Les effets de la « maladie de la vache folle » sur les familles et les collectivités en milieu agricole au Canada

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Quatre ans après l’apparition au Canada du premier cas d’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), aussi connue sous le nom de « maladie de la vache folle », les répercussions sociales et financières sur les individus, les familles et les communautés touchées continuent de se faire sentir à l’échelle de tout le pays. Peu de données ont été recueillies de façon systématique sur les retombées de cette maladie pour la santé et le bien-être, ni d’analyse comparative entre les sexes menée sur ses effets. Pourtant, la nécessité d’en comprendre les conséquences distinctes chez les hommes et les femmes, les filles et les garçons s’impose si l’on veut être en mesure de mettre sur pied des programmes efficaces et de les évaluer dans une optique de promotion de la santé auprès des populations concernées.

La maladie de la vache folle a été décrite par certains comme une catastrophe sociale à retardement. Même si celle-ci a beaucoup retenu l’attention des médias, on s’est peu attardé à en analyser les conséquences à long terme sur les agriculteurs, les éleveurs et leurs proches. La crise a intensifié les pressions que subissent les exploitants, notamment en raison de l’incertitude sur le plan financier, du sentiment d’impuissance et du poids des nouveaux règlements imposés par les gouvernements. Les recherches effectuées jusqu’ici confirment que les femmes et les hommes vivent ces pressions de manière différente.

Les agriculteurs et les éleveurs perdent peu à peu confiance dans l’avenir du secteur; certains conseillent même à leurs enfants de ne pas suivre leurs traces. Des familles se disloquent; les taux de suicide sont à la hausse; les fins de mois sont plus difficiles qu’avant pour les femmes et certains exploitants décident de jeter l’éponge. Devant tout cela, comment ne pas se demander à quoi ressemblera l’avenir pour le secteur canadien de l’agriculture? Et en quoi la vie des femmes en région rurale s’en trouvera-t-elle transformée?

Pour répondre à ces questions, des chercheur(euse)s de différentes régions du Canada ont décidé d’unir leurs efforts dans le cadre d’un projet de recherche s’appuyant sur une approche fondée sur les déterminants sociaux de la santé, qui vise à cerner les conséquences de l’ESB. Le projet en cours, intitulé Impact des maladies à prions sur la santé familiale et communautaire en milieu agricole : une étude de cohortes (Santé de la famille en milieu agricole), est codirigé par Wilfreda E. Thurston (Université de Calgary) et Carol Amaratunga (Université d’Ottawa) et financé par l’Alberta Prion Research Institute (APRI) et PrioNet.

D’envergure nationale, le projet Santé de la famille en milieu agricole rassemble plus de  14 chercheur(euse)s, qui sont rattaché(e)s à trois Centres d’excellence pour la santé des femmes (Colombie-Britannique, région de l’Atlantique et région des Prairies) et neuf universités canadiennes; il est ancré dans une perspective d’analyse comparative entre les genres.

Parmi les nombreux objectifs du projet, soulignons la constitution d’une cohorte nationale d’agriculteurs et d’éleveurs (hommes et femmes) disposés à participer à une enquête longitudinale concernant les effets des maladies à prions comme l’ESB sur les déterminants de la santé. On compte recruter et sonder des familles d’agriculteurs et d’éleveurs établies en Colombie-Britannique, en Alberta, en Saskatchewan, au Manitoba, en Ontario, en Nouvelle-Écosse et au Québec. L’enquête comprendra des questions sur l’état de santé, le réseau social, la fréquentation des services de santé, les modes d’exploitation agricole et la sécurité alimentaire, ainsi que les croyances et les comportements face aux risques qui se posent sur le plan sanitaire.

Trois ans après la première, on effectuera une seconde enquête afin de comparer les résultats. De plus, on mènera des entrevues dans différentes localités dans le but d’enrichir l’analyse des expériences en milieu agricole relativement à l’ESB, ainsi que leurs incidences aussi bien sur le plan individuel et collectif que politique. Le projet comporte également d’autres volets importants, dont une étude sur l’approvisionnement en nourriture et une autre sur la population autochtone vivant en milieu agricole.

Le travail effectué à ce jour jette les fondations d’un programme dynamique de recherche longitudinale en sciences sociales sur la santé des populations et l’ESB, qui contribuera aux connaissances théoriques et appliquées sur les façons de gérer les risques et les conséquences associés à cette maladie. Les témoignages recueillis auprès des femmes et des hommes seront amalgamés au reste des données dans le but de fournir une analyse approfondie de ces expériences.

