Cartographier l’ethnicité et la migration comme facteurs déterminants de la santé des femmes

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par BILKIS VISSANDJÉE, MARIE DESMEULES ET ALISHA APALE

La santé est bien plus qu’une notion biologique ou culturelle. Elle est aussi un reflet
des déterminants sociaux, notamment des facteurs socioculturels, politiques et économiques qui définissent les circonstances de la vie de chaque individu.

Le revenu, l’éducation et la situation familiale sont considérés comme les déterminants classiques de la santé. Or les facteurs et les circonstances qui ont une incidence sur nos vies changent constamment, parfois juste un peu, et parfois de manière radicale. Les déterminants classiques interagissent entre eux et avec d’autres déterminants sociaux comme la dynamique familiale, les responsabilités en matière de garde et de soins, le degré de connaissance des ressources à notre disposition et les moyens d’accès à ces dernières sur le plan individuel et collectif. D’autres facteurs encore ont une incidence sur la santé : le recours aux services et aux produits de santé et à la recherche; le pouvoir d’action sur ceux-ci; les circonstances et la portée de notre participation aux décisions qui sont prises à la maison, dans la collectivité et sur les scènes nationale et internationale.

Les « principaux » déterminants de la santé comme le revenu, l’éducation et la situation familiale constituent certes un point de départ utile pour qui veut décortiquer la santé des femmes dans toutes ses dimensions. Toutefois, certains chercheurs et chercheuses se demandent s’il est suffisant de les analyser isolément des autres facteurs en jeu. Quelle est la pertinence de ces déterminants dans l’analyse des expériences de tous les Canadiens et Canadiennes en matière de santé, notamment des femmes installées au pays depuis peu ? Et si notre vue d’ensemble est incomplète, en quoi notre appréhension limitée contribue-t-elle aux disparités entre femmes et hommes, entre nouveaux immigrants et citoyens nés au Canada, entre riches et pauvres ?

Il pourrait être utile d’illustrer notre propos à l’aide d’une analogie.

Imaginons chaque femme comme un schéma conceptuel qui reproduirait en détail tous les points de repère d’une grande ville, avec son réseau d’axes routiers à plusieurs voies : on peut se le représenter comme un agencement d’intersections multiples, correspondant à ce que nous appelons des « identités ». Depuis longtemps, nous considérons le genre
(c’est-à-dire les normes sociales et les perceptions associées au fait d’être une femme ou un homme) comme le point d’intersection le plus déterminant dans la vie des femmes. Cependant, l’âge, l’orientation sexuelle, la capacité, la religion et la langue constituent également des points d’intersection, ou marqueurs de l’identité.

L’ethnicité et la migration font aussi partie du système complexe de voies et de points d’intersection « identitaires » dans lequel naviguent les femmes; un nombre important de travaux de recherche confirment que ces deux dimensions ont une incidence appréciable sur les déterminants classiques de la santé et de la maladie chez les femmes. Pourtant, ni l’une, ni l’autre ne sont prises en considération de façon systématique en recherche sur la santé des femmes. À titre d’exemple, l’ethnicité, que l’on confond parfois à tort avec la race, est souvent réduite aux caractéristiques physiques d’un être humain; or cette interprétation ne fait qu’effleurer la surface. L’ethnicité désigne plutôt tout un ensemble de variables qui se recoupent pour former une identité, tels le lieu de naissance, la langue, l’appartenance religieuse et la durée du séjour dans un pays donné. L’ethnicité est à la fois un produit de la culture et une productrice de culture, c’est-à-dire des idées, des symboles et des traditions qui façonnent notre conception du monde. L’ethnicité modèle également le sens que nous attribuons à la santé et à la maladie, ainsi que nos comportements en ce domaine.

Quant à la migration, elle se rapporte dans son sens large à la mobilité; elle peut se produire à l’intérieur même des frontières d’un pays, ou d’un pays à l’autre. Elle peut être volontaire, forcée ou une combinaison des deux. Une « population immigrante » n’est pas forcément homogène. Plus exactement, les femmes et les hommes qui la composent appartiennent à l’une ou à plusieurs des catégories générales que sont l’âge, la durée de séjour dans un pays, la religion, l’ethnicité et la connaissance des langues du pays d’accueil.

Lorsque l’ethnicité et la migration deviennent facteurs d’inégalité en matière d’accès aux ressources économiques, sociales ou politiques et aux possibilités qui en découlent, les femmes sont plus susceptibles d’être également victimes de disparités persistantes en ce qui concerne la santé et la maladie. Mais si l’on omet systématiquement de tenir compte de ces facteurs en oubliant de les cartographier sur le schéma des voies et des « points d’intersection identitaires », c’est tout un pan de l’expérience des femmes qui reste dans l’ombre. Et voyager avec une carte incomplète, c’est risquer de se tromper en chemin.

Intégrer l’ethnicité et la migration à notre analyse des problèmes touchant la santé des femmes remet en cause toute définition unidimensionnelle de la femme qui serait fondée essentiellement sur le genre, qui définirait qui nous sommes, ce dont nous avons besoin et quels sont nos intérêts, nos soucis, nos frustrations et nos enthousiasmes. Les chercheuses affiliées au projet Metropolis (Centres d’excellence de recherche en immigration et en intégration) et les auteures du Rapport de surveillance sur la santé des femmes : Une vue multidirectionnelle sur la santé des femmes canadiennes travaillent à raffiner cette analyse pour mieux comprendre les effets de déterminants comme l’expérience de l’ethnicité et de la migration sur la santé des femmes.

Même si nous n’exerçons pas une grande influence sur le choix des intersections qu’il nous est donné de traverser au cours d’une vie, il nous reste toujours celui de la direction à emprunter une fois parvenues au carrefour. Dans le contexte d’une société en évolution, le défi consiste à poursuivre inlassablement notre analyse des multiples facteurs qui, d’une manière ou d’une autre, ont une incidence sur les besoins et les intérêts diversifiés des femmes canadiennes en matière de santé. Cette quête se double d’un autre défi : créer des occasions de repenser les programmes et les politiques de telle sorte que nous puissions réduire les iniquités et aspirer ensemble à ce que la bonne santé devienne l’expérience du plus grand nombre.