Rapport Kirby : une occasion ratée de faire sortir les femmes de l'ombre

Taille du texte: Normal / Moyen / Grand
Version imprimableVersion imprimable

Il y a presque vingt ans, l'Association canadienne pour la santé mentale (ACSM) publiait, sous le titre Women and Mental Health in Canada : Strategies for Change [Les femmes, la santé mentale, les maladies mentales et la toxicomanie au Canada : un survol], un rapport détaillé sur le problème de la santé mentale chez les femmes du Canada, préconisant un ensemble de mesures. Le document effectuait une mise en garde contre les effets de la féminisation de la pauvreté et de la violence et attirait l'attention sur le nombre disproportionné de femmes ayant reçu un diagnostic de dépression ou d'anxiété. Il renfermait 25 recommandations, dont la mise sur pied de services de garde abordables et d'excellente qualité, l'adoption de politiques relatives à l'équité salariale, la reconnaissance du travail non rémunéré en matière de prestation des soins et la création d'un centre national d'information sur la recherche et l'élaboration de programmes axés sur la santé mentale chez les femmes.

À l'époque, le rapport avait été enterré rapidement et ses recommandations avaient sombré dans l'oubli.

En mai 2006, le Comité sénatorial permanent des affaires sociales, des sciences et de la technologie , présidé par le sénateur Michael J.L. Kirby, publiait les conclusions d'une nouvelle étude de trois ans sur la santé mentale, la maladie mentale et la toxicomanie au Canada. Intitulé De l'ombre à la lumière, le rapport révèle que le domaine de la santé mentale souffre d'immenses lacunes qui contribuent à aggraver les cas de maladie et à décharger sur les familles (sur les femmes en particulier) la responsabilité des soins. Le document souligne également l'effet déterminant de certains facteurs so ciaux, comme la crise du logement, sur l'intégration et la guérison. Ses auteurs recommandent entre autres d'étendre la prestation des soins et d'augmenter le nombre de logements avec services de soutien, une bonne nouvelle pour les femmes, puisqu'elles représentent la majorité des prestataires de soins non rémunérés au Canada.

Malgré ces recommandations judicieuses, le rapport Kirby passe néanmoins sous silence certaines différences notables qui existent entre hommes et femmes en matière de santé mentale, de maladie mentale et de toxicomanie, omission pour le moins troublante.

Car les chiffres sont là pour le confirmer : les données sur la fréquentation des services de santé au Manitoba et au Québec révèlent qu'au cours des dix dernières années, les femmes ont été beaucoup plus nombreuses que les hommes à recevoir un diagnostic de problème de santé mentale et de trouble dépressif ou anxieux. Il en va de même pour la prescription des psychotropes, ainsi que des anxiolytiques et antidépresseurs. Au Canada, 13 % des femmes consomment des calmants et des somnifères, contre 9 % chez les hommes. Selon les données publiées par l'Enquête nationale sur la santé de la population, les femmes sont plus enclines à vivre un épisode de dépression majeure : le taux d'incidence annuel est deux fois supérieur chez elles. Elles sont aussi deux fois plus susceptibles de sortir du cabinet du médecin avec une ordonnance d'anxiolytique ou d'antidépresseur en main.

Le même constat s'applique aux toxicomanies. L'organisme de la femme est plus sensible que celui de l'homme aux effets de l'alcool, du tabac et des autres drogues; de nombreux problèmes associés à la toxicomanie, comme les maladies du foie, apparaissent plus tôt chez la femme que chez l'homme. Souvent, la toxicomanie et les problèmes de santé mentale surviendront simultanément chez les femmes victimes de violence et de traumatismes, selon un processus complexe et indirect, dont les facteurs se renforcent mutuellement. Au moins deux tiers des femmes aux prises avec un problème de toxicomanie ont rapporté souffrir d'un trouble de santé mentale concomitant tel que le syndrome de stress post-traumatique, l'anxiété ou la dépression.

Les autorités internationales en matière de santé mentale sont de plus en plus conscientes de ces différences et de leurs causes. C'est le cas notamment d'organismes comme l'Organisation mondiale de la santé (OMS), qui admettent que certaines maladies mentales affectent les femmes de façon disproportionnée et spécifique et, de plus, qu'elles sont souvent déclenchées par des facteurs de risque comme la violence sexospécifique, une situation socioéconomique défavorable, la faiblesse et l'inégalité des revenus et l'obligation d'assumer la responsabilité des soins. En septembre 2005, l'Association mondiale de psychiatrie (WPA) adoptait le International Women's Mental Health Consensus Statement Protocole d'accord international sur la santé mentale des femmes], qu'ont signé 140 de ses associations membres. Le document, qui a été cautionné par plusieurs autres organismes internationaux dont la Fédération mondiale pour la santé mentale, réclame l'adoption de politiques en santé mentale qui tiendront compte du rôle particulier que jouent les femmes dans les sphères de la procréation, de la famille et de la société, et de leur situation socioéconomique souvent précaire.

Malgré les données probantes à cet égard – et en dépit des nombreux engagements pris par le Canada d'intégrer une analyse comparative entre les sexes (ACS) dans l'élaboration de ses programmes et politiques –, la question du genre reste souvent absente des études sur la santé menées par le gouvernement fédéral. Le rapport De l'ombre à la lumière n'y fait pas exception : l'absence d'attention portée aux différences entre hommes et femmes sur le plan physiologique et social ne laisse en rien espérer que les solutions préconisées parviendront à répondre aux besoins des femmes en matière de santé mentale.

Dans une tentative de relancer le débat sur cette question, le Réseau canadien pour la santé des femmes a établi récemment un comité spécial chargé de synthétiser les connaissances de plus de 25 spécialistes en matière de santé mentale chez les femmes canadiennes. Ce comité formulera un ensemble de recommandations destinées à améliorer la promotion de la santé mentale et la prise en charge, ainsi qu'une série de notes d'information sur des questions touchant la santé mentale chez les femmes : traumatismes, dépression, médicaments psychotropes, troubles de l'alimentation et questions relatives à des populations spécifiques.

Or c'est bien plus que d'un nouveau rapport dont nous avons besoin. L'immense tâche qui nous attend, soit d'assainir notre système de soins de santé mentale, devra se fonder sur un examen attentif des facteurs liés au genre et à la diversité. Pour ce faire, il faudra réunir, au sein de la commission canadienne de la santé mentale que propose d'établir le rapport Kirby, des femmes et des hommes en nombre égal; entreprendre une étude systématique de la santé mentale, de la maladie mentale et de la toxicomanie au Canada selon une perspective qui tient compte du genre; et soutenir davantage les modèles de prestation des soins axés sur les femmes. Il faudra aussi analyser les effets de la pauvreté et de la violence infligée par un partenaire intime sur la santé mentale des femmes et destiner des fonds au traitement de pathologies comme la dépression et les troubles liés aux traumatismes, dont souffrent les femme s en nombre disproportio nné.

Nous ne pouvons nous permettre d'attendre encore vingt ans. Pendant combien de temps encore les besoins des patientes et des fournisseuses de soins rémunérés et non rémunérés continueront-ils à être relégués dans l'ombre?

Laila Malik est analyste de politiques en matière de droits de la femme, auteure et rédactrice. Elle a participé, à titre de directrice par intérim des communications au Réseau canadien pour la santé des femmes, à la mise sur pied du Groupe de travail ad hoc sur les femmes, la santé mentale, l'utilisation de substances et la toxicomanie.

Cet article est paru pour la première fois le 11 juillet 2006 sur rabble.ca.