Le site Web du Mémorial aux femmes du monde : Créer un cercle qui unit les voix

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Le 6 décembre 1989

En après-midi du 6 décembre 1989, quartorze femmes ont été systématiquement assassinées à l’École Polytechnique de Montréal. Il y avait si peu d’étudiantes inscrites au programme de génie que le meurtrier a dû chercher dans plusieurs locaux et couloirs pour les trouver. Cet acte a soulevé un énorme tollé contre la violence faite aux femmes.

La violence envers les femmes est endémique dans la société canadienne, et la perte de ces quatorze femmes est devenue le symbole d’une douleur collective et de la répudiation de la violence. À peu près en même temps, dans un univers que l’on peu presque qualifier de parallèle, les femmes autochtones continuaient de subir un taux de violence, de meurtre et de disparition disproportionnellement élevé, un phénomène qui remonte à la colonisation, et la violence se poursuit.

La multiplication des mémoriaux

Ces catalyseurs ont combiné les actes de militantisme du mémorial et ont donné naissance à une nouvelle forme de résistance à la violence faite aux femmes. Des marches commémoratives menées par des femmes autochtones soulignent la disparition de leurs sœurs tout en exigeant que justice soit faite et que la violence cesse. Les vigiles, monuments, chansons, jardins, plaques et campagnes de sensibilisation à la violence qui nous rappellent avec insistance les meurtres et les disparitions de nombreuses femmes et filles figurent parmi les très nombreuses interventions commémoratives.

En 1992, dans le quartier Downtown Eastside de Vancouver, Cheryl Anne Joe a été horriblement assassinée puis démembrée. Son corps a été retrouvé à l’intersection de Powell et Salsbury. Meurtries et en colère, les femmes des Premières nations ont initié la Marche commémorative de la Saint-Valentin. À la suite de la mort de Cheryl Anne, les résident(e)s ont commencé à prendre conscience d’un phénomène inquiétant : des femmes disparaissaient du quartier pour ne plus revenir. La marche est maintenant un événement annuel qui a pour but de contester la disparition et le meurtre d’un grand nombre de femmes dans leur communauté. Pendant la marche, un rituel de guérison est accompli sur chaque site où le cadavre d’une femme a été découvert.

Une série d’horribles meurtres de femmes perpétrés à Ottawa a donné lieu à la création d’un groupe féminin multipartite axé sur l’action et voué à la création d’un mémorial dédié aux femmes assassinées dans la région d’Ottawa-Carleton. Enclave, le monument des femmes érigé dans le parc Minto, à Ottawa, a été dédié à cette cause en 1992. Dans ce lieu, parmi les nombreuses pierres qui flanquent une sculpture centrale, on retrouve une stèle dédiée à Sharon Mohammad, morte à quatorze ans, la plus jeune des six femmes de la région assassinées entre 1990 et 1991. À ce jour, le parc Minto est toujours un lieu de rassemblement et de militantisme.

Des années après le dévoilement d’Enclave, mille personnes se sont rassemblées sur le site du monument des femmes à Vancouver, pour inaugurer Marker of Change [Marqueur de changement] le 6 décembre 1997. Des femmes autochtones du quartier Eastside du centre-ville de Vancouver se sont jointes à la foule, jouant des tambours rituels. Quatorze bancs en granite rose disposés en cercle ont été dévoilés un à un, et le nom d’une femme assassinée à l’École Polytechnique huit ans auparavant a été lu à haute voix, en présence d’une foule silencieuse. Les gens, regroupés dans un énorme cercle, se tenaient par les mains, laissant couler leurs larmes.

Un mouvement collectif

Alors qu’elles travaillaient au financement, à la mise sur pied d’un concours de conception et à la construction du mémorial Marker of Change, les membres du projet ont entendu parler d’autres projets de commémoration qui se déroulaient partout au Canada. Par ailleurs, le projet de monument à Vancouver a fait l’objet d’une forte controverse et d’une opposition virulente, laissant aux participantes peu de temps pour apprécier le travail ardu des autres intervenant(e)s et pour en tirer des apprentissages. Après le dévoilement de Marker of Change, le projet a été intégré aux archives de l’Université Simon Fraser. Ce processus a été terminé en 2000. L’archivage étant accompli, la prochaine étape était de toute évidence la réalisation d’un site Web qui présentait le monument, en indiquait le lieu et invitait la population à utiliser l’espace.

À ce temps, Christine McDowell, membre du comité initiateur du projet, a commencé à photographier et enregistrer sur bande-vidéo les autres monuments commémoratifs partout au Canada. Madame McDowell a présenté ces images à l’Office national du film et a amorcé une démarche de création qui a mené à l’élaboration du site Web du Mémorial aux femmes du monde.

Créer un cercle qui unit les voix

Un groupe de femmes a graduellement été mis sur pied pour mener ce projet à bon port. Il inclut des chercheuses, militantes, artistes, conceptrices et des femmes d’autres disciplines en provenance de tout le pays. Nous formons maintenant le noyau de la Société du mémorial aux femmes du monde, et nous cherchons des fonds pour financer le projet de site Web. Quand le financement sera consolidé, nous nous attendons à ce que le groupe se développe de façon exponentielle, ce qui permettra aux créatrices de mémoriaux d’élaborer leurs propres projets, et de collaborer avec toutes les personnes dont les compétences seront requises pour faire du projet de site Web – et de son objectif, qui est de susciter la résistance à la violence faite aux femmes – une réalité.

