Le VIH/sida et la santé des femmes dans le monde

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« Les femmes de l'Afrique ont toujours su quel visage était flétri et meurtri par le virus. »

par STEPHEN LEWIS, envoyé spécial de l'ONU pour le VIH/sida en Afrique
Texte abrégé du discours prononcé au Summit on Global Issues in Women's Health, Philadelphie, en avril 2005.

 

Je suis l'envoyé spécial de l'ONU pour le VIH/sida en Afrique depuis quatre ans. Les choses évoluent progressivement, mais à un rythme péniblement lent si bien qu'on peut sentir à présent que la situation est simplement catastrophique plutôt qu'apocalyptique. Des projets en matière de traitement, de ressources, de formation, de capacité, d'infrastructure et de prévention sont en cours, mais un facteur est largement imperméable au changement : la situation des femmes. Sur place, là où ça compte, là où les belles paroles affrontent la réalité, la vie des femmes est toujours aussi impitoyablement désespérée, 20 ans après le début de la pandémie.

Il y a quelques semaines seulement, j'étais en Zambie où je visitais un puits de district à l'extérieur de Lusaka. On nous a emmenés voir un « projet générateur de revenu » dirigé par un groupe de femmes vivant avec le sida. Elles étaient regroupées sous une large banderole proclamant leur identité, quelque 15 ou 20 femmes, vivant toutes avec le virus, et prenant soin d'orphelins. Elles se tenaient fièrement près du projet générateur de revenu… un carré de choux bien garni. Après avoir parlé avec volubilité et éloquence de leurs besoins et de ceux de leurs enfants (comme toujours, la faim venait en tête de liste de la litanie), je leur ai demandé ce qu'il en était des choux. Je présumais qu'ils assuraient un complément à leur alimentation. Oui, m'ont-elles répondu en chœur. Et vous vendez le surplus au marché ? Un hochement énergique des têtes. Et je suppose que vous réalisez un profit ? Un autre oui. Et que faites-vous avec le profit ? Cette fois, la réponse a été presque interrogatrice, comme pour dire « mais quelle question ridicule… sûrement, vous connaissiez la réponse avant de la poser ». Et elles de me dire alors : « Nous achetons des cercueils, bien sûr; nous n'en avons jamais assez. ».

C'est à des moments comme ceux-là que le monde me semble être devenu fou. Ce n'est pas un spasme existentiel de ma part. Je ne sais tout simplement pas comment qualifier ce que nous faisons à la moitié de l'humanité.

Je veux vous rappeler qu'il a fallu attendre la Conférence de Bangkok sur le sida en 2004, soit plus de 20 ans après le début de la pandémie, avant que l'ONUSIDA publie son rapport définitif, désagrège les statistiques et commente en détail l'extrême vulnérabilité des femmes. L'expression « le sida a le visage d'une femme » s'était en fait répandue à la Conférence de Barcelone sur le sida tenue deux ans plus tôt, en 2002, et même à ce moment-là, elle avait des années de retard. Peut-être devrions-nous cesser de l'utiliser à présent comme si elle avait une dimension révélatrice. Les femmes de l'Afrique ont toujours su quel visage était flétri et meurtri par le virus.

J'aimerais vous rappeler que lors du lancement des objectifs du Millénaire pour le développement, il n'y avait aucun objectif sur la santé des femmes en matière de sexualité et de reproduction. Comment est-ce possible ? Tout le monde tente aujourd'hui de trouver un moyen de faire rentrer confortablement la santé en matière de sexualité et de reproduction dans le VIH/sida, l'émancipation des femmes ou la mortalité maternelle. Mais elle aurait sûrement dû avoir sa propre catégorie, son propre objectif. Il est intéressant de noter que la primauté des femmes est sauvée (bien qu'il n'y ait toujours pas d'objectif) dans le document Projet du Millénaire de Jeffrey Sacks.

Comme je viens de mentionner la mortalité maternelle, permettez-moi de souligner que ce problème hante la vie des femmes depuis des générations. Je me souviens qu'à la fin des années 1990, lorsque je supervisais la publication de La situation des enfants dans le monde pour l'UNICEF, nous avons rédigé un important article sur la mortalité maternelle et constaté que le nombre de décès annuels – entre 500 000 et 600 000 – n'avait pas changé depuis 20 ans. Cela fait maintenant 30 ans. Vous pouvez parier que si quelque chose s'appelant la mortalité paternelle existait, les chiffres ne seraient pas gelés pendant trois décennies.

