L’usage répandu des antidépresseurs ISRS fait bondir les coûts de santé au Canada

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par DIANE SAIBIL
Action pour la protection de la santé des femmes

Depuis quelques années, on assiste à une augmentation substantielle de l’usage des antidépresseurs ISRS au sein de la population canadienne. C’est du moins ce que confirment les données recensées par la chercheuse Janet Currie dans un rapport commandé par le groupe de travail canadien Action pour la protection de la santé des femmes, et paru récemment sous le titre La marchandisation de la dépression : la prescription des ISRS aux femmes. En effet, le nombre d’ordonnances d’ISRS délivrées au Canada est passé d’un peu moins de 9 millions en 1999 à plus de 15,5 millions en 2003. L’auteure du document met en doute les fondements scientifiques motivant l’usage de ces médicaments, ainsi que leur efficacité réelle. Elle rappelle que ceux-ci provoquent dans certains cas des effets nocifs graves et qu’ils possèdent des propriétés toxicomanogènes.

Selon Janet Currie, deux tiers des personnes qui prennent des ISRS sont des femmes. « Les résultats des essais cliniques soulèvent de nombreuses interrogations sur l’utilité de  ces puissants psychotropes. Et malgré leurs effets secondaires et les nombreux risques qu’ils présentent, on n’hésite pas à exposer des centaines de milliers de femmes à ces  produits, parfois pendant de très longues périodes », souligne-t-elle.

Parmi les raisons invoquées pour expliquer l’usage grandissant des ISRS, on note une adhésion de plus en plus forte à l’idée que la dépression serait un phénomène d’ordre biologique. D’après la chercheuse, les tactiques de commercialisation déployées depuis un certain nombre d’années par les sociétés pharmaceutiques y sont pour quelque chose. « Quand on constate que la hausse radicale des taux de dépression observée depuis 15 ou 20 ans coïncide précisément avec l’arrivée des ISRS sur le marché et leur promotion subséquente, on est en droit de s’interroger. »

Dans son rapport, Janet Currie décortique tous les enjeux rattachés à l’usage des ISRS et analyse la définition même de dépression et son évolution. Selon elle, il existe un lien entre l’épidémie de dépression et de maladie mentale qui semble sévir actuellement et la  promotion des médicaments destinés à les traiter. « Au Canada, dans les cabinets de médecin, la dépression est le diagnostic qui connaît la hausse la plus importante. Les consultations pour cause de dépression ont pratiquement doublé depuis 1994; en 2004, elles concernaient des femmes dans 66 % des cas. » Autre fait à souligner, 81 % des patientes qui ont consulté leur médecin pour un motif de dépression se sont vu recommander un antidépresseur – un ISRS ou un médicament apparenté dans la plupart des cas.

Le rapport souligne également qu’en cette époque où les dépenses de santé augmentent de façon vertigineuse, le coût global des antidépresseurs se serait accru de 347 % entre 1993 et 2000, une hausse attribuable aux ISRS dans une proportion de 88 %.

Pour les sociétés pharmaceutiques, convaincre les médecins et leurs patientes que la dépression et les troubles émotifs sont un phénomène répandu, mais dont le traitement fait cruellement défaut, et que cet état de choses est préoccupant et coûteux, constitue un excellent argument de vente. Pour Janet Currie, « l’efficacité avec laquelle les fabricants ont livré ce message, qui s’est traduit par d’énormes marges de profit, est proprement inquiétante ».

On peut consulter la version intégrale du rapport La marchandisation de la dépression : la prescription des ISRS aux femmes à l’adresse www.whpapsf.ca/en/index.html.

Fondé en 1998, le groupe de travail Action pour la protection de la santé des femmes a pour mission de mener des projets de recherche sur les effets du système canadien de réglementation des médicaments sur la santé des femmes et conseille Santé Canada à ce sujet. Il réunit des associations de défense des consommateurs, des chercheuses, des professionnelles de la santé et des militantes.

 


 

Qu’est-ce qu’un antidépresseur ISRS ?

