Un centre de réduction des méfaits fait face au défi du renouvellement

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De l'extérieur, on dirait un modeste édifice dans le quartier Eastside de Vancouver. Mais au cours des trois dernières années, « Insite » a complètement transformé la ville. Il s'agit du premier centre nord-américain approuvé par le gouvernement qui permet aux utilisateurs de drogues injectables de s'injecter des substances en toute sécurité. Les gens qui appuient ce centre auraient souhaité, comme prochaine étape, un plus grand apport de ressources pour que les services offerts soient plus conviviaux pour les femmes. Mais aujourd'hui, c'est l'avenir de tout le projet qui est en jeu, et donc l'avenir des services offerts à toutes les femmes qui peuvent bénéficier d'un appui pour s'injecter des drogues de façon supervisée et sécuritaire.

Quand Insite a ouvert ses portes le 12 septembre 2003, les résidents et les commerçants du quartier craignaient que le centre – qui avait le statut de projet pilote à caractère scientifique, financé pour une période de trois ans et bénéficiant d'une exemption des lois fédérales antidrogues – attirerait plus de toxicomanes et de criminels dans les rues, appuierait l'utilisation de substances et encouragerait la toxicomanie chez les non-utilisateurs. Toutefois, Insite a non seulement acquis le soutien de la collectivité mais aussi celui des membres de la GRC, du service de police et des politiciens de Vancouver, y compris celui de Gordon Campbell, premier ministre de la C.-B. Bien qu'il y ait place pour certaines améliorations – notamment en ce qui a trait au financement d'un plus grand nombre de services conviviaux pour femmes –, les observateurs s'entendent à dire que pendant les trois dernières années, Insite n'a généré que des effets positifs dans les communautés locales, sur la santé publique, et ce qui importe le plus, dans la vie des gens qui consomment des drogues injectables.

Toutefois, pour garder ses portes ouvertes une fois son mandat initial de trois ans terminé, Insite devait obtenir le renouvellement de son permis du nouveau gouvernement fédéral. Or, selon certains membres de cette administration, l'aide accordée à des toxicomanes qui consomment des substances illégales est moralement inadmissible. Après plusieurs mois de débat, en septembre 2006, Tony Clement, ministre canadien de la Santé, a reporté l'importante décision finale au 31 décembre 2007, décision qui accorderait ou refuserait à Insite une autre extension d'exemption à la Loi réglementant certaines drogues et autres substances du Canada. D'ici cette date, Insite demeurera ouvert. Pendant ce temps, le gouvernement mènera d'autres études sur l'impact des sites d'injection supervisés en ce qui a trait au crime, à la prévention et au traitement[1]. Ce délai a fait l'objet de réactions mitigées de la part des souscripteurs d'Insite. D'une part, il s'agit d'une petite victoire qui permettra au centre de sauver encore des vies pendant 16 mois de plus. D'autre part, le ministre Clément a justifié ce délai en disant qu'il était nécessaire de trouver plus de preuves cautionnant l'existence de ce projet. Par ailleurs, de nombreuses études ont démontré que dans la région où loge Insite, le taux de criminalité n'a non seulement pas augmenté mais a baissé de façon significative. Une diminution importante du taux de consommation de drogues injectables en public a aussi été relevée, et aucune personne n'a développé un problème de toxicomanie à Insite.

Depuis l'ouverture de ses portes, le centre a desservi environ 6 500 individus. Notamment, le nombre quotidien d'injections pratiquées sur ce site s'élève en moyenne à 600. Pendant ce temps, le taux de partage de seringues chez les populations à risque élevé a baissé de manière significative, et le nombre de personnes qui se sont inscrites à des programmes de désintoxication a augmenté de façon notable. Le centre offre aux clients de l'information sur les pratiques d'injection sécuritaire, ainsi que des services de santé. À ce jour, Insite a géré environ 500 surdoses accidentelles, dont aucune n'a été mortelle.

