Naître parmi les siens

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Publication Date: 
jeu, 2011-03-31

Le Réseau s’entretient avec Shirley Tagalik, militante de la santé, sur les raisons qui ont motivé sa communauté à se mobiliser pour ramener la prestation des soins maternels dans la région

Un an après l’annonce hypermédiatisée de la nouvelle Initiative sur la santé maternelle lancée par le gouvernement fédéral, Shirley Tagalik, mère et militante du Nunavut en matière de santé et d’éducation, se demande quand la prestation de soins à la mère et à l’enfant dans sa localité redeviendra une priorité pour les autorités.

Shirley Tagalik vit à Arviat, une petite localité du Nunavut qui compte environ 3000 habitants et affiche régulièrement le taux de natalité le plus élevé au Canada. Chaque année, près de 70 résidentes de la région mettent un enfant au monde, mais aucune à Arviat même. La raison? Vers la fin de la grossesse, les femmes doivent préparer leur valise et prendre l’avion vers un grand centre comme Winnipeg ou Rankin Inlet afin d’y passer les dernières semaines et accoucher dans un hôpital. Ces déplacements font partie du système de prise en charge médicale dans le Nord canadien. Ainsi, même un accouchement sans risque peut coûter jusqu’à 12 000 $ et obliger la nouvelle maman à passer un mois ou davantage loin de son foyer et de sa famille.
Pendant quelques mois en 2008, la population a nourri l’espoir qu’il ne serait plus nécessaire pour la majorité des femmes de quitter leur ville pour accoucher. Un centre de naissance était en construction et deux sages-femmes avaient été embauchées; pour la première fois depuis des années, trois nouveau-nés voyaient le jour à Arviat.

Ces naissances représentaient l’aboutissement d’années de mobilisation et d’optimisme de la part de la population locale. Dans les années 80, un comité avait été mis sur pied pour exercer des pressions sur le Northern Medical Unit et exiger l’établissement d’un centre de naissance pour que le femmes puissent accoucher près de chez elles. Lorsque le gouvernement du Nunavut a fait de l’accouchement local une priorité et lancé un projet pilote de centre de naissance à Rankin Inlet, le comité a demandé qu’Arviat en accueille un aussi. Vingt ans plus tard, soit en 2005 et en 2006, le gouvernement fédéral se décidait enfin à accorder des fonds à la formation de sages-femmes et de préposées aux soins maternels au Nunavut Arctic College, ainsi qu’à la dotation de quelques postes à Arviat. Une préposée a reçu son diplôme et une subvention a été versée en 2006-2007 afin de transformer l’ancien centre de santé d’Arviat en maison des naissances. On a embauché deux sages-femmes provenant du Sud. En attendant que le bâtiment soit prêt, les trois nouvelles recrues se sont mises au travail au centre de santé local.

Dispenser des soins pré- et postnatals à 45 femmes par an, les accoucher et offrir un éventail de services dans un espace restreint n’est pas une mince tâche. Les deux sages-femmes se sont vite épuisées. À cause de l’affluence, elles auraient eu besoin d’une troisième, voire d’une quatrième sage-femme, en plus de la préposée aux soins maternels qui les assistait dans leur tâche. Lorsqu’aucune suite n’a été donnée à leur demande, une première a remis sa démission, suivie par la deuxième peu de temps après. Et au lieu de pourvoir les postes vacants à Arviat, on les a réaffectés à Rankin Inlet. Aujourd’hui, Arviat peut toujours compter sur les services d’une préposée aux soins maternels et, à l’occasion, d’une sage-femme. Les infirmières ont repris en main les soins prénataux et la préposée s’occupe d’interventions de base comme la pesée. On a cessé de rénover le centre de naissance et le bâtiment inachevé reste vide pour l’essentiel.
Nous avons parlé avec Shirley Tagalik des conséquences de cette fermeture sur la santé maternelle, les soins de santé et la communauté dans son ensemble.

