Des taux alarmants de VIH-sida chez les femmes autochtones du Canada

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La stratégie nationale se fait attendre

par TRACEY PRENTICE
Du Réseau canadien autochtone du sida

Bien que les femmes autochtones soient fortement sur-représentées dans les statistiques relatives au VIH-sida, les lacunes en matière de ressources, de programmes et de services visant spécifiquement les femmes ainsi que les populations autochtones sont criantes.

Les femmes autochtones sont souvent celles qui assurent le bien-être de leur communauté. Or, si elles ont à maintes reprises fait preuve de force, de détermination et de courage dans l'adversité, on ne peut s'attendre à ce qu'elles portent à elles seules le fardeau du VIH-sida au sein des communautés autochtones. Les gouvernements, les communautés et les organisations qui luttent contre le sida doivent reconnaître leurs responsabilités envers les femmes autochtones et fournir la recherche, les programmes, les services et le soutien qui correspondent à leurs besoins spécifiques.

Le taux des nouvelles infections à VIH chez les femmes autochtones au Canada a augmenté à un rythme régulier au cours des vingt dernières années. Parmi la population autochtone, les femmes représentent environ 50 % de tous les résultats positifs aux tests de dépistage du VIH, comparativement à 16 % seulement chez les femmes de la population non autochtone (2003). Environ 25 % des cas déclarés de sida chez les autochtones sont des femmes, tandis que dans la population non autochtone, les femmes comptent pour seulement 8,2 % des cas (2003).

Fait alarmant, on constate chez les jeunes femmes autochtones âgées entre 15 et 29 ans un grand nombre d'infections au VIH, et ce nombre ne cesse d'augmenter. Entre 1985 et 1995, les jeunes femmes de ce groupe d'âge comptaient pour environ 13 % des résultats positifs aux tests de dépistage du VIH chez les femmes autochtones. Malheureusement, ce pourcentage a augmenté de façon constante pour atteindre environ 37 % en 1998, puis 45 % en 2001.

L'utilisation de drogues injectables est le principal mode de transmission du VIH chez les femmes autochtones, suivi des contacts hétérosexuels, parfois avec un partenaire qui est lui-même utilisateur de drogues injectables. En 2002, 64,9 % des cas déclarés de sida parmi les femmes autochtones étaient attribuables à l'utilisation de drogues injectables, tandis que dans 30,9 % des cas, le mode de transmission rapporté était les contacts hétérosexuels (2003). Les études réalisées auprès des utilisateurs de drogues injectables à Vancouver indiquent que les femmes autochtones sont sur-représentées au sein de la population d'utilisateurs de ces drogues. Par conséquent, elles sont également sur-représentées en ce qui concerne le nombre de cas de VIH positif dont le mode de transmission déclaré est l'utilisation de drogues injectables.

Parmi les nombreux facteurs qui influent sur la vulnérabilité des femmes autochtones au VIH, la colonisation demeure un thème sous-jacent. En effet, les efforts intensifs et soutenus du gouvernement en vue de coloniser les peuples autochtones du Canada ont eu un effet néfaste sur la situation socio-économique des femmes autochtones. Par conséquent, celles-ci sont deux fois plus susceptibles que leurs homologues non autochtones de vivre dans la pauvreté, et vivent plus souvent dans un milieu où l'abus d'alcool ou d'autres drogues et la violence conjugale sont des problèmes répandus.

Ces conditions socio-économiques ont un lien direct avec les résultats positifs aux tests de dépistage du VIH constatés chez les femme autochtones, car elles vont de pair avec des environnements de vie précaires et difficiles. Ainsi, les techniques de survie employées par les femmes autochtones impliquent souvent des comportements à risque tels que la migration vers les centres urbains, l'itinérance, la prostitution, l'utilisation de drogue injectables et la consommation abusive d'alcool.

Il existe aussi un grand nombre de facteurs associés aux rapports sociaux entre les sexes et à la répartition inégale du pouvoir entre les hommes et les femmes qui augmentent la vulnérabilité des femmes autochtones au VIH. Par exemple, plusieurs études démontrent qu'il existe un lien étroit entre l'abus physique et sexuel répété et le nombre de résultats positifs aux tests de dépistage du VIH, et que les femmes autochtones sont beaucoup plus susceptibles que les non-autochtones de subir toutes sortes de mauvais traitements, notamment de la violence physique et sexuelle.

