De l'information, et non de la publicité

Taille du texte: Normal / Moyen / Grand
Version imprimableVersion imprimable

Les femmes veulent de l'information fiable en matière de médicaments, et non de la publicité

par ELLEN REYNOLDS, avec BARBARA MINTZES (données historiques)
DES Action Canada

On dirait bien que même quand on connaît l'histoire, on est destiné à la répéter.

En 1948, le diéthylstilbestrol (DES) était annoncé comme le « médicament miracle » recommandé pour toutes les grossesses. Le visage souriant d'un petit chérubin apparaissait dans les pages de revues médicales accompagné de la légende : « Est-ce vrai ? Oui, le desPLEX aide à prévenir l'avortement, la fausse-couche et le travail prématuré... en plus de donner des bébés plus gros et plus forts ».

La publicité marche. Elle a marché pour le DES, qui a été prescrit à quelque 200 000 à 400 000 femmes enceintes au Canada, entre 1941 et 1971. En dépit de données scientifiques remontant à 1952 prouvant que le DES ne prévenait pas les fausses couches, ce médicament nocif a été annoncé et prescrit pendant encore 18 années. Ce n'est qu'après avoir été lié au cancer chez les filles de femmes qui en ont absorbé que le DES a finalement été interdit d'usage pendant la grossesse. Les gens exposés au DES continuent de subir les effets de la stérilité, des anomalies reproductives et du cancer des décennies après la première utilisation, et les effets éventuels sur une troisième génération sont encore inconnus.

Cela s'est toutefois passé il y a trente ans. On pourrait croire que nous avons appris que la publicité des médicaments délivrés sur ordonnance doit être assujettie à une prudente réglementation. Apparemment, il n'en est rien.

Il suffit de considérer les dernières nouvelles entourant le médicament Vioxx contre l'arthrite, auquel on attribue des milliers de morts insensées causées par une crise cardiaque. Au cours des cinq années pendant lesquelles le médicament était sur le marché, le fabricant, Merck, a dépensé environ 500 millions de dollars américains pour en faire la publicité auprès du public américain (et par ricochet auprès des Canadiens). En plus de ne pas traiter les symptômes de l'arthrite plus efficacement que d'autres médicaments du même type, le Vioxx coûtait beaucoup plus cher et s'est révélé beaucoup plus nocif.

Il est temps de nous remémorer l'héritage du DES et d'en tirer les leçons, notamment que la commercialisation des médicaments délivrés sur ordonnance ne peut continuer à éclipser les données scientifiques. Nous pourrons ainsi éviter de répéter encore et encore les mêmes erreurs.

Dans les années 50 et 60, les médecins étaient la cible de la plus grande partie de la publicité sur les médicaments. Aucune publicité des médicaments sur ordonnance s'adressant directement au consommateur n'était autorisée au Canada. On ne peut qu'imaginer combien d'autres personnes auraient été exposées au DES s'il avait été promu à la télévision, sur les panneaux-réclame et les abribus, ainsi que dans les journaux et les magazines, comme les médicaments sur ordonnance le sont aujourd'hui.

Ce que bien des gens ne savent pas, c'est que la publicité directe au consommateur demeure toujours illégale au Canada, tout comme dans presque tous les pays industrialisés du monde, à l'exception des États-Unis et de la Nouvelle-Zélande. Si nous sommes bombardés ici d'annonces de médicaments, c'est parce que Santé Canada n'applique pas la loi adéquatement et que les entreprises se sont empressées de profiter de cette situation.

Nous avons presque tous vu les publicités qui passent la frontière dans les revues américaines et par la câblodistribution. Néanmoins, les publicités de médicaments sur ordonnance conçues pour un public canadien sont légèrement différentes. En 1978, une modification a été apportée à la Loi sur les aliments et les drogues afin de permettre aux consommateurs de comparer les prix des médicaments. Les annonceurs ont été autorisés à mentionner le nom, le prix et la quantité du médicament, à condition de ne faire « aucune autre représentation ». Cependant, en novembre 2000, reprenant la disposition de 1978 sur la publicité, Santé Canada a publié un document d'orientation disant que les entreprises pourraient annoncer les médicaments sur ordonnance à condition de ne pas inclure le nom et les renseignements sur l'usage prévu du médicament dans la même annonce.

La loi n'a pas changé, mais son interprétation, oui. Inutile de dire que les entreprises pharmaceutiques profitent de cette échappatoire juridique pour introduire toujours davantage de publicité s'adressant directement au consommateur. Et Santé Canada laisse faire.

C'est ainsi que nous voyons des « invitations lancées à des patients » qui incitent les gens à appeler un numéro 1 800 s'ils souffrent d'obésité, d'hypertension artérielle, de taux élevés de cholestérol, de dysfonctions sexuelles, etc., ou encore des annonces de marque qui nomment un médicament sans faire directement référence au problème qu'il traite. Aucun de ces types d'annonces ne cadre avec l'intention de la Loi sur les aliments et les drogues . Ce n'est pas par hasard que la plupart de ces publicités s'adressent aux femmes, en prétendant « améliorer » leur qualité de vie – par des moyens pharmaceutiques.