J'aimerais vous rappeler que le système des Nations Unies comprend un groupe d'étude sur les femmes et le sida en Afrique australe. Permettez-moi de vous raconter ce qui a mené à sa formation et dans quelle direction il semble se diriger… et je vous prie de considérer mes propos comme une description plutôt qu'un apitoiement sur mon propre sort.

En janvier 2003, j'ai voyagé avec le directeur exécutif du Programme alimentaire mondial, James Morris, dans quatre pays africains assaillis par la famine et le sida : le Zimbabwe, la Zambie, le Malawi et le Lesotho. Dès le départ, nous avions présumé que nous ferions surtout face à la sécheresse et à des précipitations irrégulières, mais sur le terrain, il est vite devenu apparent que le sida était encore plus dévastateur que les problèmes de production agricole et de sécurité alimentaire des foyers. Nous avons été abasourdis par le nombre de victimes humaines et d'orphelins, et par l'augmentation des décès dans la population féminine. En fait, nous avons été si bouleversés du nombre de femmes décimées par le sida que nous avons demandé au Secrétaire général des Nations Unies d'intervenir en personne.

Et il l'a fait. Il a convoqué une réunion de haut niveau au 38e étage du Secrétariat de l'ONU, où s'est tenue une conférence en circuit fermé avec James Morris à Rome et divers organismes de l'ONU à Genève. Après plusieurs interventions agitées, le Secrétaire général a conclu la formation d'un groupe d'étude sur les femmes et le sida en Afrique australe, devant être présidé par Carol Bellamy de l'UNICEF.

Si ma mémoire est juste, Carol Bellamy a choisi de se concentrer sur sept des pays dont le taux de prévalence était le plus élevé. On a réalisé des études, fait des recommandations, estimé les coûts de mise en œuvre et publié des monographies. Mais voilà où le bât blesse : le financement pour la mise en œuvre des mesures n'est pas encore disponible. Les besoins et les droits des femmes n'imposent jamais la prise de mesures d'urgence singulières.

S'ajoute à cette histoire une drôle de note. Au cours des deux derniers mois, des étudiants de dernière année de la faculté de droit de l'Université de Toronto ont dressé une liste des articles traitant d'interventions légales possibles relativement à certains aspects du VIH/sida en Afrique. Comme on peut s'y attendre, les femmes étaient l'un des aspects. Pas un seul étudiant, au cours de plusieurs semaines, n'est tombé sur le groupe d'étude du Secrétaire général, que ce soit dans Internet ou des lectures personnelles plus générales, mais une étudiante a dit se rappeler vaguement l'existence d'un tel groupe. Il semble clair que les conclusions de ce groupe d'étude ne sont pas quelque chose que l'ONU promeut avec une ferveur messianique.

J'aimerais également vous remettre en mémoire qu'aussi récemment qu'en mars dernier, la Commission pour l'Afrique, sous la présidence du premier ministre anglais Tony Blair… et de fait mise sur pied par Tony Blair, a remis son rapport à l'échelle internationale. Cette commission n'a reçu que des accolades, particulièrement en ce qui a trait à son analyse et à ses recommandations sur l'aide publique au développement, le commerce et la dette. Les hommages sont mérités. Le document va plus loin sur la voie progressiste que toute autre analyse internationale contemporaine.

Avec une exception – je veux qu'elle soit connue, parce qu'elle ne l'est pas –, à savoir que la seule lacune de ce rapport prestigieux est la façon lamentable dont il traite de la situation des femmes. Il contient bien le paragraphe obligatoire signalant que la Commissions reconnaît qu'il y a deux sexes dans le monde, mais globalement, les femmes sont traitées comme elles le sont toujours dans ces études prometteuses : dans les marges, en passant, selon les règles. Et la situation ne s'applique pas uniquement au VIH/sida, mais à tout, du commerce à l'agriculture, des conflits à la consolidation de la paix.

