Le parcours vers des soins de compassion : L’expérience d’une femme qui a vécu les premiers programmes de réduction des méfaits en C.-B.

Taille du texte: Normal / Moyen / Grand
Version imprimableVersion imprimable

La réduction des méfaits dans le quartier Downtown Eastside de Vancouver

En 1991, j’ai participé à la création de l’un des premiers programmes de réduction de méfaits pour femmes, une initiative qui ciblait les résidantes du Downtown Eastside (DTES) de Vancouver. Le programme communautaire avait reçu le nom de Drug and Alcohol Meeting Support for Women (DAMS) [Rencontres de soutien pour femmes toxicomanes et alcooliques] des usagères, qui se rencontraient hebdomadairement. Margaret Michaud (directrice de DAMS), Olive Phillips, les participantes et moi avons donc fondé ce programme exceptionnel.

Les méfaits causés par la consommation de drogues, la pauvreté, l’isolement et le VIH/sida, ainsi que la difficulté d’être parent dans de tels contextes en inquiétaient plusieurs, et DAMS a vu le jour dans le cadre d’efforts pour trouver des solutions. Ce programme visait à travailler avec les femmes que les travailleurs de la désintoxication et autres professionnels avaient étiquetées comme difficilement atteignables, « non-conformes » ou « des cas d’échec ».

DAMS était un groupe axé sur des pratiques non discriminatoires, et ses membres se rencontraient pour s’offrir un soutien mutuel. Il accueillait toutes les femmes, notamment les femmes enceintes et les mères, et a éventuellement mis sur pied des services d’approche, des cercles de guérison, des consultations individuelles, une halte-accueil et des ateliers éducatifs, une garderie, des retraites annuelles et un service de repas. Le format offrait une solution de rechange aux programmes des douze étapes offerts par Narcotiques anonymes et Alcooliques anonymes.

DAMS se consacrait à la réduction des méfaits et à la stabilisation et l’autonomisation de sa clientèle. La réunification des familles constituait également une composante importante du programme, puisque la plupart des participantes avaient au moins un enfant pris en charge par l’État.

DAMS visait à répondre aux besoins des femmes et des personnes à leur charge, et les besoins étaient établis en fonction des priorités des usagères (c.-à-d. le logement, le soutien social et économique, les soins médicaux, les services prénataux, la réduction de la consommation de drogues – par exemple, fumer de la marijuana au lieu de consommer du crac ou de la cocaïne – le traitement d’entretien à la méthadone, la désintoxication, le traitement de la toxicomanie, la reprise ou le maintien de la garde d’enfants, l’obtention d’un diplôme d’études secondaires, collégiales ou universitaires, etc.)

La non-consommation de drogues n’était pas exigée. Nous offrions plutôt diverses formes de soutien et nous accueillions autant les utilisatrices de substances illicites et légales que les femmes désireuses de cesser leur consommation. Nos groupes étaient surtout constitués de mères, dont la majorité étaient des femmes des Premières nations.

Puisque le succès n’était pas fondé sur des critères d’abstinence, il était très difficile d’obtenir des fonds. Au début, le personnel travaillait bénévolement, y compris notre coordonnatrice.

Réduction des méfaits et les soins périnataux

La réduction des méfaits n’était pas encore un terme connu à Vancouver. Au début des années 90, les femmes enceintes et les mères consommatrices de drogues illicites bénéficiaient de très peu de ressources non axées sur l’abstinence, et la majorité des programmes avaient recours à la punition lorsque les usagères étaient incapables de répondre aux exigences.

Les travailleurs des services de santé et des services sociaux et les professionnels de la justice criminelle décrivaient souvent les femmes enceintes et les mères consommatrices de drogues illicites comme des personnes menteuses et manipulatrices, des criminelles sans morale, une menace pour elle-même et leurs bébés et plus déviantes que les hommes toxicomanes. Par conséquent, les femmes que l’on présumait coupable d’utilisation de substances illicites étaient sous le joug de professionnels dont les services se recoupaient. Ces travailleurs, parfois en concurrence entre eux, cherchaient à les identifier, les gérer et les discipliner. Selon la mentalité de l’époque, elles étaient incapables de s’acquitter de leurs responsabilités parentales parce que la consommation de drogues entraînait une incapacité d’être une bonne mère.

Le retrait de la garde parentale était la norme plutôt que l’exception chez les femmes pauvres présumées toxicomanes à Vancouver. DAMS offrait un soutien à ces femmes et défendait leurs droits en se faisant leur porte-parole.

Une poignée de travailleurs sociaux, de médecins et de professionnels œuvrant dans le domaine du traitement de la toxicomanie et des interventions d’approche collaboraient avec DAMS, offrant des services sans jugement. DAMS était voué à changer les mentalités des professionnels du monde médical, des services sociaux et des services de désintoxication pour que les femmes et leurs enfants puissent accéder directement aux services essentiels, y compris des services culturellement appropriés et axés sur les femmes et la réduction des méfaits.

Au début des années 90, les hôpitaux de la Colombie-Britannique n’avaient aucun programme de réduction des méfaits, de services prénataux et de services à la mère pour les femmes. On retirait souvent aux mères les bébés que l’on croyait exposés au monde de la drogue. Certains étaient envoyés au Sunny Hill Hospital for Children, à Vancouver, un hôpital qui a créé en 1983 un programme d’abstinence néonatal. D’autres étaient acheminés vers de plus petits centres, aux quatre coins de la province.

