par Sharon Batt
Le 6 avril 1998, une nouvelle fulgurante faisait les manchettes partout au pays. On avait mis au point un médicament pharmaceutique qui pouvait diminuer le risque de cancer du sein de quarante-cinq pour cent chez les femmes très à risque. Les chercheurs qui ont mis le projet sur pied ont déclaré qu'il s'agissait d'une "percée" et d'un "tournant historique". Selon une lettre envoyée aux 13 388 participantes et dont des extraits furent publiés dans ce reportage bouleversant, cette étude était "la première au monde qui démontrait qu'un médicament pouvait réduire l'incidence du cancer du sein". Une profonde déception s'empara de moi à la vue de ce grand titre. Six ans plus tard, nous étions toujours à la case de départ.
Le lancement du Projet de prévention du cancer du sein fut, pour moi, un moment de vérité. Pendant huit mois, nous nous rencontrions, trois femmes et moi-même, dans le but de fonder un groupe de revendication montréalais. C'était un projet unique au Canada, et nous avions prévu le lancement officiel de notre organisme en avril 1992. Nous voulions donner la parole aux femmes atteintes de cancer du sein, dans les discussions qui devaient servir à l'élaboration de politiques. Nous venions tout juste d'annoncer l'existence de notre groupe lorsque le représentant en chef pour la section canadienne du projet, Richard Margolese, un oncologiste reconnu de Montréal, annonça un plan qui visait à recruter 16 000 Nord-Américaines. La moitié des participantes devaient recevoir le médicament, alors que les autres absorberaient un placebo. Malgré l'enthousiasme du chercheur, nous étions atterrées. A notre sens, c'était la prévention qui devait être priorisée, et nous étions loin d'appuyer une stratégie qui visait à médicamenter des femmes en bonne santé.
Depuis 1978, le tamoxifène a été utilisé pour traiter le cancer du sein et les réussites furent notables. Les femmes traitées à ce médicament risquent moins la récurrence du cancer dans l'autre sein. Selon les prévisions des chercheurs, l'administration de ce médicament chez les femmes à risque élevé pourrait réduire, chez elles, la possibilité de contracter le cancer. Les résultats de la recherche ont appuyé leurs dires, du moins en ce qui a trait au court terme. Avec un décompte de 85 cas de cancer du sein chez les femmes traitées au tamoxifène, par opposition aux 154 cas identifiés dans le groupe placebo, l'équipe de recherche proclama la victoire et arrêta le projet un an avant la date prévue.
Toutefois, celles qui s'opposent à ce projet de prévention ont aussi raison. A sa mise sur pied, les femmes du Women's Health Network à Washington, D.C. ont contesté en déclarant que le fait de donner du tamoxifène à des femmes bien portantes annonçait une stratégie de "substitution de maladie", et non de prévention. En tant que traitement administré aux femmes atteintes d'un cancer du sein, le tamoxifène a été identifié comme un agent pouvant augmenter l'incidence de cancer de l'utérus et de caillots sanguins dans les poumons et les artères principales. Dans le cadre de la recherche sur la prévention, il y avait 135 pour cent fois plus de femmes qui contractaient un cancer de l'utérus chez celles traitées au tamoxifène (33 cas par opposition à 14). Quarante-sept d'entre elles ont souffert de caillots sanguins dans les poumons ou autres artères principales, en comparaison aux 25 cas relevés chez les participantes du groupe contrôle. Les résultats n'ont fourni aucune preuve qui permettait de conclure que le tamoxifène réduit le taux de mortalité. Cinq femmes du groupe contrôle sont décédées d'un cancer du sein. Dans le groupe traité au tamoxifène, trois femmes sont décédées du cancer du sein et deux sont mortes des suites de caillots sanguins aux poumons.
La hausse constante de cas de cancer du sein est alarmante. Il est donc clair que nous devons prioriser la prévention de cette maladie. Toutefois, les points de vue différents émis à l'égard de ce projet dénotent l'existence d'une division fondamentale. Les défenseuses des droits des femmes en matière de santé dénoncent depuis longtemps la surmédicalisation et les profits qui se font au nom de notre santé. Ce projet de recherche est un autre exemple d'une approche médicale obtuse qui est contraire à la direction que prendraient beaucoup de femmes si leurs voix étaient entendues dans les sphères décisionnelles.