Peut-être aurions-nous dû deviner ce qui s'en venait lorsque trois femmes seulement ont été nommées commissaires sur un total de dix-sept. Dans le monde entier, ils n'ont trouvé que trois femmes… même pas la cible minimale de 30 pour cent de Beijing. Nous ne sommes pas simplement en train de grimper la montagne; nous pourrions tout aussi bien être devant l'Himalaya.

Finalement, j'aimerais vous rappeler les arrangements qui ont été pris aux Nations Unies. Le VIH/sida est le pire fléau du monde; il cause des ravages parmi les femmes et les filles, et à l'intérieur du système multilatéral, qui est le mieux placé pour combattre la pandémie, nous n'avons absolument aucun organisme de pouvoir chargé de promouvoir le développement des femmes, d'offrir des conseils et une assistance technique aux gouvernements en leur nom, de surveiller les programmes ainsi que de représenter les droits des femmes. Nous n'avons aucun organisme d'autorité habilité à intervenir au nom de la moitié de la race humaine. Malgré le mantra « Les droits des femmes sont des droits humains » psalmodié à la Conférence internationale sur les droits de l'homme de Vienne en 1993, malgré la revendication agressive des droits des femmes exprimée à la Conférence internationale du Caire en 1994, malgré la Conférence de Beijing sur les femmes en 1995, malgré l'existence de la Convention sur l'élimination de la discrimination à l'égard des femmes, à présent ratifiée par plus de 150 pays, nous n'avons que l'UNIFEM, le Fonds de développement des Nations Unies pour la femme, dont le budget annuel de base atteint environ 20 millions de dollars, pour représenter les femmes du monde entier. Plusieurs bureaux de l'UNICEF œuvrant dans des pays en développement ont un budget annuel supérieur à celui de l'UNIFEM.

De plus, l'UNIFEM n'est même pas une entité autonome. Il relève du PNUD (le Programme des Nations Unies pour le développement). Sa directrice exécutive occupe un rang moins élevé que plus d'une douzaine de ses collègues du PNUD, et un rang moins élevé que la grande majorité des représentants spéciaux du Secrétaire général.

Il faut noter aussi qu'en raison de la grande marginalisation de l'UNIFEM, il n'y a personne pour représenter les femmes adéquatement dans le groupe des coparrains réunis par l'ONUSIDA. L'ONUSIDA est en effet un organisme de coordination : il coordonne les activités sida de l'UNICEF, le PNUD, la Banque mondiale, l'UNESCO, le FNUAP, l'OMS, le PNUCID (l'organisme de contrôle des drogues), l'OIT et le PAM. L'UNIFEM a demandé d'être coparrain, mais ce privilège lui a été refusé.

Alors qui, je me demande, parle au nom des femmes au cœur de la pandémie ? Le FNUAP le fait en partie. L'UNICEF aussi, mais dans une moindre mesure. Et en apparence, le PNUD (quoique selon mes observations sur le terrain, l'apparence soit ici le mot-clé).

Je vais être clair : nous parlons ici de l'assaut le plus féroce jamais exercé par une maladie transmissible sur la santé des femmes, et il n'y a tout simplement aucune coalition concertée de forces pour monter aux barricades au nom des femmes. Nous avons la Coalition mondiale sur les femmes et le sida, qui a été lancée presque avec désespoir par certaines dirigeantes internationales… comme Mary Robinson, Geeta Rao Gupta, mais ces dernières ont beaucoup de mal à obtenir un financement adéquat, et leur présence sur le terrain est inévitablement accessoire.

En écoutant hier soir les exposés pendant le souper de la conférence, je me suis dit en moi-même : « Mon Dieu, jusqu'où cela ira-t-il ? » La fistule vésico-vaginale cause tant de terribles souffrances, et n'est-il pas symptomatique que l'une des contributions les plus importantes – peut-être la plus importante – pour s'attaquer à cette situation effroyable ne soit pas venue d'un gouvernement mais d'Oprah Winfrey ?