Les inhibiteurs spécifiques du recaptage de la sérotonine, communément appelés « antidépresseurs ISRS » ou simplement « ISRS », sont une classe de médicaments couramment prescrits par les médecins pour traiter la dépression et l’anxiété. Ils sont mieux connus sous les noms de Prozac, Paxil, Zoloft, Celexa, Luvox et Effexor (ce dernier appartient à une sous-classe de médicaments appelés « antidépresseurs à double action »). En 2003, les antidépresseurs ISRS ont fait l’objet de 15 millions d’ordonnances au Canada; ce chiffre ne fait qu’augmenter depuis. Deux tiers de ces ordonnances sont délivrées à des femmes.

Pourquoi prescrit-on tant de médicaments ISRS aux femmes ?

Plusieurs facteurs convergent pour expliquer le recours de plus en plus fréquent aux antidépresseurs ISRS par la population féminine. D’une part, on assiste à une augmentation spectaculaire du nombre de diagnostics de dépression ou d’autres troubles de l’humeur chez les femmes. D’autre part, l’usage des médicaments est le traitement privilégié par un grand nombre de médecins, et encouragé par les sociétés pharmaceutiques. Mais le facteur primordial serait l’élargissement de la définition même de dépression.

Tout au long de leur vie, les femmes connaissent des périodes d’anxiété et des sautes d’humeur causées par les fluctuations hormonales qui accompagnent les règles, la grossesse, l’allaitement et la ménopause. De plus, un grand nombre doit composer avec différents facteurs de stress : logements et services de garde inadéquats, responsabilités familiales, rôles multiples, emplois très exigeants, pauvreté, mauvais traitements sexuels, violence et absence de famille étendue et solidaire.

La dépression clinique grave est belle et bien une maladie, cela ne fait aucun doute; que des gens se tournent vers les antidépresseurs dans l’espoir d’obtenir un soulagement se comprend parfaitement. Toutefois, un vaste éventail de malaises affectifs bénins sont désormais perçus comme autant de maladies nécessitant une intervention médicale. Les femmes éprouvent depuis toujours des sautes d’humeur, de la tristesse, des périodes d’anxiété et des états dépressifs passagers. Depuis quelques décennies, cependant, on en est venu à considérer ces états comme des problèmes de nature médicale. Ainsi, selon les données de IMS Health pour l’année 2003, le nombre de consultations médicales pour cause de dépression ayant donné lieu à la délivrance d’une ordonnance à la patiente se chiffrerait à 4,8 millions.

Cette augmentation des diagnostics de dépression, dont certains sont parfois posés en l’absence de symptômes concluants, suit de près l’avènement de la psychiatrie biologique. Selon cette approche, qu’on enseigne d’ailleurs aux futurs médecins et à laquelle adhèrent désormais les patients, la dépression ou l’anxiété ne serait pas attribuables à des facteurs sociaux, culturels, économiques ou personnels, mais bien à des facteurs biologiques. Dans cette optique, l’administration d’un médicament pour les traiter apparaît logique et nécessaire.

Il existe entre cette évolution des mentalités, la mise au point des ISRS et les campagnes de commercialisation déployées par leurs fabricants un lien qui n’est pas le fruit du hasard. Au cours des années 1980, les sociétés pharmaceutiques ont commencé à pousser l’idée que les personnes déprimées devaient prendre des ISRS pour relever leur taux de sérotonine, à l’instar des diabétiques qui prennent de l’insuline. Et elles ont continué à le faire bien après que de nombreux chercheurs eurent remis en question les fondements
de ce raisonnement.

Préoccupations liées à l’innocuité des ISRS

Les antidépresseurs ISRS peuvent avoir un effet sur l’humeur et les capacités fonctionnelles. Certaines personnes sentent effectivement leur état s’améliorer lorsqu’elles en prennent. Or les ISRS, à l’instar des autres médicaments, entraînent aussi parfois des effets nocifs. Voici un aperçu des effets recensés jusqu’à maintenant : dépression agitante (pouvant mener au suicide); agitation, agitation extrême et spasmes musculaires; problèmes sexuels (affectant le désir, l’excitation et l’orgasme); effets sur la grossesse et les nouveau-nés (anomalies congénitales et symptômes de sevrage à la naissance); troubles gastro-intestinaux : maux d’estomac, sécheresse de la bouche, nausées, vomissements, perte ou gain de poids.

