Où sont passées les sages-femmes? Une expérience vécue à Terre-Neuve et au Labrador

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Par Catherine de Cent

A Terre-Neuve et au Labrador au début du siècle, les sages-femmes ont effectué la majorité des accouchements. A l'aube du nouveau millénaire, les femmes de cette province qui cherchent une sage-femme seraient étonnées de ce qui les attend.

Lorsque Laurie Whitley est devenue enceinte de son deuxième enfant, il était tout naturel pour elle qu'une sage-femme vienne à la maison pour l'aider à accoucher puisque c'est de cette façon qu'elle a donné naissance à sa fille alors qu'elle habitait à Calgary.

Mais à cette époque, seulement trois sages-femmes pratiquaient dans la région de St. John's. Deux étaient des infirmières sages-femmes qui ne pouvaient pas aider la future maman à accoucher à la maison en raison de directives émanant de leur syndicat. Ce dernier, bien que solidaire de ses membres, n'approuvait pas les accouchements à domicile.

La troisième, moins expérimentée, considérait qu'une autre sage-femme ou un accoucheur qualifié devait l'accompagner à tous les accouchements à domicile. Pour remédier à cette situation, Laurie, comme bon nombre de femmes de la région de St. John's qui ont donné naissance à la maison au cours des dernières années, a eu recours au service d'une sage-femme pratiquant dans une autre province.

Parlez des sages-femmes aux Terre-Neuviens d'un certain âge et vous les entendrez vous dire : "Bien oui, tous mes frères et toutes mes soeurs sont nés à la maison avec l'aide d'une sage-femme" ou "Ma grand-mère a aidé les femmes enceintes un peu partout dans la baie".

La profession de sage-femme était à ce point considérée qu'en 1920 on adopta une loi et forma une commission qui régissait les admissions, le contrôle et les permis de travail des sages-femmes de la province. Dès 1924, on commença à dispenser à l'hôpital Grace de St. John's un cours de formation de dix-huit mois, en prenant exemple du système d'obstétrique britannique, et les sages- femmes diplômées ont commencé à pratiquer dans les maisons et dans les petits hôpitaux dispersés un peu partout sur l'île.

Les sages-femmes ont pu exercer leur profession jusqu'en 1958, année où la loi sur l'assurance- hospitalisation entra en vigueur. Cette loi stipulait qu'une femme pouvait accoucher gratuitement dans un hôpital si elle était suivi par un médecin. A cette époque, les honoraires d'une sage-femme était de 100 $, une somme fort élevée pour plusieurs familles.

En 1961, la commission des sages-femmes était abolie et, par conséquent, aucun permis de travail n'était accordé.

L'université Memorial de Terre-Neuve a continué d'offrir le programme d'infirmière sage-femme jusqu'en 1986 et la majorité des diplômées exercent en régions éloignées. En fait, une sage-femme peut travailler légalement à St. Anthony, à Goose Bay ou sur le littoral du Labrador.

Cette entente spéciale entre la corporation des infirmières, le ministère de la Santé et le Collège des médecins de Terre-Neuve a été conclue après avoir reconnu le fait que peu de médecins veulent travailler dans le nord de la province.

Cependant, les sages-femmes ne peuvent exercer leur profession dans le sud en raison d'une absence de législation. La loi sur les sages-femmes n'a jamais été abrogée, mais comme elle ne sert plus à régir la profession, elle rend la pratique illégale.

Evidemment, la demande est présente dans le reste de la province. En 1994, dans son rapport, le comité consultatif provincial sur le statut des sages-femmes conclut que "la profession de sage-femme est sécuritaire, rentable et procure des soins de qualitè aux femmes enceintes de Terre-Neuve et du Labrador, ainsi qu'à leur famille."

En juin 1994, les Amies des sages-femmes, un groupe formé de gens désirant avoir recours au service d'une sage-femme a vu le jour. On estime à environ 100 sages-femmes diplômées qui habitent dans cette province. Depuis, ce groupe fait des pressions auprès du gouvernement pour qu'il légalise à nouveau cette profession.

En janvier dernier, les Amies des sages-femmes, renommés la Coalition des sages-femmes de Terre- Neuve et du Labrador, de concert avec l'Association des sages-femmes de Terre-Neuve et du Labrador ont défendu la profession devant le Conseil de la santé publique de St. John's.

Les années de lobbying semblent porter fruit. A la suite d'une rencontre l'an dernier avec Joan Marie Alward, ministre de la Santé, cette dernière a annoncé son intention de créer un comité de travail dans le but de faire légaliser la profession. Ce comité serait dirigé par un membre du Conseil de la santé publique.

Il reste encore plusieurs années de travail avant que les sages-femmes puissent exercer en toute légalité. Dans une province où plus de 70 % des femmes consultent un obstétricien pendant leur grossesse parce que peu de généralistes suivent les femmes enceintes, le besoin de pouvoir compter sur une sage-femme est urgent.

Présentement, si une femme a recours aux services d'une sage-femme dans la région de St. John's, au moment d'entrer à l'hôpital, cette dernière sera considérée uniquement comme une "aide pendant le travail". Malgré tout, la demande de sages-femmes et les soins spécialisés qu'elles procurent est plus élevée que le nombre des sages-femmes disponibles.

Celles qui offrent des visites prénatales, postnatales, qui assistent à l'accouchement et fournissent une aide aux mamans qui allaitent sont rares, éloignées et ne sont pas reconnues par la loi.

Laurie Whitley a pu vivre l'accouchement de ses rêves à la maison car sa famille avait les moyens financiers d'engager une deuxième sage-femme, contrairement à plusieurs autres familles. Des actions d'information auprès de la communauté, une invitation à participer à la journée internationale des sages-femmes (le 5 mai), en écrivant des lettres, en partageant des expériences d'accouchement et en appuyant les revendications des sages-femmes de la région font toute la différence à Terre-Neuve et au Labrador.

Avec un peu de chance, cette longue période de transition prendra fin et nous assisterons au retour en force des sages-femmes.

Pour plus de renseignements, écrivez à la :
Coalition des sages-femmes de Terre-Neuve et du Labrador
Boîte postale 1973
Succursale C
St. John's NF A1C 5R4 Canada

Catherine de Cent est une sage-femme autodidacte de St. John's qui s'est rendue en Ontario avec son conjoint pour donner naissance à sa fille avec l'aide d'une sage-femme.

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