Mémoriaux dédiés aux victimes de fémicides au Canada : Les dimensions politiques de la commémoration

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D’un bout à l’autre du Canada, on trouve ici et là des mémoriaux érigés en souvenir de femmes assassinées. Dans le quartier le plus pauvre de Vancouver, des stèles de granit rose et gris embrassent le sol. À Calgary, une sculpture d’art conceptuel s’effrite tandis qu’à Edmonton, s’élève une figure de bronze. Dans un champ près de The Pas, une plaque commémorative réconforte l’âme; à Winnipeg, un jardin mémorial accueille les passants. En Ontario, on a érigé des parcs, des jardins, des stèles et des sculptures – sur les sites des hôtels de ville, des universités, des collèges et des jardins botaniques, à proximité des églises et des centres commerciaux.

Au pied de sa montagne, Montréal abrite le mémorial le plus élaboré de tous et à son sommet, le plus silencieux. À Moncton, une œuvre sculptée fait signe vers le monument de Riverview, au-delà de la rivière Petitcodiac. Et au vieux cimetière du bucolique village de Bear River, en Nouvelle-Écosse, trois mémoriaux évoquent le souvenir d’une femme assassinée.

Le plus étonnant, c’est que la plupart du temps, ces monuments, personne ne les voit. Les conseils municipaux les relèguent dans des lieux peu fréquentés et les bailleurs de fonds, au bas de leur liste de priorités. Les paroles qu’on y inscrit les dédient à la mémoire des disparues dans une langue cryptée qui cale des mots entre les silences. Ces mémoriaux qui dénoncent une réalité scandaleuse occupent des lieux parmi les plus anonymes de notre espace public.

Le temps est venu de faire connaître ces lieux à l’échelle nationale et de récompenser les efforts de toutes les femmes qui ont réussi à les créer malgré les pires obstacles. Le temps est venu, également, d’examiner leur rôle dans la lutte contre la violence envers les femmes.

Au Canada, chaque jour, des femmes sont assassinées par un homme. Les chiffres sont accablants : depuis les vingt dernières années, près de 500 femmes autochtones ont disparu ou ont été assassinées; soixante-neuf femmes, voire davantage, manquent à l’appel dans le quartier Eastside du centre-ville de Vancouver; quatorze ont été tuées à l’École Polytechnique le 6 décembre 1989, à Montréal. Innombrables, les actes de fémicide sont devenus si banals que c’est tout juste si la presse les rapporte.

Pour éviter de réduire les meurtres de femmes à de simples statistiques ou d’en nier la réalité, les projets commémoratifs féministes constituent des gestes essentiels. Or, le parcours pour les mener à bien est semé d’embûches.

Trop souvent, les personnes résolues à suivre le mot d’ordre « Se souvenir pour agir » se heurtent à la rareté des ressources et à une opinion publique hostile. Les difficultés se multiplient à partir du moment où elles tentent d’ériger un mémorial et de nommer publiquement la victime et son agresseur, car elles se trouvent confrontées à la nature systémique de la violence envers les femmes. Souvent, elles y consacreront des années de leur vie et s’exposeront à des risques personnels énormes. Voilà pourquoi il faut recenser, analyser et appuyer ces actes de courage.

La violence ne menace pas tous les groupes sociaux au même degré. Les femmes sont plus vulnérables que les hommes, les femmes pauvres plus que les femmes de classe moyenne et les femmes de couleur plus que les femmes blanches. Les groupes les plus sujets aux agressions sont ceux-là mêmes qui disposent d’un accès moindre aux ressources nécessaires pour créer des mémoriaux. Ils sont moins susceptibles de consentir à une analyse des formes que prennent leurs commémorations, car ils ont plutôt tendance à protéger leur culture mémoriale du regard d’autrui.

La commémoration des actes de violence envers les femmes implique une somme de défis. Car dans notre société, chaque nouveau fémicide est traité comme un événement aberrant, l’acte d’un esprit dérangé.

Quelle forme faudrait-il donner aux mémoriaux pour souligner le caractère quotidien de la violence sans occulter l’horreur des actes individuels qui sont commis ? Comment s’assurer que ces objets culturels ne s’effaceront pas dans le paysage quotidien ? Comment faire en sorte qu’ils soient le produit d’actes de commémoration participatifs, dynamiques et respectueux de la diversité et qu’ils ne sombrent pas dans l’éphémère ni ne s’écroulent sous le poids des tensions sociales ? Comment obtenir les ressources et l’espace public nécessaires sans céder entièrement aux pouvoirs du patriarcat ? Comment faire en sorte que les mémoriaux soient clairement identifiés aux femmes sans toutefois tomber dans les stéréotypes du sentimentalisme ? Qu’ils incarnent une protestation collective et politique sans trahir la victime ni le chagrin que vivent en privé ses amis et ses proches ? Comment se servir du pouvoir esthétique de l’art public tout en évitant d’esthétiser la violence ?