Généralement, ces enfants étaient pris en charge par l’État. La plupart des mères étaient des femmes pauvres, des prestataires d’aide sociale et des autochtones. Pourtant, les taux de toxicomanie chez les femmes des Premières nations n’étaient pas plus élevés que ceux relevés chez les femmes non autochtones.

Durant ces années (et encore aujourd’hui), les professionnels de la santé recevaient peu de formation sur la toxicomanie dans le cadre de leurs études.

L’avenir : l’amélioration de la capacité des femmes d’être un bon parent par le biais du programme de réduction des méfaits
DAMS avait pour objectif de sensibiliser la collectivité concernant les services de réduction des méfaits et d’offrir de tels services aux femmes et à leurs enfants. DAMS reconnaissait aussi l’importance d’un travail de sensibilisation continu en ce qui a trait à cette approche et mettait l’accent sur des interventions pragmatiques plutôt que moralisatrices.

Dans le cadre de notre travail avec DAMS et tenant compte des apprentissages tirés d’importants travaux d’autres intervenants de ce créneau, comme les travaux novateurs de la Dr Mary Hepburn et du Dr Ron Abrahams, nous en sommes venus à la conclusion que les femmes enceintes et les mères qui reçoivent des soins complets, continus, soutenants, sympathiques, axés sur les femmes et sans jugement voient leur capacité d’être un bon parent améliorée et vivent l’expérience de l’accouchement de façon plus positive.

Plutôt que de fournir des services d’intervention de crise, les programmes d’aide aux mères qui mènent à des résultats positifs visent à normaliser l’expérience de la grossesse et de l’accouchement et offrent des services multidisciplinaires, y compris les soins de sages-femmes et les services de travailleurs sociaux dès les premiers stades. Les femmes sont invitées à parler librement de leur consommation sans avoir peur d’être punies. Le but est de les stabiliser plutôt que de les forcer à l’abstinence. Les femmes peuvent se stabiliser à l’aide de la méthadone ou cesser de consommer pendant leur grossesse.

Les conséquences de la consommation de drogues, tout comme le bon déroulement d’une grossesse, relèvent de l’environnement social dans lequel une femme évolue. Par conséquent, les programmes de réduction des méfaits axés sur les femmes ont pour objectif d’offrir aux femmes et à leurs enfants un soutien médical, social et économique convivial et approprié à leurs besoins.

Aujourd’hui, la philosophie soutenant la réduction des méfaits et les pratiques liées sont beaucoup plus acceptées au Canada qu’elles ne l’étaient au début des années 90. Nous avons été témoins d’une lente émergence et d’une augmentation du nombre de programmes, dont des services de réduction des méfaits pour les femmes enceintes et les mères, et les programmes comme Sheway, créé en 1993 dans le quartier Downtown Eastside. Sheway offre aux femmes toxicomanes de cet arrondissement un service d’aiguillage et un accès officiel à des soins périnataux par le biais du British Columbia Women’s Hospital. En 2003, cet hôpital ouvrait l’unité Fir Square, la première unité de maternité de soins fusionnés au Canada qui dessert les femmes toxicomanes enceintes et leurs bébés et qui offre des soins axés sur les femmes et la réduction des méfaits.

Le Canada avait déjà mis en place d’autres services de réduction des méfaits qui ont mené à des réussites, comme le programme d’échange d’aiguilles à la fin des années 80, et plus tard, des syndicats d’utilisateurs de drogue, la coalition Safer Crack Use à Toronto, le centre d’injections supervisées à Vancouver, et NAOMI (North American Opiate Medication Initiative) à Montréal, Toronto et Vancouver.

En créant des services pratiques et sans jugement qui s’adressent aux besoins des personnes les plus touchées, l’état de santé de ces dernières s’améliore.

Toutefois, la réduction des méfaits n’est pas une panacée. On doit éviter de croire que cette approche éliminera toutes les oppressions sociales. Par ailleurs, les initiatives axées sur cette approche peuvent entraîner des changements à l’échelle des politiques et des pratiques, des transformations qui tiennent compte de certains facteurs sociaux. Elles peuvent ouvrir des voies qui  intégreront des approches fondées sur la compassion et le bien-être et des modèles de soins axés sur les droits de la personne. Elles peuvent aussi mener à l’élimination des politiques qui s’appuient sur une idéologie punitive.

 

Susan C. Boyd est professeure agrégée à la faculté des Études sur les politiques et pratiques, à l’Université de Victoria, en C.-B. Elle a signé plusieurs livres, dont Mothers and Illicit drugs: Transcending the Myths (1999) et From Witches to Crack Moms: Women, Drug Law, and Policy (2004). Une activiste communautaire, elle œuvre dans le domaine de la réduction des méfaits et travaille avec des syndicats d’utilisateurs de drogues et des groupes contre les guerres de drogues.

Une première version de cet article a été publiée (2007) dans le document « The Journey to Compassionate Care », de Susan C. Boyd et Lenora Marcellus (édit.), With Child: Substance Use During Pregnancy: A Woman-Centred Approach, disponible chez Fernwood Publishing, www.fernwoodpublishing.ca, (705) 743-8990. Modifié et imprimé avec la permission de Fernwood Publishing.