On en sait encore peu sur les effets nocifs attribuables aux ISRS. Si ceux-ci ont fait l’objet de quelques essais cliniques ayant duré six mois ou même un an, la plupart des essais n’ont pas dépassé les six semaines. Or certains patients prennent des ISRS pendant des périodes beaucoup plus longues, parfois même pendant des années.

Au Canada, l’usage des antidépresseurs ISRS n’est approuvé que pour les personnes âgées de 19 ans et plus. Peu d’éléments permettent de conclure que ces produits sont efficaces chez les adolescents; de fait, tout porte à croire qu’ils pourraient causer des dommages considérables, tel que provoquer des idées suicidaires, des tentatives de suicide, de l’hostilité et de l’agressivité. Pourtant, on leur en prescrit de plus en plus souvent.

ISRS et accoutumance

Les personnes qui prennent des ISRS ont parfois beaucoup de difficulté à en réduire la dose ou à interrompre leur traitement. Ils éprouvent ce que l’on appelle un « phénomène de rebond » : les symptômes qui avaient d’abord motivé l’administration du médicament
(la tristesse ou l’anxiété par exemple) s’intensifient temporairement. C’est un effet qui conduit de nombreuses personnes à poursuivre indéfiniment la thérapie, à augmenter la dose qu’elles consomment ou à se tourner vers d’autres psychotropes. Dans certains cas, les effets du sevrage peuvent durer des jours, voire des semaines.

Les antidépresseurs ISRS peuvent causer des torts graves; de plus, ils peuvent entraîner une accoutumance. La fréquence à laquelle on les prescrit semble indiquer qu’ils sont très efficaces, ce que les données scientifiques tendent toutefois à infirmer. De fait, de
nombreux essais cliniques démontrent que les ISRS ne sont guère plus efficaces qu’un placebo.

Si vous désirez interrompre votre traitement

Il ne faut EN AUCUN CAS cesser de prendre un ISRS sans l’aide d’un praticien expérimenté. Toute interruption abrupte du traitement ou diminution de la dose peut provoquer des symptômes graves ou même mortels. Il est absolument nécessaire d’être accompagné par un professionnel pour cesser la thérapie en toute sécurité.

Les effets liés au sevrage imitent souvent les symptômes ayant motivé au préalable la prescription du médicament : aggravation de la dépression, insomnie, agitation ou sensations de choc électrique, entre autres. Toutefois, le fait d’éprouver ces symptômes pendant la période de sevrage n’est pas forcément un signe de maladie.

Solutions de rechange

Il existe de nombreux moyens autres que la pharmacothérapie pour traiter les cas de dépression légère et d’anxiété. Faire de l’exercice sur une base régulière peut s’avérer très bénéfique. Un projet de recherche mené sur trois ans a révélé qu’un programme d’entraînement cardiovasculaire de 12 semaines avait grandement amélioré l’état de personnes souffrant de dépression légère à modérée. Modifier son alimentation peut aussi avoir des effets positifs sur l’humeur.

Les études révèlent que la thérapie par la parole (la psychothérapie) peut être tout aussi efficace que les antidépresseurs, voire davantage. Les chercheurs ont découvert que les patients qui avaient suivi une psychothérapie connaissaient moins de rechutes, un an après avoir interrompu  le traitement, que ceux à qui l’on avait administré des antidépresseurs. D’autres formes de consultation thérapeutique se sont également avérées efficaces.

Il existe aussi des solutions d’ordre social, notamment en ce qui touche la transformation des mentalités et des habitudes de vie et la mise en place de soutiens adéquats qui permettront d’éliminer ou de réduire les nombreux facteurs de stress qui pèsent sur les femmes. Bien sûr, le changement social ne peut s’accomplir isolément; c’est pourquoi des femmes se réunissent pour parler de leurs expériences, former des groupes d’entraide et prendre part à des mouvements qui oeuvrent en ce sens.

Pour les femmes qui souffrent de dépression, d’anxiété ou d’un trouble de l’humeur nuisant à l’accomplissement de leurs tâches quotidiennes, il peut être utile d’apprendre que le problème ne trouve pas sa source dans une anomalie ou un déséquilibre individuel. Ces états ne sont peut-être après tout qu’une réaction normale face à l’absence de soutien adéquat.

Le site d’Action pour la protection de la santé des femmes renferme d’autres renseignements utiles sur les ISRS : www.whp-apsf.ca ou composez le 1 888 818-9172.