Prenant la parole au sixième Congrès international sur le sida qui s'est déroulé l'été dernier à Toronto, le D r Julio Montaner, directeur du BC Centre of Excellence in HIV/AIDS [Centre d'excellence de la C.-B. pour le VIH/sida] – une organisation qui évalue Insite de très près –, a fait la déclaration suivante : « En 35 ans de recherche et de tous les projets auxquels j'ai participé, Insite est celui qui a remporté le plus grand succès ». Il a ajouté : « Étant donné la quantité de preuves, je ne comprends absolument pas pourquoi vous ne permettriez pas à Insite de poursuivre son œuvre. »

Thomas Kerr, également du Centre d'excellence, a aussi exprimé les mêmes inquiétudes que le Dr Montaner. Il a prévenu que si le gouvernement forçait le centre à fermer ses portes, l'ordre public se détériorerait grandement, le taux de VIH augmenterait en flèche et de nombreuses vies seraient perdues.

Des améliorations nécessaires – une sensibilisation aux rapports sociaux enter les sexes, et des questions concernant les politiques en matière de drogues

Malgré tous ces résultats pionniers, les observateurs notent qu'Insite, sous sa forme actuelle, pourrait être beaucoup plus efficace. L'une des préoccupations émises porte sur le fait que les femmes sont peu nombreuses à utiliser les services. Joanne Csete, qui a également pris la parole au Congrès international sur le sida au nom du Réseau juridique canadien VIH/sida, a exprimé la nécessité pressante de mener d'autres études et d'offrir plus de services axés sur les femmes. Elle a souligné que les femmes sont souvent « les deuxièmes à utiliser les seringues »[2], ce qui signifie qu'elles sont plus nombreuses à partager le matériel d'injection et à rechercher ou nécessiter de l'aide quand elles s'injectent des drogues. Cette réalité signifie que dans nombre de cas, la capacité des femmes de négocier pour accéder à du matériel d'injection sécuritaire est compromise. Si les femmes pouvaient s'injecter de la drogue sur les lieux d'Insite, elles pourraient accéder à du matériel propre, mais la politique actuelle contre les injections assistées décourage les femmes de fréquenter le centre.

Selon madame Csete, les centres d'injections sécuritaires doivent prévoir des services d'injection assistée et déployer plus d'efforts pour attirer les femmes qui consomment des drogues. Les centres doivent dispenser aux femmes un soutien spécialisé et des services de traitement, ainsi que des services aux enfants et une aide relative à un large éventail de questions touchant les femmes, comme la violence conjugale, la santé sexuelle et les grossesses. Elle a également mis l'accent sur la nécessité d'assurer aux femmes la possibilité de participer à la conception et à la mise en œuvre de ces services et programmes.

Le centre affiche aussi certaines lacunes sur le plan de l'accessibilité. Selon Thomas Kerr, il y a environ 5000 personnes qui consomment des drogues injectables à Vancouver, mais Insite ne peut desservir que 500 à 600 personnes seulement par jour. De plus, le centre n'est pas ouvert 24 heures sur 24. Pendant les heures d'ouverture, les policiers sont régulièrement postés à l'extérieur de l'établissement et font souvent des descentes, une situation qui dissuade les utilisateurs de fréquenter l'organisme avec régularité.

Monsieur Kerr a également souligné la présence de politiques générales qui entravent la prestation d'un soutien exhaustif aux toxicomanes. Selon lui, la toxicomanie relève du domaine de la santé et doit être considérée comme telle, et non comme une question de maintien de la loi. Par contre, au Canada, notre politique en matière de drogues est ancrée dans une approche prohibitive et policière – cette dernière recevant 95 % des fonds consacrés au « problème de la drogue ».

Madame Csete et monsieur Kerr ont tous deux souligné que les taux de VIH et d'hépatite C dans les prisons canadiennes grimpent en flèche, une situation qui résulte de l'hyper-criminalisation des drogues et des gens qui en font usage. Ils insistent sur le fait que des centres d'injection sécuritaire et d'autres pratiques de réduction de méfaits doivent être mis en place dans les prisons pour réduire ces taux et pour aider les détenus à abandonner ces pratiques. Sur un plan plus général, monsieur Kerr, madame Csete et d'autres militant(e)s présent(e)s à la conférence ont exigé une fois de plus que le gouvernement cesse la guerre contre la drogue et adopte une politique plus progressive qui privilégie des pratiques de réduction de méfaits fondées sur des résultats.

