Hommage à une battante : S. Joyce Attis

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Publication Date: 
jeu, 2011-03-31

par Madeline Boscoe et Anne Rochon Ford

Récemment, le mouvement de sensibilisation au problème des implants mammaires a perdu l’une de ses militantes les plus vaillantes et engagées. Connue par plusieurs comme le porte-voix des victimes, Joyce Attis est décédée le 25 novembre dernier à Toronto de complications postopératoires. Elle avait 59 ans.

En 1991, Joyce et trois autres militantes avaient fondé l’association Breast Implant Line of Canada, dans le but de venir en aide aux femmes touchées par les multiples conséquences associées aux prothèses mammaires de silicone. Sa propre vie adulte fut marquée par une succession de problèmes de santé (maladies auto-immunes, maux de dos), ce qui ne l’empêcha pas de répondre, au fil des ans, à des dizaines de milliers d’appels de femmes dans la même situation, de leur offrir une oreille compatissante et des conseils judicieux et de publier un bulletin d’information pour faire circuler son message. Son travail au nom des femmes ne s’est pas arrêté là : pendant des années, Joyce a œuvré sans relâche à l’amélioration de la sûreté des appareils médicaux. Dans les années 90 et au début des années 2000, elle s’est présentée maintes fois devant les élus et les responsables de la réglementation et s’est adressée aux médias à plusieurs reprises. En 2005, elle a déposé un mémoire dans le cadre audiences publiques tenues à Ottawa sur les prothèses mammaires de silicone. Comme d’autres avant elle, l’expérience personnelle avait pris une dimension politique.

L’action militante de Joyce a contribué à transformer les méthodes de marketing de l’industrie; elle a eu des répercussions en médecine. Aujourd’hui, les femmes qui envisagent la possibilité de se faire poser un implant mammaire apprennent qu’il ne s’agit pas d’une solution permanente; que des problèmes peuvent surgir après quelques mois ou des années plus tard; qu’une prothèse doit être remplacée dans les 20 ans suivant l’intervention. On les informe désormais sur le risque de maladie auto‑immune et sur les douleurs que provoquent ces implants rigides et encapsulés.

Le plus étonnant, c’est de se rendre compte qu’une large part de ce travail s’est accomplie avant l’ère Internet et presque entièrement par télécopieur; au Réseau canadien pour la santé des femmes, nous gardions même des cartouches d’encre en réserve spécialement pour Joyce!

Joyce et son équipe se sont battues pour obtenir qu’on modifie les normes régissant l’approbation des appareils médicaux et pour qu’une structure de surveillance postcommercialisation soit mise en place. Elles ont convaincu les gouvernements et leurs employés de porter ces questions à l’ordre du jour.

En 1999, avec le concours d’Alexandra Tesluk, codemanderesse, Joyce se présentait devant la Cour pour intenter un recours collectif, accusant le gouvernement fédéral de négligence à l’égard du devoir de garantir la sécurité des produits médicaux. Le recours a été déposé au nom de quelque 25 000 femmes qui ont reçu un implant mammaire de 1962 à 1992. Le gouvernement s’est opposé à la requête; trois juges de la Cour d’appel de l’Ontario se sont rangés à ses arguments. L’échec du recours a porté un coup terrible à Joyce et à toutes les femmes qu’elle représentait.

Patrick Orr, un avocat qui a travaillé pendant dix ans à ses côtés dans cette affaire, affirme que « Joyce était une femme exceptionnellement brave et remarquable, dont le combat pour la justice a inspiré tous ceux et celles qui l’ont côtoyée. Je suis profondément peiné à l’idée que sa vie se soit terminée sur cette note ».

En raison de sa santé chancelante, Joyce se vit forcée en 2009 de mettre fin aux activités de la Breast Implant Line, même si les femmes qui reçoivent la « nouvelle » version de la prothèse de silicone approuvée par Santé Canada en 2007 sont plus nombreuses que jamais. Dans une lettre aux personnes qui l’ont appuyée, elle écrivit : « Espérons qu’une nouvelle génération de femmes ne connaîtra pas les mêmes problèmes de santé que la nôtre et ne souffrira pas autant que nous… »

Il est frustrant pour nous toutes de constater qu’après tous les efforts investis par les femmes et la succession de projets de loi privés présentés devant le Parlement, aucun registre des implants mammaires n’a encore vu le jour. L’établissement d’un mécanisme de ce type permettrait d’analyser adéquatement l’efficacité et les répercussions à long terme de ces prothèses.

Joyce a été précédée dans la mort par Lori Dobson, originaire de l’Alberta. Toutes deux appartenaient à un réseau de sensibilisation national, voire international, solidaire des femmes et luttant pour le changement. Leurs noms seront à jamais inscrits au tableau d’honneur des femmes qui ont milité pour le bien des femmes.

C’est un véritable joyau que nous avons perdu.

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