L’événement The Young and The Breastless : les jeunes femmes s’attaquent au cancer du sein à leur manière.

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PAR SUE RICHARDS

 

La femme qui était à côté de moi ressemblait incroyablement à Gloria Estefan, et j’ai compris pourquoi elle avait gagné le concours de celle qui ressemble le plus à la vedette. Nous sommes sorties en même temps sur la terrasse du bistro Sage, cherchant un peu d’air frais. Une légère brise, imprégnée d’un doux parfum de fleurs, portait le son des vagues qui caressaient la plage de Wreck Beach, en contre bas. À travers les grandes portes vitrées, Gloria et moi contemplions les dizaines de femmes qui occupaient chaque centimètre du plancher de danse, et les courbettes et pirouettes qu’elles faisaient au rythme de cette bonne vieille chanson pop, I Will Survive. Elles gesticulaient énergiquement, les bras en l’air. J’aurais pu être au Bullring ou tout autre bar du centre-ville de Guelph, un samedi. Mais je suis à Vancouver, dans un événement de réseautage pour la lutte au cancer du sein appelé The Young and The Breastless [Femmes jeunes et sans sein]. C’est la première fois que je danse, fais du yoga, participe à des ateliers d’art ou à un cercle de chansons dans le cadre d’une conférence sur le cancer du sein. Mais cet événement se veut différent. Lancé par des jeunes femmes, pour des jeunes femmes, il affiche une fraîcheur et une vitalité qui, franchement, ressemblent aux personnes à qui il s’adresse.

Les multiples concours ajoutent un autre brin de folie et nous laissent chancelantes de rire dans les allées. L’une des femmes entreprend de nous montrer comment améliorer une posture. Allez hop! D’un geste rapide, elle sort sa prothèse mammaire, l’installe fermement sur sa tête et fait le tour de la salle. Une autre change les paroles de la musique des Arpents verts, imitant les personnages avec une théâtralité digne de Broadway. Les femmes se pâment de rire et s’étouffent en buvant leur vin. Je remporte moi aussi un concours grâce à un bonbon caramel écossais béni par le Dalaï Lama, que mon instructrice de yoga, Jackie, m’a cérémonieusement remis. Avec enthousiasme, la maîtresse de cérémonie me déclare lauréate du porte-bonheur officiel pour sac à main, après que j’ai eu bondi dans les airs comme une fusée en agitant ma précieuse friandise comme un drapeau. On me remet une trousse de martini, sans oublier bien sûr le flasque de vodka. J’ose espérer que s’il venait à l’apprendre, le Dalaï Lama se bidonnerait et ne m’enlèverait pas mes mérites.

Les conférences sur le cancer peuvent être des événements bouleversants, truffés de données scientifiques complexes et tintés d’un sentiment d’apocalypse. Je suis donc épatée de nous voir rire. Ces cent femmes, de la fin d’adolescence à la mi-quarantaine, font face à leur propre mortalité avec l’attitude de pionnières des temps modernes. Cet événement consacré aux jeunes femmes atteintes de cancer du sein est une première au Canada. Et comme dans la vraie vie, ce n’est pas tout rose. Des jeunes mères, des étudiantes, des nouvelles mariées, des femmes récemment séparées et des femmes à l’aube de carrières prometteuses veulent partager des liens et une compréhension mutuelle, qui leur permettront de poursuivre leur vie avec un sentiment de joie et d’avenir. Elles sont aussi à la recherche d’une visibilité dans une société qui préfère ne pas parler de maladie. Reconnaître le fait que le taux de cancer du sein soit à la hausse chez les jeunes femmes, c’est reconnaître que quelque chose ne tourne pas rond en ce monde et qu’il faut entreprendre des actions musclées.

Le cancer du sein est devenu un mot familier grâce aux campagnes de sensibilisation menées depuis une dizaine d’années. L’appellation « cancer du sein » et la nature de cette maladie sont connues maintenant de la plupart des gens, mais on ne peut loger toutes les femmes atteintes de cancer du sein à la même auberge. Les trajectoires de carrière, l’éducation, la maternité et les relations font que l’expérience varie énormément à différents stades de vie. L’apparition d’un cancer du sein parmi tous ces facteurs et à une étape spécifique de l’existence provoquera des effets qui influeront profondément et de façon complexe sur chacune de ces étapes. Les différences culturelles et religieuses ajoutent une autre complexité à cette épreuve, ainsi que l’orientation sexuelle.

