir des répercussions sur l’être humain.
Beaucoup d'eau pourrait passer sous les ponts avant que ces découvertes sur les obésogènes influencent la réglementation des produits aux fins de sécurité du public et de prévention de l’obésité. Jusqu'ici, la plupart des recherches qui établissent un lien entre substances chimiques et obésité proviennent d'études sur l’animal. On apprend toutefois dans le film que deux études sur l’être humain sont en cours : une étude canadienne sur les substances présentes dans l'environnement des femmes enceintes et leur incidence sur leurs enfants
(Étude mère-enfant sur les composés chimiques de l'environnement), ainsi qu’une étude menée en Europe (OBesogenic Endocrine disrupting chemicals: LInking prenatal eXposure to the development of obesity later in life (OBELIX).
Quelle importance cette question a-t-elle pour les femmes en particulier?
Si l'exposition des femmes enceintes à des substances courantes prédispose leurs enfants à l'obésité, elles se verront obligées de se protéger. Cependant, est-il bien réaliste de leur demander de s’abstenir de consommer tout ce qui sort d'une conserve, d’éviter de toucher aux reçus de caisse et d'utiliser des objets de plastique susceptibles de contenir du BPA? L'exposition aux produits chimiques est un problème qu'il faut résoudre non seulement au niveau individuel, mais aussi à l’échelle sociale. Il ressort clairement des recherches de plus en plus nombreuses sur les perturbateurs endocriniens que nous devrons modifier l’usage que nous faisons des substances chimiques. Programmed to be Fat se termine sur un plaidoyer en faveur du principe de précaution. Il faudrait obliger les fabricants à démontrer hors de tout doute aux instances de réglementation que leurs produits respectent le principe du « d’abord, ne pas nuire », avant d’autoriser leur introduction dans nos vies. De plus, les responsables de la réglementation – nos gouvernements – doivent modifier leur approche en la matière.
Les perturbateurs endocriniens pourraient aussi avoir d’autres effets majeurs sur les femmes en rapport avec l'obésité. Le sujet n’est pas abordé dans le film, mais certains scientifiques ont démontré l'existence d’un lien entre substances chimiques et puberté précoce chez les filles, qui aurait une incidence sur l’apparition de l'obésité et du diabète. L’article de Sandra Steingraber sur ce sujet complexe (The falling age of puberty in U.S. girls: What we know, what we need to know) constitue une excellente introduction.
Programmed to be Fat a le mérite d'attirer l'attention du public sur un sujet important et de mieux en mieux documenté. Il nous fournit un nouvel argument à l’appui d’une surveillance étroite de toutes les substances chimiques et d’une réglementation précise les concernant, avant de permettre leur dissémination dans notre environnement.
Espérons que les responsables de la réglementation tendent l'oreille.
Obtenez des renseignements complémentaires sur le documentaire Programmed to be Fat et visionnez-le en ligne.
Pour en apprendre davantage sur l’obésité et ses répercussions sur les femmes, entre autres sur le rôle des perturbateurs endocriniens, consultez notre nouveau guide d’introduction [à paraître].
Le Réseau pancanadien sur la santé des femmes et le milieu a publié un rapport exhaustif sur les femmes et la gestion des produits chimiques au Canada : Sexe, genre et substances chimiques. Tenir compte des femmes dans le Plan de gestion des produits chimiques du Canada.
Pour une explication simplifiée du phénomène de la perturbation endocrinienne : www.nnewh.org.
L’auteure, Alex Merrill, est une collaboratrice de longue date du Réseau canadien pour la santé des femmes.
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