Internet a été utilisé pour exploiter les femmes par le biais du commerce d’images pornographiques et de mariages par correspondance. C’est l’outil des proxénètes et des harceleurs criminels. C’est aussi une invention militaire, puisqu’à l’origine, cette technologie a été mise au point pour faciliter les communications militaires au cours de la guerre.

Toutefois, nous devons et nous pouvons récupérer le potentiel qu’Internet offre en tant que bien commun international, qui permet l’exercice d’une démocratie directe. Internet est utilisé pour aider les femmes isolées à s’extirper de relations violentes. Il permet aux femmes d’accéder davantage à de l’information et à des services en matière de santé, de ressources financières et d’éducation. Il permet aux femmes d’offrir un soutien personnel par la voie de blogues et de sites de clavardage. Il aide les femmes à concilier travail et famille par le biais du télétravail et des cyberindustries artisanales, et à renforcer les infrastructures des organisations de femmes. À l’échelle internationale, des réseaux ont exercé des pressions politiques au moyen de campagnes de courriels et de pétitions en ligne féministes.

Le type de réseaux que nous pouvons gérer par Internet nous permet de décentraliser le pouvoir des systèmes de communication et par conséquent de mieux cerner les enjeux sociaux. Les frontières de cette technologie relativement nouvelle sont encore floues. Par la voie de ce type de projet, nous pouvons donc agir sur son évolution, et, en tant qu’utilisateur(trice)s, en façonner l’évolution.

De plus, le site Web du Mémorial aux femmes du monde est un projet novateur puisqu’il utilise la technologie pour élargir le terrain de l’art et de la critique sociale. Internet peut s’avérer aussi un outil de préservation de la mémoire culturelle. Faisant usage d’une technologie de fine pointe, nous offrirons gratuitement aux militantes du Mémorial un gabarit de site Web pour qu’elles puissent diffuser et publier leurs témoignages. Cette démarche nous rapprochera de la vérité sur l’assassinat de femmes et suscitera des actions collectives. Ces sous-sites seront regroupés sous le portail du Mémorial aux femmes du monde.

Nous rêvons d’un site où les visiteur(euse)s se sentiront accueilli(e)s et habilité(e)s. Le site offrira la possibilité de poser des gestes de résistance ponctuels et permettra aux participant(e)s d’exprimer leurs opinions. Par le biais d’un mémorial virtuel interactif, les visiteur(euse)s pourront honorer la mémoire des femmes qui ont été assassinées. Leurs actions seront comptées, littéralement, à l’aide d’un compteur intégré au site, qui leur indiquera qu’ils(elles) ne sont pas seul(e)s. Les visiteur(euse)s pourront consulter la section réservées aux photos et afficher leurs propres photos sous le thème « Manifestations de résistance ». Les gens pourront télécharger un document intitulé « 10 actions que toute personne peut faire pour contrer la violence », par un simple clic de la souris.

L’acte de se souvenir est un acte de résistance à la violence faite aux femmes

Le site Web véhicule un changement culturel important en ce sens qu’il déplace l’accent vers ces femmes que nous avons perdues aux mains de la violence, et il nous amène à chérir leur mémoire. Comme les mémoriaux aux femmes, il se veut une approche militante, artistique, culturelle et conceptuelle, qui s’oppose au déni de l’existence d’une violence envers les femmes dans notre société.

Nous savons déjà qu’au Canada et dans le monde entier, des atrocités sont commises tous les jours envers les femmes. Celles-ci sont systématiquement et massivement violées et assassinées dans les zones de conflit. Elles sont tuées dans des incendies volontairement allumés dans les cuisines. Elles sont séquestrées par des régimes, des étrangers et des membres de leur famille. Elles sont abattues dans des institutions publiques, torturées par des conjoints, chassées par des tueurs en série et vendues comme marchandise sexuelle. Le monde d’aujourd’hui est « privé » de soixante millions de femmes, à la suite d’avortements sélectifs en fonction du sexe du fœtus et de l’infanticide de filles (statistique d’Amnistie internationale, 2007).

Étant donné l’énormité du problème auquel nous nous attaquons, nous sommes d’avis que la conscience du public et les pressions politiques incarnées dans le mouvement mémorial au Canada peuvent être utilisées pour stimuler la lutte internationale qui vise à mettre un terme à la violence faite aux femmes.

Par la voie de nos actes de commémoration publics, virtuels et actuels, nous exposerons ce qui a été balayé sous le tapis du patriarcat, attirant l’attention sur la guerre contre les femmes, qui est loin d’être terminée.

En bout de ligne, nous avons pour but de participer aux actions qui déplaceront l’accent tordu que notre société met historiquement sur les agresseurs et sur leurs actes de violence, leur conférant notoriété et célébrité. La mémoire culturelle détermine les histoires dont nous nous souvenons et celles que nous oublions, quelles voix sont honorées et lesquelles sont supprimées. Nous sommes d’avis qu’en entretenant la mémoire des femmes que nous avons perdues et en mettant en lumière les effets destructeurs de la violence, nous exercerons une influence positive auprès des gouvernements, du système de justice pénale, des médias et du public, qui fera contrepoids à la violence.

Pour plus d’information et des détails sur la façon d’acheminer un don à l’intention du site du Mémorial aux femmes du monde, consultez le www.globalwomensmemorial.org