Le report d'une décision finale concernant l'avenir d'Insite inquiète certains souscripteurs, qui craignent que le travail accompli pour réformer de façon progressive les politiques en matière de drogues sera défait et qu'une nouvelle politique sera mise en place qui mettra l'accent sur les programmes réduisant l'usage des drogues et de l'alcool. De telles mesures feraient obstacle aux interventions visant la réduction de méfaits. Mais les militants soutenant la réduction de méfaits et Insite bénéficient de plus en plus du soutien de la population en tant que mouvement, et les souscripteurs lutteront vigoureusement pour conserver ces nouveaux acquis.

Pour plus d'information concernant Insite et les pratiques de réductions de méfaits, consultez le site :

Marie-Claire MacPhee étudie et travaille à l'Institut Simone de Beauvoir de l'Université Concordia à Montréal. Elle est programmatrice et co-animatrice de l'émission Dykes on Mykes à la station de radio communautaire CKUT. Elle contribue également au site www.nomorepotlucks.org . Elle a été stagiaire au Réseau canadien pour la santé des femmes.

  1. Santé Canada. Communiqué : «  Pas de nouveau site d'injection supervisé pour les toxicomanes tant qu'il n'y aura pas de réponse aux questions posées », déclare le ministre Clément. 1 er septembre 2006, http://www.hc-sc.gc.ca/ahc-asc/media/nr-cp/2006/2006_85_f.html .
  2. Csete, Joanne. « La deuxième à utiliser la seringue : les droits humains des femmes qui utilisent des drogues », décembre 2006. http://www.aidslaw.ca/publications/publicationsdocFR.php?ref=651

LES UTILISATRICES DE DROGUES INJECTABLES ET L'INFECTION AU VIH : QUELQUES DONNÉES

De : « La toxicomanie au féminin », par Nancy Poole (Centre d'excellence pour la santé des femmes – région de la Colombie-Britannique) et Colleen Anne Dell (Centre canadien de lutte contre l'alcoolisme et les toxicomanies). Pour accéder à la version intégrale du document, consultez le http://www.ccsa.ca/NR/rdonlyres/DA7EF750-18F8-430D-B86A-A575A5B5DCEC/0/ccsa0111432005.pdf .

Selon les estimations, les femmes comptent pour environ un quart à un tiers des utilisateurs de drogues injectables (UDI) au Canada. Les femmes risquent davantage de subir des problèmes de santé physique provoqués par l'utilisation de telles substances. Chez les femmes, ces pratiques sont un facteur de risque de VIH majeur. Le taux de dépistage de VIH à résultats positifs attribuables à l'utilisation de DI chez les Canadiennes de 15 ans et plus varient entre 33 % et 48 %, de 1985 à 2002, avec une légère baisse au fil du temps. En 2002, 37,2 % de tous les tests de dépistage de VIH prodigués chez les femmes qui s'avèrent positifs sont liés à l'utilisation de DI.


UNE FORMATION VIRTUELLE PORTANT SUR LES APPROCHES AXÉES SUR LA RÉDUCTION DES MÉFAITS – USE COALESCING WORDMARK GRAPHIC

Du 15 mars au 15 juillet 2007, le Centre d'excellence pour la santé des femmes – région de la Colombie-Britannique parrainera une formation virtuelle portant sur l'intégration d'approches axées sur les femmes, destinée aux centres de réduction de méfaits. Les sujets traités seront, entre autres : l'échange d'aiguilles ; les sites d'injections sécuritaires ; les politiques en matière de drogues et les cadres d'intervention pour la réduction des méfaits.

Les participant(e)s auront accès à des documents portant sur des recherches et des pratiques actuelles et auront l'occasion de discuter du contenu dans le cadre d'une(de) vidéoconférence(s). L'objectif sera de contribuer à l'élaboration d'un document-consensus et de planifier et livrer une webémission pour en communiquer le contenu à un large auditoire.

Pour obtenir plus de renseignements ou pour participer, veuillez communiquer avec : Nancy Poole et Katja Clark. Courriel : kclark2@cw.bc.ca  ; tél. : (604) 875-2424, poste 6488.