La rue des femmes

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Publication Date: 
jeu, 2010-09-30

Nous sommes lundi soir, il est 20 h 15, et la journée de travail de Léonie Couture est loin d’être terminée. De chez elle, elle appelle pour parler de La rue des Femmes, l’organisation qu’elle a fondée il y a 16 ans et qu’elle dirige toujours. Cet organisme offre de l’hébergement, de la thérapie et des ressources aux femmes en état d’itinérance, dans le centre-ville de Montréal. Elle n’était pas disponible pour une entrevue au bureau, étant occupée à rédiger une demande de subvention qui pouvait procurer à La Rue des femmes un financement dans les six chiffres. Elle a donc proposé une entrevue après les heures de travail. D’une voix à la fois douce et sérieuse, elle passe les 90 minutes suivantes à parler de ce que l’organisme fait et des femmes qu’elle côtoie à tous les jours – « des femmes que beaucoup de gens préféreraient ne pas voir », dit-elle.

Léonie travaille avec des femmes en détresse depuis plus de 25 ans. Avant de fonder La rue des Femmes, elle a œuvré pendant cinq ans au sein d’une organisation qui offre du soutien aux femmes survivantes de viol ou d’inceste. Elle a constaté que certaines femmes étaient « trop meurtries pour être aidées », puisqu’elles faisaient face à des problématiques de toxicomanie, d’inceste, de violence, et qu’elles étaient incapables de fonctionner dans un cadre standard, comme par exemple se présenter aux rendez-vous hebdomadaires fixés avec les intervenantes de l’organisme.

« J’ai constaté que la plupart des femmes qui vivaient de graves difficultés étaient aux prises avec une problématique majeure – elles avaient subi de la violence», explique Léonie, « ce qui a engendré chez elles des problèmes de consommation, une perte de confiance en soi et d’énormes souffrances. »

« En tant que féministes, il était important, selon moi, de créer des ressources qui leur offriraient de l’aide. Elles avaient besoin, pendant la journée, d’un lieu où elles pouvaient se rendre pour parler, prendre un repas ou juste se poser, sans qu’aucune demande ne leur soit adressée. »

C’est donc en 1994 que Léonie a fondé La rue des Femmes, une toute petite organisation dotée d’une mission précise : accepter les femmes telles qu’elles étaient et leur offrir de l’aide si elles le désiraient, sans l’imposer. Aujourd’hui, La rue des Femmes compte maintenant 50 employées, deux maisons d’hébergement à court et à long terme, un éventail d’approches thérapeutiques, et un budget annuel de 1,5 million de dollars, dont les fonds proviennent du gouvernement fédéral et provincial et de donateurs privés.

La rue des Femmes a pris de l’ampleur, mais sa mission demeure la même. Léonie affirme que les travailleuses et les bénévoles sont amenées à comprendre, dans le cadre de leur formation, que les comportements jugés inacceptables par la société, y compris les cris et les colères violentes, ne doivent pas être réprimés. Selon elle, la violence provoque une horrible souffrance physique et émotionnelle, et ces agissements en sont le résultat.

« Elles ont subi énormément de violence et nous voulons qu’elles retrouvent leur voix », dit-elle. « Pour nombre de personnes, y compris les travailleurs et travailleuses du milieu de l’itinérance, la clientèle de La rue des Femmes est trop lourde – ils n’en veulent pas parce que la façon dont elles expriment leurs souffrances peut être difficile à gérer, notamment si elles sont paranoïaques ou agissent de façon violente. Elles sont donc exclues des autres maisons d’hébergement. Pour nous, c’est normal. Sans les juger, nous leur donnons le temps dont elles ont besoin pour livrer, peu à peu, leur vécu. »
Le mandat de La rue des Femmes est de mettre en place des mécanismes qui permettent aux employées de tendre la main à des femmes privées de leur capacité d’établir des liens et d’aider celles-ci à développer différents outils de survie.

« En général, nous composons avec la colère des femmes, en autant qu’elle ne menace pas les autres résidantes ou les travailleuses. Nous n’encourageons pas ces comportements, précise Léonie, mais il est essentiel que les femmes se sentent en sécurité à La rue des Femmes et qu’elles sachent que personne ne leur fera de mal ou n’exigera qu’elles modifient leurs agissements. »

« Si une femme crie sans aucune raison apparente », explique Léonie, « nous ne l’arrêterons pas. Lorsqu’elle cesse de crier, nous pouvons l’approcher et l’inviter à parler, en explorant avec elle d’autres moyens pour exprimer sa douleur. Mais nous ne lui ferons pas de reproches. »

Cette approche est unique à Montréal. Il existe d’autres maisons d’hébergement qui font un excellent travail auprès des femmes, mais leur approche n’est pas tout à fait la même. Le mandat de La rue des Femmes comprend aussi un volet de sensibilisation sur le sujet des femmes et l’itinérance. Léonie insiste sur le fait que les interventions n’ont pas pour but d’aider ces femmes à trouver un emploi, en raison de l’ampleur de leur souffrance.

« L’itinérance chez les femmes n’est pas causée par la pauvreté. Elle est plutôt la conséquence de très grandes blessures, qui les rendent inaptes au travail. Parfois, les gens demandent pourquoi elles n’occupent pas un emploi. La plupart n’ont jamais travaillé », dit-elle. Le but est de survivre, et les réussites sont soulignées, quelles qu’elles soient, même modestes.

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