En avril 2004, dans son rapport Dans l'armoire à pharmacie , le Comité permanent de la santé a reproché à Santé Canada une application insuffisante de la loi et un manque de vigilance. Parmi d'autres recommandations visant à augmenter la transparence et la surveillance après commercialisation des médicaments sur ordonnance, le Comité a déclaré que Santé Canada devrait appliquer la Loi sur les aliments et les drogues en faisant appliquer l'interdiction concernant la publicité destinée au consommateur.

Cependant, dans le cadre de l'actuel processus de renouveau législatif à Santé Canada, le ministère semble proposer exactement le contraire, c'est-à-dire la légalisation de la publicité s'adressant directement au consommateur pour les médicaments sur ordonnance, cette publicité étant considérée comme une forme d'« information au public ».

La publicité est un outil de commercialisation efficace. Elle fait vendre. C'est pourquoi les entreprises consacrent des milliards de dollars chaque année à des budgets de commercialisation – soit beaucoup plus que ce qui est dépensé en recherche et développement sur les médicaments. Les femmes en particulier sont considérées comme un marché très lucratif pour les vendeurs de produits pharmaceutiques; en réussissant à convaincre les femmes qu'elles doivent avoir recours à des médicaments pour composer avec certaines étapes naturelles de leur vie telles que la ménopause et le vieillissement, les compagnies pharmaceutiques engrangent toujours plus de profits.

Néanmoins, la publicité ne fournit pas de renseignements fiables au grand public. Les annonces de médicaments sur ordonnance sont souvent trompeuses. Elles minimisent les risques, gonflent les avantages et laissent entendre que les médicaments peuvent servir à traiter un plus grand nombre de problèmes que ceux pour lesquels ils ont été approuvés. Les annonces se concentrent essentiellement sur les nouveaux médicaments – qui sont habituellement plus coûteux et ne constituent pas nécessairement le choix le plus efficace et le plus sécuritaire. L'exemple du Vioxx en témoigne une fois de plus, et celui du THS est également fort éloquent. Avec des témoignages de célébrités, des essais gratuits et des images émotives suggérant un soulagement complet, le public était-il réellement « renseigné » ou « éduqué » ?

Appelons les choses par leur nom et cessons d'accabler de publicité illégale les Canadiennes et les Canadiens qui sont simplement à la recherche d'information fiable sur les médicaments. Apprenons donc des erreurs du passé et prenons exemple sur la plupart des autres pays industrialisés du monde, où la publicité s'adressant directement au consommateur demeure illégale.

Inspirons-nous du Parlement européen où une tentative d'introduire la publicité directe, faite en 2002, a été judicieusement rejetée au nom de la santé publique. Les parlementaires ont alors voté massivement contre la légalisation de la publicité s'adressant directement au consommateur, alléguant que l'industrie pharmaceutique était « incapable de fournir de l'information impartiale sur ses médicaments ».

Quand Santé Canada en viendra-t-il à la même conclusion logique ? Il est temps de faire cesser au Canada cette tendance à légaliser la publicité directe des médicaments sur ordonnance avant que cela ne devienne un fait accompli.

Pour plus d'information concernant les lois canadiennes sur la publicité s'adressant directement au consommateur , visitez le site Web d'Action pour la protection de la santé des femmes, à www.whp-apsf.ca/fr/documents/doc_index2.html#dtca .

Pour de plus amples renseignements sur le DES au Canada, visitez DES Action Canada, à www.web.net/~desact/

Ellen Reynolds est coordonnatrice de projet à DES Action Canada et vit à Victoria, en Colombie-Britannique. Barbara Mintzes, Ph.D., est chercheuse en pharmacologie et vice-présidente de DES Action Canada.


En souvenir de Ruth Cooperstock
Les femmes et les produits pharmaceutiques 20 ans plus tard

Le 1er novembre, une date à inscrire au calendrier

Action pour la protection de la santé des femmes , en collaboration avec le Ruth Cooperstock Memorial Lectureship Committee, organise un symposium intitulé « En souvenir de Ruth Cooperstock : les femmes et les produits pharmaceutiques 20 ans plus tard ».

Le symposium comprendra trois ateliers qui se dérouleront simultanément entre 14 h et 17 h :

* « Des politiques saines en matière de santé : favoriser l'émergence de solutions de rechange à la pharmacothérapie » avec Warren Bell.

* « Diane, Julie, Jasmine... qui sont ces femmes, et que font-elles dans votre cabinet de médecine ? » avec Barbara Mintzes.

* « La médicalisation de la sexualité des femmes » avec Leonore Tiefer.

Suivra une réception où seront servis de légers rafraîchissements. Une discussion en table ronde aura lieu par la suite entre 18 h et 20 h.

Lors de cette table ronde, Connie Clement, Paula Caplan ainsi qu'une représentante de Action pour la protection de la santé des femmes s'exprimeront sur le thème suivant : « Les femmes et les produits pharmaceutiques : bilan, situation actuelle et perspectives ».

Le symposium aura lieu à l'Université de Toronto.

Pour obtenir plus d'information, visitez le www.whp-apsf.ca/fr/index.html.

 

haut