Violence exercée par un partenaire intime : La prévention de la violence, une affaire de santé publique

Taille du texte: Normal / Moyen / Grand
Version imprimableVersion imprimable

Tous ceux et celles qui travaillent auprès des victimes de violence voient des cycles se répéter d'une génération à l'autre. Les filles et les fils de femmes maltraitées que nous conseillons reviennent à notre bureau parce qu'ils vivent maintenant eux-mêmes une relation de violence.

Il est certainement essentiel de donner aux victimes un endroit où se réfugier et même, de fournir des services de thérapie aux agresseurs, mais pour prévenir la violence, ce n’est pas suffisant. Ces mesures peuvent aider à empêcher la répétition des actes violents dans des cas particuliers, mais elles ont peu à voir avec la prévention de la violence au sein de la société. La première étape vers la prévention réelle, la prévention primaire, consiste à prendre conscience que le problème ne réside pas uniquement dans l’attitude des auteurs de la violence.

Un sondage d'opinion publique effectué en 2002 par le gouvernement du Nouveau-Brunswick a montré qu'un grand nombre de personnes avaient tendance à banaliser la violence et à rejeter le blâme sur la victime (www.gnb.ca/0037/report/survey-f.pdf). Plus d'un tiers des répondants ont en effet déclaré que violer sa femme ne constituait pas un crime et près de la moitié, que gifler sa petite amie n’en était pas un non plus si elle avait flirté avec un autre homme. Selon plus des trois quarts des répondants, il n’est pas répréhensible de gifler une fillette de six ans qui a brisé un objet qu'on lui avait interdit de toucher.

Si nous n'augmentons pas les efforts de prévention et d'éducation, il est inutile de s’attendre à une amélioration significative de la situation. Il nous faut éduquer les garçons à traiter les femmes avec respect, enseigner à tous et toutes des moyens non violents d'exprimer leur frustration et atteindre l'égalité entre hommes et femmes.

Nous avons réussi à appliquer la prévention à d'autres risques pour la santé. Nous devons mettre l’accent sur le milieu social, plutôt que sur des changements de comportement individuels. Tout comme l’indique le Physician's Guide To Intimate Partner Violence And Abuse (Volcano Press, 2006), un nouveau guide sur la violence entre partenaires intimes préparé à l’intention des médecins, « on ne peut pas raisonnablement s'attendre à ce que des personnes modifient facilement leur comportement lorsqu'un aussi grand nombre de forces s’y opposent dans leur environnement social, culturel et physique ».

La société dans laquelle on vit détermine ce qui est admissible et ce qui ne l'est pas. Différentes « normes » contribuent à la violence envers les femmes. D’abord, il y a l'objectivation des femmes, soit le fait de percevoir les femmes comme des objets, comme des individus ayant des rôles limités. Ensuite, il y a l'acceptation de la violence comme solution aux problèmes, que ce soit par les parents, les couples, les athlètes ou les nations. Enfin, il y a notre définition de la masculinité et des privilèges réservés aux hommes – les garçons sont des durs, les hommes dirigent.

Ces normes créent un environnement malsain où la violence peut s'installer. Or la bonne nouvelle concernant les normes, c’est que la population a tendance à s'y conformer. Par conséquent, si nous faisons « pencher la balance » et remplaçons les normes actuelles par d’autres qui encouragent le respect et l'égalité, la population suivra. Nous l'avons vu dans les campagnes de lutte contre la conduite avec facultés affaiblies.

Le temps est venu d'établir une stratégie provinciale de sensibilisation et d'éducation du public qui préconise la tolérance zéro en matière de violence à l'égard des femmes. Cette stratégie devrait comprendre une campagne échelonnée sur plusieurs années, faire appel à un éventail de méthodes et cibler différents groupes. Elle devrait tenir compte des besoins particuliers des femmes autochtones, des immigrantes et des femmes handicapées. Et elle devrait inviter les hommes à faire leur part pour mettre fin à la violence.

La campagne envisagée encouragerait les victimes et les auteurs de violence à demander de l'aide et proposerait des mesures que nous pouvons tous et toutes prendre pour construire une société sans violence. En investissant maintenant, nous économiserons plus tard sur les coûts liés aux services sociaux, à la santé, aux services de police et aux tribunaux.

Changer les mentalités dans l’ensemble de la collectivité exige des messages clairs, comme celui que j’ai aperçu récemment sur cet autocollant apposé sur le pare-choc d’une voiture immatriculée en Oregon, sur lequel on pouvait lire noir sur blanc : « Violence Against Women is Just Wrong » [La violence envers les femmes, c'est mal].

La campagne devrait viser en particulier les hommes qui ont recours à la violence et mettre en vedette des hommes de différentes conditions sociales qui s’adressent à leurs pairs. Comme l'ont déclaré des groupes d'hommes, chaque fois qu'une voix d'homme se joint à celles des femmes pour dénoncer la violence et le viol, le monde devient plus sécuritaire pour tous et toutes.

Au Connecticut, une alliance antiviolence a préparé des affiches qui ciblent les agresseurs en tant que pères. L’une d’elles montre un père qui serre sa fillette dans ses bras et s’accompagne du texte suivant : « Vous aimez votre fille. Vous voulez lui donner la lune. Commencez par traiter sa mère avec respect. »

Au début des années 1990, en Nouvelle-Zélande, la police a mené une campagne de sensibilisation réussie. Une série de documentaires, de messages télévisés, d’affiches, de panneaux présentés dans des événements sportifs et de publicités dans les abribus véhiculaient tous ce message central : « La violence familiale est un crime – Demandez de l'aide. » Dans l’un des messages télévisés, on voyait un col blanc se faire arrêter parce que sa partenaire s’était retrouvée à l'hôpital et avouer : « Jamais je n’aurais cru qu’un homme comme moi pourrait se retrouver en prison un jour. »

En Australie, on a mené une campagne sous le thème « Sans respect, pas de relation possible ». On y montrait entre autres la photo d’un jeune homme sous laquelle figurait le texte suivant : « Ben, elle flirtait avec des copains et je lui ai donné une gifle. Mais elle sait… – Je veux dire, elle l’a méritée. ». Cette phrase était suivie des mots suivants en gros caractères : « Non, elle ne l'a pas méritée. » Une autre affiche présentait une jeune femme accompagnée du message : « Elle ne vous appartient pas. C'est une personne à part entière. Traitez-la avec respect. »

Comme l’a déclaré Kofi Annan, ancien Secrétaire général des Nations Unies, « la violence à l’égard des femmes est sans doute la plus révoltante des violations des droits de l’homme. Et sans doute la plus répandue. Elle ne connaît pas de frontières géographiques, culturelles ou de classes sociales. Tant qu’elle existera, nous ne pouvons prétendre faire de réels progrès vers l’égalité, le développement et la paix. »

Nous devons faire de la prévention de la violence une priorité, parce que c’est la santé d’un très grand nombre qui est en jeu, de même que notre mieux-être collectif.

Ginette Petitpas-Taylor est présidente du Conseil consultatif sur la condition de la femme au Nouveau-Brunswick.