LES BEBES LES PLUS MIGNONS QUE L'ARGENT PEUT ACHETER

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CRITIQUE DE LIVRE

TITRE : The Baby Business: How money, science, and politics drive the commerce of conception [Le négoce des bébés : comment l'argent, la science et les enjeux politiques stimulent le commerce de la conception]
AUTEURE : Debora L. Spar
ÉDITEUR : Harvard Business School Press, 2006
299 pages (y compris les notes de fin de chapitre, les remerciements et l'index)
26,95 $US



Difficile à dire si on investit plus de fonds dans la prévention des grossesses ou dans la création d'enfants aux É.-U. Dans son livre « The Baby Business », Deborah Spar examine en détails le chemin qu'empruntent chaque année les trois milliards de dollars (US) consacrés à la production de ce qu'elle appelle « un bien qui est fondamentalement bien… des enfants pour les gens qui en désirent ».

Contrairement à d'autres qui se sont penchés sur les technologies de la procréation (p. ex. insémination artificielle avec donneur, fertilisation in vitro [FIV], maternité par substitution, « don » d'ovaires) d'un point de vue éthique, social ou sanitaire, madame Spar utilise une grille différente. Prétendant mettre de côté les questions morales insolubles inhérentes à toutes ces pratiques et à l'adoption, l'auteure explore l'utilisation et la mise en marché de ces technologies pour mettre en lumière les raisons qui motivent le gouvernement étasunien à jouer « un rôle plus actif dans le domaine de la réglementation du commerce des bébés ».

Comme on peut s'attendre d'une professeure de gestion des affaires de l'Université Harvard, le message que livre madame Spar dans son livre est d'abord et avant tout une position libérale (petit « l »). Notamment, elle demande que l'on fasse un peu d'ordre dans ce marché, où les bébés et les cellules desquelles ils proviennent sont de plus en plus réduits à des commodités et produits commerciaux. L'auteur plaide pour l'introduction d'une certaine réglementation, pas tant pour protéger directement la santé et le bien-être des femmes et des enfants qui constituent des articles de commerce dans le cadre de ce marché, mais pour assurer un fonctionnement efficace permettant de « produire des embryons qui se transformeront en bébés » et qui seront accessibles à tous ceux qui désirent s'en procurer.

Madame Spar documente en détails l'état actuel du commerce de bébés, propulsé par le marché et non réglementé, tel qu'il existe aux É.-U., ainsi que les vagues que ce négoce crée dans d'autres sphères. Elle souligne comment l'(les) option(s) qui sera(ont) choisie(s) en matière de réglementation variera(ont) selon qu'il s'agit de grossesses, d'enfants ou d'autres produits équitablement distribués par le biais de ce marché. Elle propose donc diverses façons de voir cette activité commerciale, en se fondant sur l'affirmation selon laquelle ce commerce, dont le produit final est « un enfant à élever », diffère de tout autre négoce.

L'une de ces différence réside dans le fait que la demande pour les produits et services (ovaires, embryons et mères « porteuses », etc.) est potentiellement illimitée. Cette demande n'est surtout restreinte aux É.-U. que par les prix, lesquels limitent l'accès à ce « matériau » aux plus riches. En effet, seuls les nantis peuvent s'offrir ces achats « de luxe » non couverts par les assurances publiques ou privées. Notant que la science impose certaines limites à « l'approvisionnement », madame Spar nous rappelle que celles-ci peuvent toutefois s'avérer très éphémères, puisque chaque intervention conçue pour répondre à une demande spécifique crée à son tour un nouveau marché.

Par exemple, une procédure expérimentale – la congélation d'ovaires – d'abord offerte avant la prestation d'une chimiothérapie chez des femmes sélectionnées qui veulent peut-être avoir des enfants plus tard dans leur vie, est devenue presque du jour au lendemain une entreprise lucrative. Des banques d'ovaires affichent maintenant des publicités sur Internet, proposant leurs services d'entreposage aux jeunes femmes désireuses de ne pas interrompre leur carrière pour donner naissance à un enfant avant la quarantaine ou la cinquantaine.

À part les liens habituels qu'elle entretient avec l'offre et la demande, cette activité commerciale comporte d'autres caractéristiques particulières qui poussent l'auteure à arguer en faveur d'une intervention gouvernementale. Les mécanismes de marché « normaux » ne s'appliquent pas quand les vendeurs de services de procréation font échecs, lesquels, paradoxalement, s'avèrent plus lucratifs que des interventions « réussies ». Les cliniciens font plus d'argent lorsqu'ils font de multiples tentatives de FIV infructueuses que lorsqu'ils réussissent du premier coup. L'étendue mondiale de ce commerce constitue également un autre élément important. Par exemple, ceux qui ne peuvent pas se procurer des ovaires peuvent trouver une « donneuse » sur Internet. Si le recours à des mères porteuses est illégal dans un pays, on peut prendre des dispositions pour en trouver une à l'étranger. Le couple embaucheur peut donc revenir de vacances avec un nourrisson dans les bras.

Par ailleurs, l'auteure ne propose pas une (ou plusieurs) politique(s) ni modèle(s) de réglementation spécifique(s) pour gérer tout ce créneau. Elle propose plutôt un « débat politique intense » duquel émergerait, selon elle, une réglementation qui aura fait l'objet d'un consensus. Elle met donc d'avant certains principes qui guideraient le débat.

