N’avons-nous encore rien appris? Les menstruations ne sont pas une malédiction

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par KATHLEEN O’GRADY
Le Réseau canadien pour la santé des femmes

Vous l’aurez sûrement appris dans votre revue préférée, à la télé ou à la radio, ou encore dans les pages mêmes de ce quotidien. Une nouvelle campagne se prépare qui promet aux  femmes une existence sans soucis, qui les libérera à tout jamais du SPM, des crampes, des serviettes et des tampons hygiéniques : un avenir sans menstruations.

Les menstruations seraient mauvaises pour la santé, à ce qu’il paraît; elles  s’accompagnent de pertes de sang et de chutes du taux de fer complètement inutiles. Et pour qui n’envisage pas de tomber enceinte, à quoi cela sert-il d’être menstruée ?

Bon sang, il était temps que quelqu’un y pense, s’avisent nombre de commentateurs de nouvelles. Minute, papillon! Les menstruations ne sont pas la « malédiction » qu’on veut nous faire croire. À bien y songer, avaler des hormones synthétiques pour les supprimer pourrait bien causer plus de tort que de bien.

Deux nouveaux médicaments d’ordonnance promettent de faire des menstruations un lointain souvenir. Il y a d’abord Seasonale, un produit que les États-Unis ont déjà approuvé et qui est actuellement à l’étude à Santé Canada. Il y aussi Anya, qui n’a pas  encore été approuvé par l’un ou l’autre, mais qu’on nous vante déjà comme la voie de l’avenir. Les deux produits sont des contraceptifs hormonaux conventionnels supposés offrir un « avantage de plus », soit celui de supprimer les menstruations. Celles qui prendront Anya n’en auront plus du tout; Seasonale réduit quant à lui leur fréquence à quatre fois par an.

Compte tenu des profits que rapporte Seasonale à son fabricant (Barr) aux États-Unis (les ventes ont atteint 22 millions de dollars au cours de la dernière année seulement), on peut supposer que les laboratoires de l’entreprise travaillent déjà à l’élaboration d’autres produits de même nature.

Le problème, c’est que dans tout le battage médiatique qui accompagne habituellement le lancement de produits de ce genre, on omet souvent de parler des conséquences graves que pourrait entraîner la suppression du cycle menstruel chez la femme. Tout d’abord, nous en savons encore bien peu sur les effets de la suppression menstruelle chez les femmes en santé (celles qui ont des menstruations normales).

Il n’existe effectivement encore aucune étude à long terme sur les conséquences de la suppression menstruelle sur la fertilité; aucune étude à long terme sur ses répercussions éventuelles sur le développement sexuel et autre des jeunes femmes; aucune étude sur les effets d’une exposition de longue durée aux hormones, pendant une période dépassant la prise habituelle des contraceptifs oraux et, du moins en ce qui concerne certaines méthodes, à des doses supérieures (faibles, mais significatives). Par exemple, les femmes qui prennent Seasonale pendant un an sont exposées à de l’estrogène et de la progestine pendant neuf semaines de plus, comparé à celles qui prennent des contraceptifs oraux réguliers.

Si ces arguments vous semblent relever de l’opposition systématique ou du prophétisme de malheur, penchons-nous un instant sur un exemple récent du tort que peut causer le bouleversement des cycles naturels de la femme sans raison ou démonstration scientifique valable.

Jusqu’à récemment, on conseillait aux femmes qui entraient en ménopause de suivre un traitement hormonal de substitution (THS) en les avisant que c’était la bonne décision à prendre pour leur santé. Rappelons que ce traitement consiste à prendre des hormones de source animale ou synthétique pour suppléer artificiellement à la baisse naturelle du taux d’estrogène chez la femme.

On a cru que le THS (estrogène plus progestine) était bel et bien une sorte de « pilule miracle » capable de beaucoup de choses : améliorer la santé du cœur; stimuler le désir sexuel; atténuer la dépression; prévenir l’ostéoporose et la maladie d’Alzheimer; et contribuer globalement à l’amélioration de la qualité de vie. La publicité destinée aux médecins et à leurs patientes vantait les vertus du THS de manière si convaincante que, dès le début années 1990, des dizaines de millions de femmes nord-américaines avaient adopté le traitement comme moyen d’améliorer leur état de santé et continuèrent à le faire jusqu’au tournant de la décennie.