L’accent mis sur la santé a trouvé un écho aussi bien chez les agriculteurs et les éleveurs que chez les chercheur(euse)s. Le programme de recherche est conçu de manière à répondre aux changements qui touchent l’environnement social et politique. Composée d’au moins 1000 éleveurs et agriculteurs, la cohorte qu’on s’apprête à recruter offrira une occasion unique d’étudier les liens de cause à effet. De plus, les données d’enquête permettront de cerner de nombreuses avenues de collaboration autour de thèmes comme la promotion de la santé des femmes en milieu agricole et les programmes de réduction de la pauvreté, pour n’en nommer que quelques-uns.

L’un des objectifs à long terme du projet est de mettre en valeur les travaux entrepris par d’autres équipes de recherche sur la gestion des risques liés aux maladies à prions et la définition de plan d’interventions adaptés à l’échelle locale, régionale et nationale. Il vise notamment à assurer que les femmes et les hommes aient des chances égales de s’exprimer sur ces questions.

Carol Amaratunga, de l’Unité de recherche sur la santé des femmes, dirige un deuxième projet de recherche financé par PrioNet Canada, portant cette fois sur les répercussions socioéconomiques de l’ESB sur les familles canadiennes vivant en milieu agricole (Étude des répercussions sur les collectivités). Ce projet multisite fera appel à plusieurs méthodes d’analyse pour étudier les effets économiques et psychosociaux de cette maladie, notamment en ce qui concerne le bien-être économique et la résilience collective. Il s’inscrit dans le cadre d’un vaste programme de recherche subventionné par PrioNet et mené par une équipe de recherche rattachée à l’Institut de santé de recherche sur la santé des populations de l’Université d’Ottawa, dont le but est d’élaborer le premier Cadre intégré de gestion des risques liés à l’ESB.

Les résultats du projet Étude des répercussions sur les collectivités serviront à élaborer un modèle sensible au genre axé sur les déterminants de la santé. En collaboration avec des collègues de recherche du Centre R. Samuel McLaughlin d’évaluation du risque sur la santé des populations, l’équipe de Carol Amaratunga s’attardera à définir un cadre destiné à combler les lacunes relevées dans les anciennes méthodes de gestion des risques liés aux maladies à prions. On comptera non seulement sur l’apport de spécialistes de l’agriculture et des sciences vétérinaires, mais aussi sur celui de chercheur(euse)s en sciences humaines, en économie, en sciences politiques et en analyse des risques.

Ainsi, l’analyse, qui s’étendra bien au-delà du secteur agricole proprement dit, favorisera l’intégration de valeurs sociales et éthiques répondant aux préoccupations du public sur les risques liés aux maladies à prions. L’angle féministe préconisé ici permettra de veiller à ce qu’on tienne compte des besoins particuliers des femmes. Enfin, l’ensemble de ces travaux devrait contribuer à améliorer la communication des risques grâce à l’exhaustivité, à l’exactitude et à la transparence des renseignements qui en découleront.

Ensemble, les projets Étude des répercussions sur les collectivités et Santé des familles en milieu agricole permettront d’étendre les connaissances en suscitant de nouvelles interrogations sur des macrodéterminants de la santé comme le genre, la culture et la distribution des ressources, sur des facteurs de méso-niveau comme les capacités communautaires et sur des facteurs psychologiques individuels, en particulier le stress. De plus, toujours dans le but de cerner des solutions en matière de santé des femmes vivant en région rurale, on définira les points d’intersection entre ces éléments et d’autres thèmes en matière de santé des populations (p. ex. politiques en matière de production alimentaire; avenir de l’agriculture au Canada; mondialisation et agriculture).

Les deux projets précités contribueront à la constitution de réseaux de connaissances profitables sur le plan individuel et institutionnel, en formant une nouvelle génération de chercheur(euse)s spécialistes des maladies à prions dans les domaines de l’analyse comparative entre les genres, des sciences sociales et de l’étude du milieu agricole. On établira des liens avec des groupes du secteur agricole, d’agriculteurs et d’éleveurs afin de définir les enjeux de la crise de l’ESB, relever les lacunes et trouver des solutions.

Les résultats de recherche seront communiqués aux différentes parties intéressées et aux décisionnaires dans l’optique d’infléchir les politiques publiques. On emploiera une stratégie de diffusion qui ciblera un certain nombre d’intervenant(e)s actif(ive)s dans les sphères locales, provinciales, fédérales et décisionnelles.

À terme, les projets de recherche participative comme ceux qui sont décrits ici devraient permettre d’aider les agriculteurs et les éleveurs à survivre aux pires tempêtes et à reprendre espoir en l’avenir de l’agriculture au Canada.

Autres renseignements sur les projets cités dans cet article :
 http://fchnet.ucalgary.ca/index.html et www.whru.uottawa.ca