Il est difficile de critiquer la solution typiquement canadienne (le débat public) que suggère madame Carp pour régler ces délicates problématiques. Après tout, de 1989 à 1993, les Canadiennes et Canadiens ont été témoins d'une étude menée par une Commission royale sur les technologies de procréation, réalisée au coût de plusieurs millions de dollars. Cette démarche a été suivie d'une difficile et longue période de discussion et de consultation, pendant laquelle le Parlement a débattu de plusieurs projets de loi. Finalement, en mars 2004, le gouvernement a adopté la Loi sur la procréation assistée. La majorité des politiciens et des citoyens canadiens ont déjà accepté la plupart des principes directeurs de madame Spar, promouvant la création d'une réglementation (c.-à-d. un accès assuré à l'information concernant les risques, bienfaits et coûts des diverses interventions, une certaine législation exécutoire, des limites possibles au choix que peuvent faire les individus). Par contre, deux ans plus tard, aucune réglementation n'a été mise en place et l'Agence n'a ni peaufiné ni étayé de règlements. Le commerce des bébés est bel et bien lancé aux É.-U. et il existe des différences irréconciliables au sujet du « statut de l'embryon ». De plus, il n'y a aucune assurance-santé financée par l'État. Toute discussion publique pourra donc difficilement mener à des propositions de politiques faisant l'objet d'un consensus, l'urgence de telles politiques étant nonobstante.

Bien que l'existence d'un « négoce de bébés » nous fasse prendre conscience des côtés sombres du « commerce de la conception », madame Spar n'avance aucune mesure de façon détaillée. De plus, en n'évaluant pas les aspects positifs et négatifs des mesures prises par d'autres pays (le Canada, le R.-U. et même la Chine) pour imposer un certain contrôle sur l'industrie de la fertilité (ou de l'infertilité), elle ne propose aucune voie de rechange (meilleure ?) que les É.-U. pourraient suivre, face à une industrie internationale en constante croissance. Même si elle avait proposé certaines options, la question suivante demeure : l'introduction de mesures aura-elle vraiment un impact? Si on ne considère pas une façon de gérer l'émergence du « tourisme de la procréation » dans un contexte où les différents régimes d'un pays à l'autre permettent aux individus d'acheter ailleurs ce qui est interdit ou non disponible dans leur propre pays, on peut difficilement évaluer l'impact d'une législation nationale sur un territoire donné. Pour éviter les pires dangers aux femmes les plus vulnérables et marginalisées, celles qui fourniront ou qui participeront à la production des « matériaux bruts » servant à la fabrication des « produits » recherchés – des enfants heureux et en bonne santé destinés à d'autres personnes – un contrôle international, ou du moins supranational, est essentiel.

Madame Spar offre à son lectorat une image plus réaliste de la procréation assistée que ne le font les journaux qui publient des photos de femmes de 63 ans bien enceintes, ou des photos de triplets aux joues roses. De plus, la diffusion d'information concernant la façon de provoquer – et d'acheter – des grossesses postménopausales et des naissances multiples devrait susciter un appui collectif à toute mesure visant à réglementer cette industrie. Mais pour que cette réglementation soit respectueuse des femmes et de leur vie, nous devons également cerner les causes de l'infertilité (pourquoi au départ le taux de demande d'assistance extérieure pour procréer est-il si élevé?) et ne pas s'attarder uniquement aux profits qui sont réalisés en l'absence d'une réglementation. Dans le but d'élaborer des politiques avisées, les décisionnaires doivent se pencher d'une part sur l'excès d'intérêt que la société porte actuellement aux technologies de reproduction et à son financement, et d'autre part sur la réduction, voire le peu d'efforts exercés pour améliorer les conditions sociales et économiques permettant aux femmes d'avoir les enfants (ou de les garder) qu'elles désirent, quand elles les désirent.

En tant que collectivité, nous sommes séduits par les solutions technologiques, mais nous portons peu d'intérêt envers les services qui s'attaquent aux causes, que nous jugeons trop rapidement inessentiels. De plus, nous sommes obnubilés par les moyens utilisés pour créer des enfants, mais nous sommes moins intéressés par la mise en place de conditions qui permettent aux enfants de s'épanouir. Madame Spar semble considérer ces questions comme des enjeux « moraux » et non « commerciaux » et omet d'en faire l'analyse. Nous ne pouvons nous permettre ce luxe. L'élaboration de politiques de réglementation qui contrôleront le marché sans contrôler ou soumettre les femmes à une coercition requiert une démarche qui ira au-delà de la description détaillée que fait l'auteur d'un monde (parfois horrible) axé sur le profit et peuplé de vendeurs, d'acheteurs et de courtiers d'ovaires, de spermes, d'embryons, de corps et de bébés. Cette démarche devra reconnaître les problématiques sociales, éthiques, politiques et culturelles inhérentes à ce domaine, problématiques qui relèvent de la médecine et de l'industrie, un mariage fort inquiétant aux yeux de la population. D'abord et avant tout, nous devons commencer à investir dans le bien-être des femmes et des enfants, et renoncer à les acheter.

Abby Lippman suit – et critique – les progrès de la génétique de la reproduction depuis plus de 25 ans, en tant que chercheuse (Université McGill) et militante pour la santé des femmes (actuellement présidente du Réseau canadien pour la santé des femmes). Elle a siégé comme membre au Comité consultatif sur les nouvelles technologies de reproduction du gouvernement fédéral.

Une première version de cet article a été publiée dans l'édition du 27 mai 2006 du Globe and Mail.