Par malheur, un élément manquait à ce tableau idyllique : les preuves scientifiques. Le THS n’avait fait l’objet d’aucun essai scientifique aléatoire pour tenter d’en évaluer les risques et bienfaits à long terme chez les femmes ménopausées en bonne santé qui l’avaient adopté sur le bon conseil de nombreux professionnels de la santé, associations médicales et magazines féminins.

Cela vous rappelle-t-il quelque chose ?

Plus tard, après avoir exposé des millions de femmes ménopausées aux produits hormonaux au nom de leurs vertus pour la santé, on a découvert, grâce à une étude menée par le Women’s Health Initiative (le plus vaste essai aléatoire à double insu jamais mené sur l’utilisation du THS par des femmes en bonne santé), que le THS était associé à un risque accru d’accident vasculaire cérébral, de crise cardiaque, de caillot sanguin, de maladie cardiovasculaire et de cancer du sein.

Presque immédiatement après cette annonce, les associations médicales et les professionnels de la santé ont fait un virage à 180 degrés et modifié leurs lignes directrices et pratiques en matière de prescription. Ils ne recommandent plus le THS comme traitement « courant » de la ménopause, mais il aura fallu attendre que des milliers de femmes souffrent des effets néfastes causés par le chamboulement inutile des fonctions naturelles de leur organisme avant qu’ils ne le fassent.

De toute évidence, nous n’avons tiré aucune leçon de cette expérience.

Bien entendu, il ne s’agit pas de nier que de nombreuses femmes souffrent de maladies chroniques (d’endométriose ou de fibrome, par exemple) pouvant s’exacerber sous l’effet des menstruations ou de la ménopause et nécessitent une intervention de nature médicale. Mais chez la majorité des femmes – soit le groupe qui constitue le marché cible des THS et des produits de suppression des menstruations –, les cycles féminins sont synonymes de santé, pas de maladie.

Qu’il s’agisse de suppression menstruelle ou de traitement hormonal « substitutif », l’idée de s’immiscer médicalement dans les cycles féminins en referme une autre, implicite : le corps féminin est défaillant et doit être amélioré. Les cycles féminins sont une maladie qu’il faut guérir. Ce sont des phénomènes anachroniques, trop animaux, trop salissants, trop incommodes, qu’il faut moderniser, mécaniser – bref, masculiniser.

L’ironie de la chose, c’est que lorsque les femmes sont en âge d’avoir leurs règles, on leur vend des médicaments pour les supprimer; lorsqu’elles cessent de l’être (à la ménopause), on leur en vend de nouveaux pour faire en sorte que les menstruations reprennent.

Derrière cette volonté d’améliorer ce qui n’en a nullement besoin se cache une méconnaissance de la complexité des cycles féminins. Les menstruations ne se définissent pas comme une absence de grossesse – ou l’échec d’un processus biologique –, mais appartiennent à un cycle complexe lié à d’autres fonctions organiques essentielles au développement, à la santé et au bien-être de la femme. Des menstruations régulières et normales indiquent que le corps est bien alimenté, qu’il ne subit pas de stress excessif ou de menace et qu’il est potentiellement fertile.

Refuser de tenir compte de la complexité et de l’équilibre subtil des phénomènes que sont les menstruations et la ménopause et continuer à nier la plénitude du corps féminin nous conduit à répéter sans cesse la même erreur.

S’il y a une chose dont on peut être sûr, c’est que l’avancement de la science et de la médecine continuera de mener inévitablement à la découverte de nouvelles « potions magiques » supposées guérir les femmes de la maladie d’être femme.

Rompons ce cycle des plus malsains et exigeons des preuves scientifiques pour connaître les risques réels qu’entraîne à long terme la consommation des produits hormonaux, comparé à leurs bienfaits. Les femmes ne pourront faire des choix éclairés en matière de santé génésique que lorsqu’elles disposeront d’information fiable. D’ici là, la suppression des menstruations pose un risque, car il s’agit pour l’instant d’une expérience tentée par unique souci de commodité, dont les conséquences sont inconnues. Nous avons pris ce risque par le passé et nous avons perdu : cette fois-ci, procédons autrement.

Kathleen O’Grady est directrice des communications au Réseau pour la santé des femmes et chercheuse associée à l’Institut Simone de Beauvoir de l’Université Concordia.

Article paru dans le Globe and Mail, édition du samedi 12 novembre 2005, à la page Focus.