Betty Kovacic et l’exposition A Roomful of Missing Women [Une pièce remplie de femmes disparues]

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 Betty Kovacic. Mona Lee Wilson, Vanished, 2001Il y a cinq ans, en pleine nuit, Betty Kovacic, artiste lauréate et éducatrice vivant à Prince George, en C.-B., a eu une idée qui a changé sa vie et celle de nombreuses personnes.

Au passage de l’année 2001 à 2002, la ville de Vancouver a finalement pris conscience que des dizaines de femmes avaient disparues de ses rues, dans le quartier Downtown Eastside.

Nombre d’entre elles étaient des travailleuses du sexe et plusieurs aussi avaient des problèmes de drogues ou d’alcool. Pour ces raisons, la plupart des gens avaient fermé les yeux. Quand les médias ont finalement couvert les événements, ils ont mis l’accent sur le gagne-pain de ces femmes et sur la brutalité du présumé meurtrier. Les reportages traitaient rarement de l’aspect humain des victimes et du fait que leur vie avait été fauchée.

Betty, une enseignante en art au collège New Caledonia, n’aimait pas l’image essentiellement négative que les médias véhiculaient sur les femmes disparues, les présentant comme un groupe anonyme. Elle a donc décidé de commémorer leur vie dans son travail artistique.

Cette artiste a toujours œuvré dans le monde de l’art engagé. Lorsqu’elle s’est penchée sur la vie des femmes disparues ou assassinées et sur la souffrance de leurs amis et de leur famille, elle était en territoire connu. Sa mère a survécu à un camp de concentration nazi, et ce fait, dit-elle, lui a inculqué pour la vie la conscience de la « dichotomie chez l’être humain ».

Betty traite régulièrement de la complexité des relations humaine dans ses œuvres, mais elle n’a jamais travaillé sur un sujet aussi personnel et émotionnellement exigeant que celui traité dans A Roomful of Missing Women.

L’exposition, qui sera présentée durant l’automne à la galerie Two Rivers, à Prince George, est une collection de 50 portraits sur canevas, peints à l’acrylique et à l’aide de techniques mixtes, qui représente les femmes disparues ou assassinées du Downtown Eastside. Depuis la réalisation de ces œuvres, plus de 16 autres femmes disparues ou tuées ont été identifiées.

La plupart de ces peintures s’inspirent de petites images provenant d’affiches et de dossiers policiers, lesquelles parlent très peu de leur individualité, de leurs espoirs et de leurs rêves. Betty a donc recours à des couleurs et à des images d’arrière-plan pour nous communiquer ce qui aurait pu être le vécu de chaque femme.

La peinture, « Mona Lee Wilson, Vanished, 2001 » [Mona Lee Wilson, disparue en 2001], présente une femme dont le regard est détourné de l’observateur. Derrière elle : un lavis de rouges, de jaunes et de bleus. Les yeux marron de cette femme expriment ce qu’on pourrait appelé une résignation. Son chandail affiche l’image d’un cheval, reprise en écho à l’arrière-plan. Le texte d’un article de journal portant sur sa disparition est surimposé.

Sur tous les portraits, les expressions dénudées des femmes semblent interpeller l’observateur, qui, lui, connaît leur destin et est sans pouvoir. L’effet est glaçant.

Au fil de leur déplacement, les gens qui visiteront l’exposition à la galerie Two Rivers auront en main un petit appareil qui leur fera entendre, pendant 30 à 60 secondes, une sélection de pièces musicales signées Broek Bosma. Sont intégrés à cette musique des audioclips tirés du code criminel sur le travail du sexe, un montage de Debra Poff.

Dans un premier temps, Betty, son conjoint et ses amis ont financé la réalisation de l’œuvre. Par la suite, la communauté a fourni des fonds pour les éléments audios et les encadrements.

« J’ai été touchée au plus profond de mon âme », se souvient-elle. « Je me suis demandée comment cela a pu passer inaperçu pendant si longtemps. Je voulais faire une œuvre empreint de respect, qui ne dépeindrait pas la réalité plus belle qu’elle ne l’était et qui présenterait ces femmes comme des individus. Personne ne pouvaient s’imaginer à quoi ressemblaient [plus de] 50 femmes. »

L’un des objectifs, explique Betty, est de diminuer l’écart perçu entre ces femmes dont elle a peint les images et l’observateur. Elle voulait rappeler aux gens que toutes ces femmes, entraînées par la vie sur des sentiers socialement réprouvés, avaient un nom et une histoire dont on doit se souvenir.

L’artiste explique que dans la passé, on ne peignait que les portraits des gens importants. Elle a donc intentionnellement adopté ce format pour offrir à ces femmes mortes la considération et le statut qu’elles méritaient lorsqu’elles étaient vivantes.

« Les peintures ne nient pas l’aspect réel de leur vie et les présentent comme des êtres humains. Nous ne saurons jamais ce que ces femmes auraient pu accomplir. Des gestes individuels qui s’inscrivent dans des vies individuelles [au cours de nombreuses vies]. Disparus. »

Certaines familles des victimes ont contacté Betty et ont appuyé le projet. Maggie de Vries, la sœur de Sarah de Vries et auteure de Missing Sarah, un livre portant sur la vie et la mort de sa sœur, a vu tous les portraits et a pris connaissance de toute la démarche de l’artiste. Dans une lettre d’appui adressée à Betty, elle écrit : « Chaque portrait est unique, profondément personnel. D’autres œuvres d’art ont été réalisées en mémoire des femmes disparues, mais cette œuvre est à mes yeux la plus forte, la plus authentique. »

Pendant que Betty réalisait son projet, son conjoint, qu’elle décrit comme étant son plus grand sympathisant et partenaire, a été frappé d’un cancer et est décédé. « J’ai vécu l’expérience en même temps que la mort de mon conjoint », témoigne-t-elle. « C’était vraiment dur, mais cela m’a donné un but et un point de mire. J’étais immergée dans mon travail, dans une activité frénétique et désespérée. Ces femmes méritaient que l’on pleure leur disparition. »

À long terme, Betty aimerait partir en tournée pour présenter son exposition. Elle a communiqué avec des groupes de défense des droits des travailleuses et travailleurs du sexe de tout le pays. Bien que, selon les documents officiels, Vancouver possède le taux de violence le plus élevé, elle a découvert que le phénomène est répandu et elle est convaincue que les œuvres toucheront le public, partout au Canada.

Betty espère que A Roomful of Women entraînera des effets à long terme, sur le plan social. « Ce type de travail sensibilise les gens et fera en sorte que nous nous arrêterons lorsqu’une personne disparaîtra, peu importe son statut. Nous devons assurer la sécurité des gens, parce que chaque vie compte. »

Pour voir des exemples des œuvres de Betty Kovacic, consultez son site Web, au www.bettykovacicart.com.

L’exposition A Roomful of Women sera présentée du 27 septembre au 27 novembre 2007, à la galerie Two Rivers, à Prince George, en C.-B. Info : www.tworiversartgallery.com. Tél. : (250) 614-7800.

Jane Shulman travaille comme journaliste à la pige et vit à Montréal, au Québec.