En autres termes, en quoi les commémorations féministes peuvent-elles servir à entretenir un souvenir à la fois vivant et rebelle, qui incitera la société à se responsabiliser devant la nature systémique de la violence sexospécifique, tout en respectant le caractère intime du deuil et le poids de la responsabilité individuelle?

Vancouver, un bilan qui ne cesse de s’alourdir

Au printemps 2002, à peine avait-on commencé à déterrer les restes des « disparues » de Vancouver au site de la ferme Pickton à Port Coquitlam, en Colombie-Britannique, que s’est manifesté le désir puissant et cuisant de commémorer la mémoire des victimes.

Sur le site partiellement excavé, une « tente du rétablissement » a été installée. Une cérémonie autochtone du cercle de guérison s’y est déroulée; chaque victime était représentée par une bougie et une inscription portant son nom. Aux portes de la ferme, un mémorial improvisé s’est peu à peu constitué, au fur et à mesure que se sont amassés bougies, fleurs, photos, poèmes et peluches.

Par contre, le projet d’ériger un mémorial durable en ces lieux s’est révélé une idée plus controversée, comme en témoigne la réaction de Karin Joesbury, mère d’Andrea Joesbury, l’une des victimes présumées de Robert Pickton. En avril 2002, elle déposait en cour une poursuite civile visant à empêcher que la ferme Pickton ne devienne un site commémoratif.

D’autres hommages non rattachés à un site précis ont également été rendus. Wyckham Porteous, une artiste de Vancouver, a créé un projet appelé Buried Hearts avec le concours de quelque 80 musicien(ne)s canadien(ne)s. Ensemble, ils ont conçu un hommage musical à la mémoire des disparues qu’ils ont ensuite gravé sur disque. Les recettes de la vente de celui-ci sont destinées à une maison de traitement et de rétablissement située dans le quartier Eastside du centre-ville, cet arrondissement extrêmement démuni où travaillaient la plupart des quelque soixante-neuf disparues.

Au Missing Women Trust Fund, une association fondée par des proches des disparues, certains membres n’ont pas apprécié l’initiative des musicien(ne)s. Ici aussi, on s’est donné comme objectif d’associer la volonté de rendre hommage aux victimes à une campagne de financement et de sensibilisation, dans le but d’établir dans le quartier Eastside du centre-ville un centre de désintoxication rapide des opioïdes ainsi que d’autres systèmes d’aide. Et le groupe a réagi positivement aux manifestations de sympathie exprimées par les jeunes. « Quatre adolescents se sont présentés à la ferme et ont allumé des bougies à la mémoire de nos disparues. Leur geste nous a tellement touchés que nous sommes allés rencontrer les élèves de l’école Archbishop Carney à Port Coquitlam, afin d’expliquer comment nos proches avaient abouti dans le quartier Eastside du centre-ville et de leur parler des dangers de l’alcoolisme et de la toxicomanie », précise Val Hughes, sœur de Kerry Koski, disparue en 1998.

Plus récemment, le Downtown Eastside Women’s Centre [Centre des femmes du quartier Eastside du centre-ville] annonçait son intention d’établir un jardin commémoratif dans l’îlot situé au 100, rue East Hastings, à la mémoire des nombreuses femmes du quartier qui ont disparues ou été assassinées. Les instigatrices du projet espèrent faire participer la population locale à la création du mémorial. Pendant ce temps, un autre groupe, le Spirits Rising Memorial Society [Société commémorative Spirits Rising], prévoit impliquer des femmes et des jeunes à risque dans un projet de sculpture d’un mât totémique, qui sera érigé dans le parc Wendy Poole, à l’angle des rues Main et Alexander. Ces mémoriaux s’ajoutent à d’autres projets de même nature visant à occuper l’espace public et à transformer les mentalités : le Missing Women’s Memorial [Mémorial des femmes disparues] au parc CRAB à Portside (érigé en 1997); le Marker of Change [Marqueur de changement] au parc Thornton (1997); la Women’s Memorial March [Marche commémorative des femmes], organisée le jour de la Saint-Valentin depuis 1991.

