Remporter la victoire contre le cancer : L’impératif de la prévention

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Il y a 45 ans, la biologiste de la vie marine Rachel Carson publiait un ouvrage qui allait devenir le dernier et le plus célèbre de ses livres : Printemps silencieux. Mais à la différence de ses trois best-sellers précédents sur les merveilles de l’océan, l’auteure américaine servait dans ce nouvel ouvrage un sérieux avertissement contre les dangers de la pollution associée aux pesticides synthétiques et au rayonnement nucléaire.

Printemps silencieux a eu un effet immédiat et retentissant. Il aura allumé le feu qui a donné naissance au mouvement écologiste. Il aura aussi présenté des arguments convaincants à l’effet que les taux de cancer de plus en plus alarmants avaient une origine : les substances artificielles.

En 1962, année de la parution du livre, un Nord-Américain sur quatre recevait un diagnostic de cancer – un record pour l’époque – et une personne sur cinq en mourait. À la fin de son chapitre consacré au cancer, Rachel Carson faisait un ardent plaidoyer pour la prévention : « Il faut bien sûr poursuivre les efforts pour que guérissent ceux chez qui le cancer est déjà une présence cachée ou manifeste. Mais pour les autres, ceux qui ne sont pas encore touchés par la maladie et les générations encore à naître, la prévention constitue un impératif. » [notre traduction]

En dépit de certaines victoires qu’aura laissées Printemps silencieux en héritage – notamment l’interdiction du DDT et d’une poignée d’autres pesticides –, c’est un tout autre impératif qui préoccupait le secteur des produits chimiques à l’époque : conserver sa part grandissante du gâteau, en menant une attaque personnelle contre Rachel Carson et en dénigrant son travail. Depuis, des dizaines de milliers de nouvelles substances ont été introduites dans nos vies quotidiennes, sans qu’on se soit préoccupé outre mesure de les tester ou de leurs conséquences pour la santé.

Au fil du temps, nous avons payé d’un lourd tribut cette décision de troquer la santé et la sécurité pour les profits. En témoignent les taux de cancer que nous connaissons aujourd’hui : en 2007, près de la moitié de tous les hommes nord-américains et près de 40 % des femmes auront reçu un diagnostic de cancer malin à un moment ou l’autre de leur vie.  Statistique Canada rapporte que le cancer deviendra prochainement la première cause de décès au Canada, si ce n’est déjà le cas.

Nombreux sont ceux et celles qui se souviennent des trente ans de recherche et des dizaines de milliers de dollars investis pour arriver à la preuve « irréfutable » d’un lien entre cigarette et cancer. Or il est beaucoup plus difficile d’établir un lien de causalité entre les substances dont les analyses de charge corporelle révèlent la présence dans notre chair, notre sang et nos os et leurs effets sur la santé. La complexité de la tâche protège le secteur des produits chimiques depuis des décennies et fournit aux politiciens une excuse parfaite pour éviter de prendre des mesures préventives fermes et rigoureuses.

Les organismes de lutte contre le cancer reçoivent chaque année des centaines de milliers de dollars. Ces sommes sont investies principalement dans la recherche visant à améliorer les traitements et à trouver un « remède » contre le cancer. On en consacre beaucoup moins à la prévention de la maladie et seulement une fraction insignifiante à la réduction des agents cancérogènes qu’on trouve pratiquement partout, dans nos produits de consommation courante, l’eau, la nourriture, et l’air que nous respirons.

Récemment, des chercheurs de cinq établissements aux États-Unis ont dressé une liste de 216 substances chimiques susceptibles de causer le cancer du sein chez les animaux. Les êtres humains sont amplement exposés à 97 de celles-ci : solvants industriels, pesticides, teintures, gaz d’échappement dérivé de l’essence et du diesel, ingrédients entrant dans la fabrication des cosmétiques, hormones, produits pharmaceutiques et radiation. Le cancer du sein constitue la première cause de décès chez les femmes nord-américaines entre la fin de la trentaine et le début de la cinquantaine. C’est précisément cette maladie qui a causé la mort de Rachel Carson en 1964 à l’âge de 56 ans.

Certains signes laissent croire qu’au Canada, on s’inquiète de plus en plus des conséquences de l’exposition des êtres humains aux produits toxiques. Récemment, tous les partis fédéraux ont appuyé, dans un grand élan de coopération, certaines recommandations clés proposées dans le but de renforcer la Loi canadienne sur la protection de l’environnement, dont l’amélioration de la protection de la santé des enfants et la volonté de tenir les fabricants responsables des substances chimiques qu’ils produisent.

Il reste toutefois beaucoup à faire. Le fait d’énoncer de vastes principes dans le préambule d’une loi contribue peu à opérer des changements mesurables et positifs. Et ce qu’on donne d’une main, on peut la reprendre de l’autre. Cette semaine, nous apprenions en effet que le gouvernement fédéral s’apprête, dans un effort d’harmonisation des règlements canadiens et américains, à relever les limites acceptables en matière de résidus des pesticides sur les fruits et légumes, une mesure qui touchera des centaines de produits.

Pour régler nos problèmes, il faudra bien plus que des interdictions ponctuelles et d’incessantes incitations à entreprendre « de nouvelles recherches ». Nous avons besoin d’une démarche exhaustive, qui permettra de corriger les faiblesses actuelles en matière de politiques sur les substances chimiques; d’adopter une approche fondée sur le dicton « Mieux vaut prévenir que guérir » assortie d’une réglementation musclée; d’imposer une politique de transparence pour toutes les nouvelles substances; et de favoriser l’implantation d’une « chimie verte », c’est-à-dire la conception et la fabrication de produits qui réduisent entièrement ou radicalement l’usage et la création de substances dangereuses.

De nombreux exemples nous montrent la voie à suivre. En 1989, le Massachusetts a adopté la Toxics Use Reduction Act [Loi sur la réduction des toxiques); en dix ans, les plus grandes usines de cet État ont réduit leur usage des produits toxiques de 40 %, leur production de sous-produits toxiques de 58 % et leurs rejets toxiques dans l’environnement de 90 %. En Allemagne, une loi adoptée pour imposer l’établissement de listes de « substituts plus sécuritaires » a engendré une vague de fabricants de produits verts et assaini les modes de production. La Suède s’est fixé comme objectif de créer un environnement non toxique en une seule génération, soit d’ici 2020.

Ce que ces projets ont en commun, c’est une vision d’avenir, une impulsion et une volonté politique. Si le Canada veut remporter la victoire contre le cancer, il lui faudra de vigoureuses doses des trois.  Mai 2007 marquait le centenaire de la naissance de Rachel Carson. Il est plus que jamais temps de relire Printemps silencieux et, cette fois-ci, de suivre vaillamment son conseil, soit de faire de la prévention « un impératif ».

Angela Rickman est directrice générale de Prevent Cancer Now (www.preventcancernow.ca) et Liz Armstrong coprésidente du conseil d’administration de PCN.