Pendant des décennies, des stratégies de traitement du cancer du sein ont été mises en place par des spécialistes du monde médical et par les intérêts commerciaux, l'apport des femmes aux prises avec cette maladie étant exclus. Par conséquent, la notion de prévention du cancer du sein ne reflète que le point de vue de ces groupes d'intérêts. Les efforts pour contrer la maladie mettent l'accent sur le dépistage précoce, le traitement, et dernièrement, l'identification de marqueurs génétiques. La plus grande part des fonds destinés à la recherche sur le cancer du sein est consacrée à la mammographie, aux traitements expérimentaux et à la recherche génétique axée sur les mécanismes cellulaires.
Le langage de la prévention du cancer du sein est réglé pour servir cette vision déformée. Le dépistage précoce devient la "prévention secondaire". On parle de traitement en termes de "prévention tertiaire". Habituellement, la "prévention primaire" fait référence à une intervention qui vise à enrayer la maladie à la source. Il s'agit donc de véhiculer des stratégies en matière de santé publique qui promeuvent de bonnes pratiques, tels le maintien d'un environnement salubre, d'une bonne alimentation et d'une activité physique. Les promoteurs du projet sur la prévention du cancer du sein parlent en termes de "chimioprévention", insinuant que le fait de prescrire des médicaments à des femmes bien portantes s'inscrit dans une démarche de prévention primaire.
Le Forum national sur le cancer du sein, qui a eu lieu en 1993, constituait le premier événement au Canada où les femmes atteintes de cancer du sein ainsi que les citoyennes intéressées par le sujet étaient invitées à participer à l'élaboration des politiques sur la question. L'approche qui est ressortie de cette rencontre mettait d'avant une démarche holistique fondée sur la participation des consommatrices. En ce qui a trait au projet sur le tamoxifène, le rapport du Forum statuait que: "La question des manipulations hormonales, quels que soient les moyens utilisés, demeure très controversée et fait l'objet de préoccupations étendues. Selon les participantes, un débat approfondi et ouvert couvrant toutes les implications de cette approche à la prévention s'avérait nécessaire. Dans cette discussion, les femmes doivent aussi pouvoir exprimer leurs points de vue." Le plan d'action comprenait une recommandation qui insistait sur la nécessité d'un tel débat, et "qui se penche aussi sur les considérations morales et sociales de cette approche".
Ce débat n'a jamais eu lieu. Pendant ce temps, l'interruption soudaine et précoce du projet a nourri les espoirs du public, qui aspire à une solution facile face au cancer du sein. La compagnie pharmaceutique Eli Lilly profite de la publicité dont bénéficie le projet pour mousser la promotion du raloxifène, un produit cousin du tamoxifène, dont on ne connaît pas les bienfaits et les risques à long terme. D'autres entreprises vont certainement se manifester aussi, ajoutant à la confusion en présentant la chimioprévention comme un "choix" acceptable pour les femmes préoccupées par leur taux de risque.
Pour garder la population en santé, il nous faut des stratégies peu coûteuses et sécuritaires. Nous devons donc nous pencher sur des approches de prévention primaire réelle. Nous devons passer à l'action avant que les résultats de ce projet ne soient mis en application. Le Réseau canadien du cancer du sein, en collaboration avec Action cancer du sein Montréal, invite tous les groupes et les militantes oeuvrant dans le domaine de la santé des femmes à faire front commun pour exiger le lancement d'un débat dans lequel les femmes seront considérées comme des interlocutrices importantes, et non comme des consommatrices convoitées par les compagnies pharmaceutiques.
Sharon Batt est membre fondatrice d'Action cancer du sein de Montréal, et auteure de "A bout de patience: Les enjeux de la lutte au cancer du sein".
Pour de plus amples renseignements, veuillez communiquer avec :
Le Réseau canadien du cancer du sein
207, rue Bank, bureau 102
Ottawa (ON) K2P 2N2 Canada
Tél.: (613) 788-3311
Téléc. : (613) 233-1056
Courriel: cbcn@cbcn.ca
http://www.cbcb.ca
|
Quelle est votre opinion sur l'article de Sharon Batt? "Etes-vous préoccupée par les grands débats sur la santé des femmes? |
Les plus récents
À propos du RCSF Nouvelles et Articles Ressources Votre Santé Joignez-vous à nous!
© 2012 Le Réseau canadien pour la santé des femmes.

Le Réseau canadien pour la santé des femmes et les Centres d'excellence pour la santé des femmes reçoivent une aide financière de Santé Canada par l'entremise du Programme de contribution pour la santé des femmes. Les opinions exprimées ne reflète pas nécessairement la politique officielle de Santé Canada.