J'ai remarqué qu'au cours des 48 dernières heures seulement, l'organisme Aide à l'enfance, au Royaume-Uni, a publié un rapport signalant que la moitié des 300 000 enfants soldats dans le monde sont des filles. Et si cela n'est pas une mutilation de la santé – dans ce cas de la santé émotionnelle et psychologique –, je ne sais pas ce que c'est. Peut-être remarquez-vous l'ironie rance : les femmes ont obtenu la parité dans les conflits et le sida, mais dans aucun autre domaine.

La mutilation des organes génitaux des femmes, la contagion de la violence envers les femmes, surtout la violence sexuelle, le viol comme arme de guerre – au Rwanda, au Darfour, dans le nord de l'Ouganda, dans l'est du Congo –, le viol conjugal, la profanation des enfants, comme on l'appelle en Zambie, le trafic du sexe, la mortalité maternelle, le mariage précoce… Je m'arrête pour signaler que des études récentes montrent que dans certaines régions de l'Afrique, les taux de prévalence du VIH dans les couples mariés sont souvent plus élevés qu'ils ne le sont pour les femmes célibataires sexuellement actives dans les agglomérations voisines; qui aurait cru cela possible ?

Les questions traitées à cette conférence sont au cœur de la condition humaine. Toute ma vie adulte, j'ai accepté l'analyse féministe du pouvoir masculin et de l'autorité. Mais peut-être en raison d'une profonde naïveté, je n'ai jamais imaginé que cette analyse serait dépassée par les réalités historiques objectives. Bien sûr, le mouvement des femmes a connu de grands succès, mais la bataille mondiale contemporaine menée pour assurer la santé des femmes me semble être un défi presque insurmontable.

Et parce que je crois, et parce que je vois les preuves mois après mois, semaine après semaine, jour après jour, du carnage implacable des femmes par le sida, et que cela me brise le cœur … je ne sais tout simplement pas comment évoquer… ces très jeunes femmes, qui veulent si désespérément vivre et se retrouvent soudainement devant un malheur, un fléau qui leur ôte la vie avant même qu'elles en aient une… qui ne peuvent même pas obtenir de traitement parce que les hommes sont les premiers à l'obtenir ou parce qu'il est distribué avec une lenteur paralytique… qui font partie du 90 % des femmes enceintes qui n'ont pas accès à la prévention de la transmission de mère à son enfant et dont les enfants naissent séropositifs… qui continuent de porter la totalité de leur fardeau même pendant qu'elles sont malades, prenant soin de leur famille, portant de l'eau, labourant la terre, s'occupant des orphelins... des femmes qui perdent leurs biens et qui n'ont aucun droit d'héritage ni aucune infrastructure juridique ou de jurisprudence pour garantir ces droits… aucun code criminel qui mettra fin à la violence… parce que j'ai observé tout cela, et l'ai observé pendant quatre ans, et que je suis affolé de constater que rien ne va changer, je veux qu'il y ait une sorte de révolution dans la réaction du monde entier, pas une autre tentative de réforme institutionnelle, mais une révolution virtuelle…

J'ai 67 ans. Je suis un homme. J'ai passé une partie de ma carrière en politique, en diplomatie et dans le multilatéralisme. Je connais un peu comment ce monde d'hommes fonctionne, mais je trouve encore beaucoup de choses inexplicables. Je ne m'inquiète plus vraiment aujourd'hui des personnes que je pourrais offenser ou de savoir quelle ligne j'outrepasse. C'est ce qui est utile dans le fait d'avancer peu à peu vers ses vieux jours.

Je sais que ce monde est cinglé quand il est question des femmes. Je dois admettre que je vis dans un tel état de rage perpétuelle devant la situation vécue par les femmes dans la pandémie que j'aimerais étrangler les responsables, ceux qui ont attendu aussi intolérablement longtemps avant de réagir, ceux qui peuvent trouver une infinité de ressources pour faire la guerre mais jamais assez pour améliorer la condition humaine...

Je dois dire que je ne peux pas m'enlever de l'esprit l'image des femmes insupportablement malades que j'ai rencontrées. Et je ne trouve pas non plus en moi la capacité de pardonner ni d'oublier. Je ne trouve que la capacité de me joindre à vous tous dans la plus grande lutte pour la libération qui soit : la lutte au nom des femmes du monde entier.

Vous pouvez consulter le texte intégral de ce discours à www.unaids.org