par Michelle Landsberg
Ah, la bonne vieille tradition. Il y a de cela bien longtemps, le jour de la Saint-Valentin, on s'offrait de petits bonbons à la cannelle en forme de coeur et on s'écrivait de petits messages affectueux dignes d'un enfant du primaire sur des valentins découpés dans du papier. Aujourd'hui, la Saint-Valentin ne fait que nous apporter son lot annuel de reproches de la part de la Fondation des maladies du coeur.
Cette année, le message de Saint-Valentin de la Fondation m'est arrivé avec toute la légèreté d'un bloc de pierre. "Les femmes faillissent à la tâche", annonçait-on dans les journaux. En mauvaise santé et faisant fi de la menace de problèmes cardiaques, cause de mortalité chez les deux sexes. Pire encore : nous sommes trop stressées, trop occupées à travailler et à prendre soin de nos familles, et les deux-tiers d'entre nous ont un "poids inacceptable".
"Nous cherchons à atteindre les dirigeantes du mouvement féministe", affirme le Dr Anthony Graham, du St. Michael's Hospital.
Les féministes, selon le Dr Graham, ont un pouvoir tel que nous pourrions faire des maladies du coeur une cause aussi médiatisée que celle du cancer du sein, évaluée de façon répétée comme la plus grande préoccupation des femmes, même si cette maladie est moins mortelle que les crises cardiaques.
(Hé! Une idée comme ça : si la Fondation des maladies du coeur considère que tout ce surplus de travail et ce stress sont si mauvais pour les femmes, pourquoi ne pas faire des pressions en faveur des garderies, des soins aux personnes âgées, des soins à domicile et de l'égalité des salaires pour un travail égal?)
Sur une note plus sérieuse, j'ai quelques mots à dire sur cette campagne de reproches envers les femmes à laquelle se livre chaque année la Fondation des maladies du coeur. Ce n'est pas en insultant les femmes qu'on obtiendra leur engagement en vue d'une plus grande sensibilisation à un risque important pour la santé. En passant, l'effort de sensibilisation au cancer du sein n'est pas un complot féministe contre les cardiologues.
Les femmes ont de tout évidence des raisons d'avoir peur. Le cancer du sein est une maladie qui touche particulièrement les femmes et qui était largement sous-financée jusqu'à ce que des groupes de femmes commencent à militer en faveur de cette cause. En outre, le cancer du sein frappe les femmes beaucoup plus tôt que les maladies du coeur, et quand la femme est plus jeune, le cancer est plus grave. Sur le plan démographique, n'est-il pas sensé que la génération des "baby-boomers" (trop stressée, comme vous dites) se préoccupe surtout de la maladie représentant une menace imminente pour sa santé et consacre tous ses moyens de pression à tenter de l'enrayer? Pour votre gouverne, sachez dorénavant que la plupart des femmes répondent mal à l'idée de limiter le débat à une compétition entre deux maladies graves. Vous avez raison de dire que les femmes doivent se préoccuper davantage et plus tôt de leur santé cardiaque. Cependant, comme on le sait dans les milieux militants, le meilleur moyen de solliciter l'action est de proposer une solide solution de rechange.
Si les femmes savaient qu'il existe des programmes de soutien et d'assistance pour la prévention des maladies du coeur, elles seraient les premières à s'en servir. Et c'est justement ce que propose le Women's College Hospital, en mettant sur pied la toute première initiative en matière de santé cardiovasculaire pour les femmes (Women's Cardiovascular Health Initiative) et le tout premier programme de réadaptation cardiologique pour les femmes (Women's Cardiac Rehabilitation program). Grâce à une subvention de 400 000 $ de la Société Canada Trust, le Women's College a pu aménager une petite salle d'exercices élégante et attrayante. Une équipe formée de membres du personnel de l'hôpital, dirigée par les cardiologues Len Sternberg et Vera Chiamvimonvat, la kinésiologue Karen Unsworth (la seule employée à temps plein), de même qu'une nutrionniste, une infirmière spécialiste des soins cliniques et d'autres spécialistes, offre bénévolement ses services auprès des femmes.
Les résultats sont impressionnants. Parmi les patients souffrant de suites de crise cardiaque qui participent à un programme de réadaptation pour hommes et femmes, 15 pour cent seulement sont des femmes, et de celles-ci, seulement 5 pour cent vont jusqu'au bout du programme, pour terminer avec une amélioration des fonctions cardiaques de l'ordre de 15 à 20 pour cent.
La fiche du Women's College : 80 pour cent de toutes les femmes inscrites demeurent pour toute la durée du programme de six mois, et améliorent leurs fonctions cardiaques de 52 pour cent. La majorité des "diplômées" affichent une beaucoup plus grande confiance, sont plus optimistes et mieux dans leur peau. D'où vient cette différence? C'est qu'il n'y a pas de place pour le faux-semblant. Installer une nouvelle enseigne tape-à-l'oeil où est inscrit "Centre pour femmes" dans une institution qui, autrement, demeure indifférente à la cause des femmes, ne suffit pas. Il est essentiel d'avoir une compréhension approfondie, durable et en constante évolution des besoins des femmes, compréhension qui n'émerge qu'en tenant compte de la culture des femmes dans sa globalité.
Les intervenantes du programme du Women's College ont appris par une écoute attentive à comprendre ce que les patientes ressentent. Les femmes plus âgées, semble-t-il, sont intimidées par l'atmosphère de compétition des salles de gym majoritairement fréquentées par les hommes. Le travail en salle mixte les gène, en partie parce qu'elles doivent commencer plus doucement en raison de leur faiblesse, et adopter un programme plus graduel. Elles apprécient le soutien émotionnel qu'apportent de plus petits groupes de femmes. Elles sont plus pauvres que les hommes, et par conséquent n'ont pas les moyens d'adhérer à des salles de gym coûteuses, et peuvent moins s'offrir le luxe de posséder une voiture ou de se déplacer en taxi. Les responsabilités domestiques peuvent s'avérer un obstacle à leur engagement. Et surtout, les femmes souffrant d'une maladie du coeur sont susceptibles de sombrer dans une dépression que vient intensifier un sentiment de culpabilité. Le programme a su trouver des réponses à toutes ces préoccupations. Les bénéfices, en termes de prévention et de recouvrement de la santé, sont immenses.
J'ai demandé à la Fondation des maladies du coeur combien d'argent on s'attendait à consacrer à la recherche sur la santé cardiaque des femmes, puisque les affections sont si différentes pour les femmes. La réponse : 2 millions $ sur un total de 23 millions $ en subventions de recherche (il faut toutefois noter, s'empresse de souligner la Fondation, que tout projet de recherche général est susceptible de profiter autant aux femmes qu'aux hommes).
Je l'admets, la Fondation des maladies du coeur a su attirer mon attention cette année avec son approche plutôt négative. On peut espérer que l'an prochain, ils auront raffiné leurs méthodes de séduction et que nous aurons droit à un valentin plus agréable. Disons, des subventions substantielles destinées à la recherche en matière de santé des femmes, dans des institutions favorables à la cause des femmes... Voilà le moyen de séduire le coeur d'une femme!
Cet article de Michele Landsberg est d'abord paru dans l'édition du 14 février du Toronto Star, où elle est collaboratrice attitrée.
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