Qu’est-ce que les sages-femmes ont apporté à Arviat?
De l’avis de notre comité de la santé, les services dispensés par les sages-femmes formaient un tout. Ils ne se limitaient pas seulement à l’accouchement, mais touchaient une foule d’aspects avant et après la naissance : la nutrition; la préparation à l’allaitement maternel; le yoga; la gestion du stress; la préparation des enfants à l’arrivée du nouveau-né. Il y avait aussi tout ce qui concerne le suivi. Les sages-femmes effectuaient des visites à domicile, même chez celles qui avaient accouché dans le Sud; elles ont créé un réseau pour que les femmes puissent s’appuyer mutuellement. Récemment, nous avons connu une épidémie de pneumonie à RSV; il a fallu envoyer 30 bébés dans des hôpitaux au Sud et l’un d’eux est mort. S’il y avait eu des visites postnatales à domicile, dans le cadre des services que dispensent habituellement les sages-femmes, nous sommes certains que l’épidémie n’aurait pas eu la même ampleur. Enfin, il y a aussi tout ce qui relève d’une approche axée sur la santé publique : les questions liées au bien-être, le fait de ne pas considérer la naissance comme une maladie. Il y a aujourd’hui une véritable coupure entre la naissance, la famille et la communauté; c’est une chose que nous aimerions changer.

Lorsque les sages-femmes se sont installées à Arviat, la ville avait commencé la construction d’un centre de naissance séparée du centre de santé communautaire. Pourquoi cet espace était-il considéré comme une priorité?
Il nous semblait important d’associer l’accouchement et la naissance au bien-être, plutôt qu’à la maladie. Nous voulions disposer d’un bâtiment séparé, à l’extérieur du centre de santé surachanlandé; un espace sécuritaire où tout n’est pas axé sur la maladie. C’est l’un des commentaires les plus fréquents que nous faisaient les femmes à ce sujet. Notre population connaît les mêmes problèmes de santé chronique que d’autres communautés du Nord, comme la tuberculose et les maladies respiratoires. Pour une femme enceinte, l’idée d’accoucher dans un petit centre de santé où l’on traite toutes ces maladies est préoccupante.

Vous avez parlé de la famille. Quel rôle les sages-femmes ont-elles joué à cet égard?
Elles ont créé un espace ouvert aux hommes et au rôle qu’ils pouvaient assumer. Si vous êtes une femme et que vous devez passer un examen de santé, votre compagnon ne peut évidemment pas subir les tests pour vous. Malgré tout, les pères et les maris peuvent faire quelque chose pour que la grossesse se passe bien. Les sages-femmes leur parlaient de ce qu’ils pouvaient faire pour appuyer leur compagne : d’alimentation, du développement de l’enfant, de la préparation à l’accouchement. On leur parlait du comportement à adopter, des façons d’aider. La présence des sages-femmes a vraiment contribué à accroître leur implication. Notre souhait, c’est que la naissance redevienne une célébration familiale, plutôt qu’un simple rendez-vous dans un centre de santé. On sentait à l’époque davantage de soutien mutuel, parce qu’il s’agissait d’un projet collectif, d’un événement qui concernait toute la communauté.

Que font les familles pour s’adapter lorsque les mères doivent s’absenter pour recevoir des soins dans le Sud?
L’absence de la mère crée beaucoup de stress. D’abord, si on a des enfants, on ne peut pas toujours compter sur un service de garde; cela dépend de leur âge, car il y a des listes d’attente. Le père ne peut donc pas toujours les confier à une garderie. De plus, il y a la question du coût; n’oubliez pas que le salaire de la mère est souvent réduit en raison du congé de maternité. Par conséquent, ce sont des membres de la famille qui doivent s’occuper des enfants. Parfois le papa doit assumer le rôle de la maman et devenir par le fait même un parent seul, parfois sans réseau de soutien. S’il s’occupe des enfants, il ne peut pas partir à la chasse et ramener des aliments locaux. Cela signifie être obligé de s’approvisionner à l’épicerie, où les produits coûtent cher et ne sont pas aussi bons pour la santé.