Lorsque les femmes sont forcées ou contraintes d'avoir des relations sexuelles contre leur gré, elles sont plus susceptibles de contracter le VIH. En effet, il est très peu probable que leur agresseur utilise un préservatif, et elles ne sont surtout pas en position d'insister pour qu'il le fasse. Par conséquent, les risques de déchirures ou d'écorchures aux organes génitaux sont plus élevés, ce qui augmente la possibilité de transmission du VIH.

Les agressions physiques ou sexuelles répétées ont aussi d'autres effets sur la vulnérabilité des femmes à l'infection. Les femmes victimes de violence sont très souvent pauvres; elles ont un accès limité à l'éducation et à l'emploi ainsi qu'une faible estime d'elles-mêmes. Ces femmes ont souvent recours à l'alcool et aux drogues comme moyen d'adaptation pour soulager leur douleur ou pour composer avec les effets post-traumatiques causés par l'abus sexuel et les autres violences qu'elles ont subies. De plus, les femmes qui ont été victimes d'agressions éprouvent souvent un sentiment d'impuissance dans leurs relations intimes, ce qui les rend incapables de négocier des relations sexuelles plus sécuritaires, même si elles sont consentantes.

Il est clair que nous devons élaborer une stratégie nationale pour lutter contre le VIH-sida qui soit conçue, élaborée et mise en œuvre par les femmes autochtones. Les femmes autochtones, notamment celles qui sont atteintes du VIH-sida, devraient faire partie intégrante du processus de conception et de promotion de ces initiatives. Plus particulièrement, nous devons effectuer des démarches ciblées de prévention et d'éducation en direction des femmes autochtones, notamment sur l'utilisation de drogues injectables, de même qu'en direction des femmes âgées entre15 à 19 ans.

Nous devons aussi nous assurer que ces programmes s'attaquent aux questions suivantes :

Toxicomanie :
*Il faut offrir un soutien à court et à long terme aux femmes autochtones aux prises avec la toxicomanie.

Pauvreté :
*Étant donné que la pauvreté est directement liée à la vulnérabilité au VIH, il importe d'accroître les possibilités d'emploi et de formation professionnelle afin de réduire à long terme la vulnérabilité des femmes autochtones au VIH.

Pouvoir :
*Les efforts de prévention en direction des femmes autochtones doivent porter avant tout sur le déséquilibre de pouvoir qui caractérise souvent les relations intimes. La prévention et l'éducation doivent viser les hommes autant que les femmes hétérosexuels, et les efforts de prévention doivent tenir compte de la violence sexuelle et la violence conjugale faites aux femmes.

*Nous devons élaborer un programme de sensibilisation aux réalités culturelles à l'intention des professionnels de la santé. Ce programme fournirait aux médecins, aux infirmières et infirmiers ainsi qu'aux autres intervenants du domaine de la santé une série de compétences leur permettant de communiquer adéquatement avec les femmes autochtones au sujet du VIH.

Un grand nombre de femmes autochtones ne possèdent pas l'information et les compétences requises pour se prémunir contre le VIH. De plus, beaucoup de femmes séropositives pour le VIH sont socialement isolées et vivent dans la crainte que leur maladie soit divulguée. Cependant, dans l'ensemble, la voix des femmes autochtones continue de se faire entendre, et leur détermination n'a pas diminué. Au contraire, les femmes autochtones, notamment celles qui sont séropositives au VIH, s'expriment comme jamais auparavant. Elles se servent de leur expérience pour enseigner aux autres, elles racontent leurs histoires, elles démolissent les stéréotypes et elles servent de modèles à leurs semblables. Ce faisant, elles nous forcent à revoir nos préjugés à l'égard des femmes autochtones vivant avec le VIH-sida. Il faut les applaudir pour tous leurs efforts. Il faut aussi les respecter et soutenir leur démarche.

Pour prendre connaissance du rapport complet sur les femmes, les enfants et les familles autochtones face au VIH-sida, visitez le www.caan.ca ou composez le 1 888 285-2226.

 

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