Tous ces efforts et les frictions auxquelles ils donnent lieu laissent deviner un questionnement brûlant et urgent. Quel est le meilleur moyen d’honorer la vie des victimes tout en dénonçant la violence de leur mort ? De rendre à chacune un hommage particulier tout en rappelant le sort de toutes les femmes victimes de violence, au-delà des frontières de la race, de la culture, de la classe ou du statut économique ? De souligner que certaines circonstances sociales et culturelles multiplient les risques pour les femmes marginalisées ? De créer un mémorial acceptable aux yeux du public sans se retenir de désigner les choses par leur nom, en l’occurrence, le meurtre ? De faire en sorte que la commémoration constitue un geste politique, qui contribue à la lutte contre la violence envers les femmes, plutôt qu’un faux-fuyant ?

Rendre hommage aux instigatrices de projets commémoratifs

Comme l’ont démontré les campagnes récentes et les rapports dénonçant la violence envers les femmes, la commémoration a une portée politique, en particulier pour les groupes marginalisés. L’une des stratégies les plus émouvantes adoptées par le projet Sisters in Spirit [Sœurs d’esprit], à l’occasion du lancement de sa campagne de lutte contre la violence envers les femmes autochtones, en mars 2004, fut de citer les noms de centaines de femmes autochtones assassinées, sous la bannière Remembering Our Missing and Murdered Aboriginal Sisters… Always in Our Hearts [Le souvenir de nos sœurs autochtones disparues ou assassinées… reste à jamais gravés dans nos cœurs].

Dans son rapport intitulé, On a volé la vie de nos sœurs, Discrimination et violence contre les femmes autochtones (2004), Amnesty International consacrait plus d’un tiers des pages du document à rappeler en détail les histoires de neuf femmes autochtones disparues ou assassinées. Le même mois, un volumineux rapport sur la violence et le harcèlement au travail était publié; il s’ouvrait sur le récit atroce du meurtre de Theresa Vince, mère de l’une des auteures du document, et du harcèlement dont elle avait été victime.

Admettre la réalité de la violence envers les femmes sous une forme visible et permanente constitue un pas important vers le changement social. Chaque mémorial raconte au moins deux histoires : celle de la violence implacable dont les femmes sont victimes; et celle du succès triomphant de femmes qui se sont serré les coudes et ont affronté vents et marées pour l’ériger. Il nous revient d’honorer les réalisations de celles qui réussissent, en dépit de tous les obstacles, à inscrire ces récits dans l’espace public.

Il faut se souvenir du passé pour être en mesure de changer l’avenir; il faut mettre un terme à la violence envers les femmes.

 

Cet article est une version abrégée d’un essai paru dans l’ouvrage Remembering Women Murdered by Men: Memorials Across Canada, préparé par le Cultural Memory Group (Sumach Press, 2006). Reproduit avec la permission de Sumach Press et des auteures. Pour commander un exemplaire du livre : www.sumachpress.com ou
(416) 531-6250.

Pour appuyer les initiatives présentées dans cet article ou en apprendre davantage sur les projets commémoratifs, consultez les sites dont l’adresse paraît ci-dessous.

*Le RCSF ne cautionne pas et ne contrôle pas la qualité de ces sites Web, recommandés par les auteurs de cet article.

Vancouvéroises disparues
www.missingpeople.net

Projet de mât totémique à la mémoire des disparues
www.spiritsrisingsociety.com

Sewing the Earth: The Downtown East Side Women’s Memorial Garden (Projet de jardin mémorial dans le quartier Eastside du centre-ville)
www.sewingtheearth.ca

La Société du mémorial aux femmes du monde
www.globalwomensmemorial.org

The Missing Women's Legacy Society
www.mwls.ca

 

Liens connexes :

Vanished Voices – Angela Jardine
www.vanishedvoices.com

Seen Me Lately
www.seenmelately.ca

Highway of Tears
www.highwayoftears.ca

Please help find our daughter Fran
www.findfran.com

Sex Trade Workers of Canada
www.sextradeworkersofcanada.com

Organisme voué à résoudre les cas de disparitions inexpliquées et de personnes non identifiées
www.doenetwork.org/

Outpost for Hope
www.outpostforhope.org/:


















Campagne Sœurs d’esprit, Association des femmes autochtones du Canada
www.sistersinspirit.ca

Merci à Wayne Leng d’avoir préparé la liste ci-dessus.