Ce sont des choses auxquelles les mères pensent, lorsqu’elles se retrouvent à Winnipeg dans un centre d’hébergement devant une télé et pas grand-chose à faire. Elles s’inquiètent énormément; elles ont peu d’argent ou pas du tout, ce qui complique la vie quand il faut prendre un taxi, par exemple. Et ce n’est pas toujours facile de joindre ses proches quand ceux-ci n’ont pas le téléphone. Certaines femmes finissent par téléphoner à la station de radio locale pour tenter de transmettre des messages à leur famille.

Qu’en est-il des consultations pré- et postnatales pendant les deux mois pendant la naissance? Qui s’en occupe?

Nous sommes censés disposer d’un personnel de sept infirmières, mais il en manque toujours quelques-unes; en ce moment, elles ne sont que cinq. Ce sont elles qui s’occupent des consultations. Toutefois, les services que les femmes enceintes recevaient auparavant (information sur les soins, l’alimentation, l’exercice physique, la santé et les bienfaits de l’allaitement) ont été remplacés par les examens élémentaires d’usage et la prescription de comprimés de fer.

Quelle incidence la situation a-t-elle sur la prestation de soins au reste de la communauté?
Nous n’avons aucun poste dédié à la santé mentale, si bien que ce sont les mêmes infirmières qui s’en occupent. C’est une lourde tâche : quarante personnes reçoivent des médicaments injectables et soixante autres par voie orale. Tous les problèmes de santé publique retombent sur le centre de santé, notamment la tuberculose, les maladies respiratoires. Les membres du personnel ne peuvent pas faire de prévention, car ils n’ont ni le temps ni les ressources. De plus, le poste d’infirmière des soins communautaires et à domicile est vacant depuis quatre ans; celles qui sont sur place prennent donc la relève. En principe, les responsables de la santé communautaire devraient s’occuper de santé publique, mais ils sont tellement accaparés par d’autres tâches qu’ils ne sortent pas sur le terrain bien souvent. C’est la même chose dans le cas de la préposée aux soins maternels. Elle participe parfois à la vaccination des enfants, mais elle ne fait pas de visites à domicile et ne reçoit pas ceux-ci en consultation pour vérifier leur état de santé.

Le taux de natalité élevé est l’une des raisons pour lesquelles l’établissement d’un centre de naissance à Arviat était devenu si important. La communauté s’en inquiète-t-elle?

Oui, c’est un sujet dont nous avons discuté avec les sages-femmes. On constate un intérêt pour la planification familiale dans la communauté et les écoles secondaires. Elles étaient disposées à consacrer un peu de temps à la santé sexuelle, même si ce dossier de santé publique dépassait le mandat du centre de naissance comme tel. C’est le genre d’occasions que nous avons ratées.

Si vous regardez vers l’avenir, avez-vous toujours espoir que le centre rouvrira ses portes un jour?
Tout à fait. On nous a parlé d’un plan visant à déployer des centres de naissance sur tout le territoire du Nunavut; une fois qu’il sera instauré, les sages-femmes reviendront à Arviat. Les gens étaient vraiment enthousiastes quand elles se sont finalement installées chez nous, mais ils avaient hâte également d’avoir leur propre centre de naissance. Ils planifiaient une inauguration officielle et une grande fête, mais l’ouverture a sans cesse été reportée et ne s’est jamais produite en fin de compte. Nous ne pouvons toujours pas ouvrir le centre à cause des rénovations. Malgré tout, la réaction des personnes qui ont bénéficié du programme était très positive. Des programmes de nutrition ont essaimé à l’école, qui étaient affiliés au Programme canadien de nutrition prénatale. On les avait intégrés à des programmes qui jouissaient déjà d’un auditoire. Il s’agissait véritablement d’une approche axée sur la communauté.
Les militantes et militants de la santé d’Arviat ont écrit à leur ministre de la Santé. Ils ont appris que l’ouverture du centre de naissance ainsi qu’un nouveau programme de formation de sages-femmes seraient à l’étude en 2011. Consulter le www.rcsf.ca pour des mises à jour sur ce dossier.

Signy Gerrard est directrice des communications au Réseau canadien pour la santé des femmes.

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