Féminization de la migration chez les travailleurs de la santé

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Les femmes subissent les contrecoups de la restructuration

par ANNE-MARIE DELOREY
Coordonnatrice du projet Migration et travailleuses de la santé de l’Internationale des services publics (ISP) au Canada, à l’emploi du BC Government and Service Employees Union (BCGEU)

N’ayant pas réussi à doter leurs systèmes de santé respectifs de tous les effectifs nécessaires, de nombreux pays riches se sont tournés vers le recrutement international à grande échelle. Parallèlement, dans les pays d’origine comme dans les pays d’accueil, l’échec des réformes de santé et les compressions budgétaires ont conduit au départ de travailleuses de la santé à la recherche d’un autre emploi ou d’un poste à l’étranger. À l’heure actuelle, presque tous les pays du monde font face à des pénuries records en matière d’effectifs de santé. Ce sont les femmes – à titre de travailleuses et de fournisseuses de soins – qui font les frais de cette situation.

Pour affronter l’épidémie de VIH/sida en cours, l’Afrique subsaharienne devrait compter 620 000 infirmières de plus. En Tanzanie, il faudrait tripler d’ici 2015 le personnel de santé pour être en mesure d’assurer qu’une majorité de la population aura accès aux interventions prioritaires. Au Tchad, il faudrait multiplier les effectifs par quatre. Et au Botswana, les responsables affirment que la couverture universelle des thérapies antirétrovirales nécessiterait deux fois plus d’infirmières, trois fois plus de médecins et cinq fois plus de pharmaciens qu’à l’heure actuelle.

Or, en dépit de ces chiffres, l’Afrique est témoin chaque année de l’exode de 23 000 professionnels de la santé, dont un grand nombre sont des femmes.

L’économie mondiale a subi des changements structurels qui se sont reflétés dans les réformes du secteur public et la privatisation, de même que dans la libéralisation du commerce et de l’investissement. Dans tous les pays, ils ont mené au déclin de la qualité des soins et des investissements dans le secteur public de la santé. Dans les pays riches, nombreux sont les travailleurs qui ont quitté le secteur de la santé par suite de la détérioration des conditions de travail et des pressions qu’ils subissaient à cause du financement inadéquat. Dans le but de combler temporairement le manque de personnel, les pays riches recrutent de plus en plus abondamment dans les pays en développement, des pays où la situation sanitaire est déjà préoccupante et où les besoins en ressources humaines sont criants. Selon le projet Migration et travailleuses de la santé, ce sont les femmes qui sont le plus touchées par ce phénomène, car elles représentent la majorité des travailleurs de la santé et des usagers des services publics.

Les réformes structurelles ont eu diverses répercussions sur les femmes : alourdissement de leur tâche; salaires inférieurs et inéquitables; violence en milieu de travail; ressources inadéquates; augmentation des responsabilités familiales en matière de soins; et hausse du nombre de femmes qui migrent pour travailler. Dans l’ensemble, les femmes comptent pour environ la moitié des personnes qui se déplacent pour trouver du travail dans un autre pays, phénomène croissant que l’on peut qualifier de véritable « féminisation de la migration ». Le projet Migration et travailleuses de la santé, qui réunit les syndicats du secteur public de 16 pays participants, révèle que le secteur de la santé n’est pas épargné : les travailleuses migrantes comblent en effet une large part des besoins des pays d’accueil en matière de personnel soignant.

Or, dans de nombreux cas, ces travailleuses de la santé sont mal traitées, soumises à de mauvaises conditions de travail et au décuplement du fardeau de travail. Elles font l’objet de discrimination sexuelle et raciale et sont mal informées de leurs droits par les agences de recrutement dans leur pays d’accueil, dont certaines vont même jusqu’à leur dire qu’il est illégal pour elles de se syndiquer. De plus, on amène souvent les nouvelles recrues à croire qu’elles occuperont un emploi dans leur discipline mais, une fois dans le pays d’accueil, elles se retrouvent dans des postes inférieurs et à un salaire moindre. Souvent, leur salaire étant plus bas et le coût de la vie plus élevé que prévu, elles font face à des difficultés d’ordre pécuniaire. La dépression grave est un problème courant chez ces travailleuses, étant donné le sentiment d’isolement qu’elles éprouvent, la plupart ayant laissé derrière un mari et des enfants. Enfin, nombreuses sont celles qui sont considérées comme des déserteuses et menacées d’exclusion lorsqu’elles retournent dans leur pays d’origine.

Pendant ce temps, le départ des travailleuses de la santé entraîne des conséquences manifestes au sein du système de santé des pays d’origine. Cet exode cause non seulement des pénuries de main-d’œuvre et une diminution de la qualité des soins, souvent dans un contexte de crises sanitaires en développement, mais il se traduit également par un contrôle affaibli de la planification des soins de santé, sans parler des coûts sociaux cachés associés au démantèlement des réseaux de soutien familial. Des participantes aux rencontres de partenariat organisées dans le cadre du projet à la Barbade, aux Philippines et au Kenya ont fait observer que le maraudage avait vidé les hôpitaux à un point tel que certains services ne comptaient plus que deux infirmières pour 80 patients, la plupart des lits étant occupés par deux patients. Souvent, les infirmières passent tout leur quart de travail à tenter de trouver des médicaments pour un patient. Les administrateurs d’hôpitaux arrivent difficilement à constituer des horaires de travail, car les travailleuses ayant l’intention de quitter le pays n’avisent pas l’hôpital de leur départ.

Le projet Migration et travailleuses de la santé est une initiative de l’Internationale des services publics (ISP), une fédération syndicale internationale. Ses responsables ont organisé une série d’actions conjointes dans le but d’éliminer les pratiques de recrutement et d’emploi fondées sur l’exploitation et la discrimination, de promouvoir une augmentation des dépenses et des ressources humaines en santé et d’encourager l’adoption de principes éthiques en matière de recrutement et de mécanismes d’indemnisation. L’une des campagnes menées dans le cadre du projet a pour objectif de presser les gouvernements dans les pays d’accueil et d’origine d’appuyer l’élaboration, la  mise en œuvre et l’évaluation de lignes directrices éthiques en matière de recrutement, à
l’image du Code de pratique de l’OMS sur le recrutement international des personnels de santé. Un autre des buts du projet consiste à établir des mesures pour indemniser les pays d’origine ayant consenti des investissements dans l’éducation et la formation des travailleuses et à surveiller d’un œil critique les politiques et les activités en matière de migration et de maraudage.

Parallèlement, on travaille à l’élaboration de ressources d’orientation destinées aux travailleuses avant et après leur départ (activités, documents, trousses). On s’attache également à syndiquer les travailleuses pour qu’elles puissent faire valoir leurs droits, à
formuler des politiques syndicales sur la migration et le recrutement et à établir des rapports de collaboration bilatéraux entre syndicats des pays d’origine et des pays d’accueil.

Anne-Marie DeLorey est coordonnatrice du projet Migration et travailleuses de la santé au Canada.

L’ISP est une fédération syndicale internationale, qui représente 20 millions de travailleurs et travailleuses des services publics de 150 pays. Environ 65 % de ses membres sont des femmes.

Pour d’autres renseignements sur le projet Migration et travailleuses de la santé, consulter : www.worldpsi.org