Les sages-femmes se mettent au monde : L'intégration de la profession de sage-femme au système de santé canadien

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par Ivy Lynn Bourgeault

Au Canada, le domaine des soins de santé aux femmes a changé radicalement de visage au cours de la dernière décennie. Nombre de ces changements, occasionnés par d'importantes compressions budgétaires de la part des gouvernements fédéral et provinciaux, ont entraîné une diminution des soins. Mais parallèlement à ces bouleversements (dont certains commentateurs sociaux affirment qu'ils annoncent le démantèlement du système de santé tel que nous l'avons connu jusqu'à présent), une récente initiative en matière de santé, attendue depuis longtemps, a été saluée comme étant hautement progressiste. Il s'agit de l'intégration de la profession de sage-femme au système de santé canadien.

Dans les années 70, cette profession n'était ni légale ni officiellement reconnue au pays. En fait, le Canada avait le douteux honneur d'être le seul pays développé n'ayant pas de dispositions officielles régissant les soins prodigués par les sages-femmes.

Mais à la fin de 1993, cette profession a été entiärement intégrée au système de santé public dans une province canadienne, l'Ontario. Des lois ayant le même effet ont été récemment adoptées en Alberta, en Colombie-Britannique et au Manitoba (bien que le financement des services de sages- femmes n'est toujours pas assuré en Alberta), et sont sur le point de l'être au Québec. De plus, des comités consultatifs en Saskatchewan, à Terre-Neuve et plus récemment en Nouvelle-Ecosse ont également recommandé cette intégration.

Jadis une activité "clandestine", la pratique des sages-femmes est devenue une profession reconnue et autoréglementée. Les sages-femmes bénéficient maintenant de fonds publics afin de prodiguer des soins de première ligne, tant à la maison qu'à l'hìpital. Il y a plusieurs raisons à ce revirement.

Premièrement, le lobbying efficace des dirigeantes du mouvement pour la reconnaissance des sages-femmes, des consommatrices de soins et des sympathisants a porté fruits. Deuxièmement, les professions infirmière et médicale avaient d'autres préoccupations. Troisièmement, un gouvernement relativement sympathique à la cause considérait qu'il était politiquement juste de légaliser la profession de sage-femme, d'autant plus que cette forme de soins était potentiellement rentable.

En dépit d'une période d'ajustement initiale au cours de laquelle on a constaté une diminution du nombre de sages-femmes, l'intégration officielle de cette profession au système et son financement par l'état ont permis à une plus grande proportion de futures mères d'avoir accès aux soins d'une sage-femme en Ontario.

Selon des statistiques récentes, le nombre de sages-femmes est passé d'un peu plus de 60 en 1994 à plus de 120 en 1998. Le nombre de naissances assistées par une sage-femme a augmenté en conséquence, passant de 1800 à 3368 au cours de la même période.

Plus de la moitié de ces naissances ont lieu à l'hôpital, où les sages-femmes, contrairement à ce qui était le cas auparavant, peuvent maintenant procéder de façon autonome à l'admission et au renvoi à la maison de patientes, ce qui permet d'assurer une continuité dans les soins et de faciliter, pour les femmes, le choix du lieu de la naissance.

L'intégration a non seulement entraîné une plus grande accessibilité, mais a également mis à l'épreuve de façon subtile la philosophie égalitaire qui a toujours caractérisé la profession. Par exemple, les changements apportés au mode d'organisation et de réglementation des sages- femmes au cours du processus d'intégration risquent de créer une plus grande distance sur le plan social entre les sages-femmes et leurs clientes.

Dans le passé, les sages-femmes constituaient un mouvement social égalitaire, mais aujourd'hui elles forment une profession organisée de façon plus bureaucratique.

Auparavant, les sages-femmes étaient plus ou moins réglementées par les clientes, tandis qu'aujourd'hui, elles doivent se conformer à une réglementation professionnelle. Elles doivent maintenant non seulement rendre des comptes à leur clientäle, mais observer des normes professionnelles établies par leur collège. Sans nécessairement constituer une mauvaise chose pour les femmes et les sages-femmes, ces changements pourraient modifier ce qui rendait cette profession unique.

Les sages-femmes devront encore faire face à de nombreux défis, même dans le contexte de l'intégration officielle de leur profession. Dans le cadre des recherches que j'ai effectuées récemment, j'ai examiné en détail les difficultés liés aux tâches et à la charge de travail des sages- femmes, à leur intégration au sein des hôpitaux de l'Ontario et au passage d'un mode de financement public centralisé à un système de distribution décentralisé constitué de plusieurs agences locales chargées de la gestion de paiements de transfert.

Par ailleurs, le fait de travailler sur appel est particulièrement exigeant pour les sages-femmes, particulièrement si elles sont mères de jeunes enfants. L'intégration a également occasionné, pour nombre d'entre elles, une augmentation considérable de leur charge de travail, non seulement parce qu'elles s'occupent d'un plus grand nombre de clientes mais en raison des tâches administratives liées au travail à l'hôpital et au financement public.

Non seulement la pratique en milieu hospitalier signifie-t-elle davantage de travail, mais les règlements des hôpitaux prévoient divers mécanismes de contrìôe sur la façon dont les sages- femmes prodiguent leurs soins. La décentralisation du financement pourrait également provoquer une fragmentation de leur pratique, créant du même coup une autre instance à qui rendre des comptes, outre la clientèle et la profession: la collectivité.

Des études ultérieures nous en diront davantage sur l'évolution des choses.

On a constaté une augmentation presque parallèle du nombre d'études réalisées sur les sages- femmes, et auxquelles je participe à titre de chercheuse. Pour favoriser l'établissement de liens entre ces diverses études, je compte organiser, en collaboration notamment avec Cecilia Benoit, une conférence ouverte à toutes et tous qui aura lieu à la fin du mois de juillet, intitulée Reconceiving Midwifery: The New Science of Midwifery in Canada.

Ivy Lynn Bourgeault, Ph. D., a effectué de nombreuses recherches sur la profession de sage-femme.

Pour plus d'information sur la conférence Reconceiving Midwifery: The New Science of Midwifery in Canada, communiquez avec Ivy au :

Département de sociologie et faculté des sciences de la santé
University of Western Ontario
London ON N6A 5C2 Canada
Tél. : (519) 679-2111, poste 5385
Téléc. : (519) 661-3200
Courriel : ivyb@julian.uwo.ca

Ressources:

Le Regroupement Naissance-Renaissance
100, rue Ste-Thérèse, bureau 201
Montréal QC H2Y 1E6
Tél. : (514) 392-0308
Téléc. : (514) 392-9060
Courriel : rnr@cam.org
www.cam.org/~rnr

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