Les prothèses mammaires en gel de silicone de retour sur le marché : Les risques graves pour la santé balayés sous le tapis

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Imaginez que votre fille de sept ans, innocente et  espiègle, s’examine dans le miroir. Avec une expression sombre, elle se tourne vers vous et vous demande : « Est-ce que tu penses que j’ai besoin de prothèses mammaires ? »

Êtes-vous bouche bée ? Pouffez-vous de rire devant le ridicule de la question, ou prenez-vous plutôt aussitôt le téléphone pour annuler votre abonnement au câble puis appeler Santé Canada ?

Lorsqu’un journaliste torontois de la télévision m’a raconté l’an dernier cette anecdote réelle, l’organisme fédéral responsable de la protection de la santé des Canadiens n’avait pas encore statué en faveur du retour sur le marché des prothèses mammaires en silicone. Cela ne veut pas dire que ces dernières n’étaient pas disponibles, mais pour les obtenir, les femmes devaient signer une renonciation à l’effet qu’elles comprenaient que les prothèses étaient encore au stade expérimental.

Bien que l’innocuité des prothèses ne soit toujours pas garantie, Santé Canada a annoncé en octobre dernier avoir consenti une licence à deux fabricants qui faisaient des pressions depuis de nombreuses années pour que les prothèses soient approuvées. Le cours des actions des deux sociétés a bondi et les chirurgiens plasticiens ont célébré la nouvelle

Mais tous n’avaient pas le cœur à la fête. La semaine dernière, le Dr Edward Melmed, chirurgien exerçant au Texas, a confessé dans des journaux américains avoir procédé à des milliers d’augmentations mammaires par prothèses en silicone. Cependant, de plus en plus inquiet des complications débilitantes observées chez de nombreuses patientes, il refuse désormais de faire cette chirurgie.

Il a plutôt choisi de rendre service à des milliers de femmes en leur enlevant les prothèses qui leur causaient des problèmes. En ce faisant, il a consigné une litanie de plaintes — seins durs comme la pierre, défigurement, douleurs articulaires et musculaires, perte de cheveux, fatigue chronique et dépression —, dont un bon nombre a disparu après le retrait des prothèses.

Santé Canada ne nie pas l’existence de ces problèmes. En fait, la licence concédée par le ministère est de « catégorie IV », soit le risque le plus élevé pour un instrument médical approuvé. En vertu de cette catégorie, les fabricants de prothèses sont tenus de mener des études d’envergure à long terme auprès de dizaines de milliers de femmes afin de mesurer les liens possibles existants entre les prothèses en silicone et les symptômes du rhumatisme, les maladies neurologiques, les effets sur la lactation et les bébés, et les taux de cancer et de suicide.

Vous êtes excusables de penser que ce type de recherche devrait avoir été exigé avant l’approbation des prothèses. En fait, comme les prothèses en silicone supposément « nouvelles et améliorées » sont déjà utilisées depuis de nombreuses années en vertu d’une disposition du Programme d’accès spécial, les fabricants ont eu amplement le temps d’en étudier les effets à long terme.

Pourtant, dans certaines des études clés présentées comme preuve de l’innocuité des prothèses en silicone, les femmes participantes avaient porté les prothèses pendant une aussi courte période que trois ans. Comment de telles recherches peuvent-elles permettre de faire des prévisions lorsque les cancers et les maladies auto-immunes prennent généralement une décennie pour se développer et être diagnostiqués ? Jamais nous ne permettrions à une société productrice de tabac de déclarer que ses cigarettes sont sans danger en se fondant sur des données suivant des fumeurs sur une période aussi courte. 

La Food and Drug Administration des États-Unis a également approuvé, l’automne dernier, l’utilisation des prothèses en silicone. Reconnaissant qu’il reste des questions troublantes concernant les taux de rupture et la migration possible de la silicone dans les ganglions lymphatiques et les organes des femmes, la FDA a recommandé que toutes les femmes portant des prothèses subissent régulièrement une remnographie.

Un tel dépistage par IRM coûte 2 000 $, ce qui représente une somme élevée pour les patientes américaines, surtout que ce traitement n’est généralement pas couvert par les assurances médicales privées. Ce coût explique aussi peut-être pourquoi le Canada, avec son régime financé par l’État, a refusé d’exiger une telle précaution. Mais nous nous retrouverons à payer d’autres façons pour les prothèses en silicone, parce que les études au Canada et ailleurs ont montré que les femmes porteuses de prothèses ont recours au système de soins de santé de sept à dix fois plus souvent que les autres femmes, et qu’elles sont hospitalisées quatre fois plus souvent qu’elles.

Combien de ces récits édifiants les chirurgiens plasticiens communiqueront-ils aux femmes qui viennent les consulter sur les prothèses avant de prendre leur décision ? Santé Canada a stipulé que les fabricants de prothèses doivent évaluer les chirurgiens plasticiens et organiser des groupes de discussion avec les patientes afin de s’assurer que les renseignements fournis sur l’étiquette du produit donnent une explication claire des risques courus.

Cependant, une enquête-reportage produite par Radio-Canada le printemps dernier a révélé que trois chirurgiens au Québec sur quatre parmi ceux interrogés ne divulguaient pas tous les renseignements sur les risques associés aux prothèses en silicone ou ne mentionnaient pas aux patientes potentielles le statut des prothèses en silicone en vertu du Programme d’accès spécial. Compte tenu également de toutes les questions qui restent sans réponse sur l’innocuité des prothèses, on peut se demander s’il serait même possible de donner un consentement éclairé.

L’an dernier, d’autres inquiétudes ont été soulevées concernant le niveau élevé de platine dans le lait maternel des femmes, la suppression délibérée de preuves par les fabricants de prothèses et les résultats d’une étude européenne faisant état d’un lien possible entre les prothèses et la maladie immunitaire.  

Tout cela est-il assez pour vous inquiéter ?

La fillette de sept ans de Toronto pourrait bien se remettre de ses inquiétudes mal placées concernant son corps, mais dans certaines communautés nord-américaines bien nanties, les prothèses mammaires sont devenues le cadeau de fin d’études de choix des jeunes filles de dix-huit ans qui souhaitent être à la hauteur de l’image de la femme idéale.

Que ce soit dans les émissions de téléréalité ou dans les magazines d’intérêt général, la culture populaire présente les prothèses mammaires comme un simple choix de mode, plus cher que le jeans de couturier mais plus durable que le Botox. Les risques qui y sont associés — physiques, émotionnels et financiers — ne suscitent pas une fraction de l’intérêt qu’obtiennent les vedettes à la poitrine augmentée et les reportages sur les métamorphoses.

En approuvant les prothèses mammaires en silicone, nos autorités de réglementation de la santé médicalisent essentiellement une fantaisie de mode dangereuse. Ce faisant, elles envoient un message troublant aux femmes et aux hommes, ainsi qu’aux filles et aux garçons canadiens. En effet, elles semblent dire qu’une petite poitrine constitue un problème de santé si grave qu’il faille recourir à un traitement dont la nécessité surpasse tous les autres risques sérieux.  

Cela n’a tout simplement pas de sens.

Shari Graydon est l’auteure de In Your Face – The Culture of Beauty and You, et membre du comité consultatif des experts(e)s du Réseau canadien pour la santé des femmes. Elle a écrit une pièce de théâtre intitulée Normal sur le rapport qu’entretiennent les femmes avec leur poitrine.

Cet article a d’abord été publié dans le Ottawa Citizen (01/10/07).