À d’autres conférences, j’ai vu des panélistes experts discuter des tendances médicales pendant que les femmes, assises, les écoutent en espérant entendre de bonnes nouvelles. Les organisatrices de Young and Breastless, elles, laissent surtout la place aux déléguées. Les femmes deviennent des expertes sur leur propre expérience du cancer et partagent leurs histoires entre elles. La différence est énorme et émouvante. J’écoute attentivement cette femme de 29 ans, mère de trois enfants qui n’ont même pas neuf ans. Elle est épuisée par les traitements, frustrée par les pertes de mémoire dues à la chimio, et son conjoint, qui la soutient, est aussi épuisé. Elle se demande au fond d’elle ce qu’elle doit dire à ses enfants. Que doivent-ils savoir? Une femme célibataire dans la trentaine aimerait avoir un amoureux mais elle est terrifiée à l’idée de dire qu’elle a le cancer et qu’il lui manque un sein. Des idées fusent. Les rires éclatent. Des jurons explosent. Les larmes coulent. Les propos convergent sur le sexe et la sexualité. Je prends vraiment conscience que nous participons toutes à un groupe de réflexion et d’expression d’émotions totalement innovateur. Nous y explorons intensément nos émotions tout autant que les idées, lesquelles rayonneront bien au-delà de ces murs. Ces expériences de vie remplies de grands défis aideront et inspireront des milliers de personnes.

Ces femmes ont trouvé un soutien collectif qu’elles vont nourrir et transformer en un projet qui va au-delà de leur propre vie. Ma compagne de terrasse converse gaiement et me décrit en détail le prix qu’elle a gagné dans le cadre du concours Gloria Estefan. Soudainement, son visage s’illumine. « Êtes-vous la femme qui a fait bénir sa petite culotte par le Dalaï Lama? » demande-t-elle. « Ma petite culotte? Vous voulez dire mon bonbon? », lui ai-je répondu en riant. Il semble que la moitié de la salle dans laquelle Gloria était assise avait mal compris les propos de la maîtresse de cérémonie, qui décrivait avec enthousiasme mon bonbon caramel écossais. Des dizaines de femmes ont quitté l’événement en croyant que j’avais une petite culotte bénie par le Dalaï Lama dans mon sac à main! Le DJ lance la chanson Celebration et la musique envahit la salle. Nous nous joignons, Gloria et moi, à cette pulsation d’énergie féminine massive qui envahit le plancher de danse. Je souris instantanément, entourée d’une énergie jeune et enjouée. Cette expérience nous propulsait au-delà du ruban rose, dans des gestes de courage et d’actions concrètes.

Sue Richards vit à Guelph et publie le calendrier Breast of Canada :

La version 2005 du calendrier Breast of Canada est dédiée aux jeunes femmes. Vous pouvez la commander par le biais du www.breastofcanada.com

Si vous êtes une jeune femme atteinte de cancer du sein, consultez le www.theyoungandthebreastless.ca . L’organisation planifie un deuxième événement de réseautage Young and Breastless en mai 2006. D’ici là, des ateliers et événements sociaux à plus petite échelle sont prévus. Si vous désirez annoncer un événement, informez l’organisme par téléphone ou par courriel, à young_and_breastless@shaw.ca, qui l’annoncera dans son prochain bulletin électronique ou sur son site Web.


En souvenir de Gabi

Gabriele Helms, docteure ès lettres, est née le 15 mai 1966. Elle est morte à l’âge de 38 ans, la veille du jour de l’An, 2004, trois jours après avoir donné naissance à son premier enfant, Hana Gabriele Helms-Shore.

Gabi était professeure adjointe d’anglais à l’Université de la Colombie-Britannique. Elle siégeait également au conseil d’administration du Réseau canadien du cancer du sein.

Je l’ai rencontrée en octobre 2003 à Ottawa, à l’occasion de l’assemblée générale annuelle du Réseau canadien du cancer du sein, où elle a présenté le projet d’un nouvel événement national audacieusement intitulé : The Young and The Breastless: a Networking Event for Young Women with Breast Cancer (« Une activité de réseautage destinée aux jeunes femmes ayant le cancer du sein »). J’ai réagi par ce simple mot, noté dans mon carnet : « GÉNIAL! » Puis, je me suis présentée à Gabriele, je lui ai montré le calendrier Breast of Canada, et j’ai invité les membres de son groupe de soutien à faire partie des modèles de l’édition 2005.

Gabi a réagi au quart de tour. La réalisation des prises de vue partout dans le pays s’est déroulée comme un charme. De façon fort à propos, le matin de la Journée internationale de la femme 2004, j’ai trouvé dans ma boîte aux lettres les photos de six jeunes femmes, toutes vivant avec le cancer du sein. J’ai été saisie par la force et la beauté extraordinaires de ces femmes. Ces courageux modèles donnent une visibilité accrue aux jeunes femmes atteintes du cancer du sein.

Au printemps dernier, j’ai pris l’avion pour assister à l’événement The Young and the Breastless, à Vancouver. Après un accueil chaleureux, j’ai regardé et écouté Gabi, qui animait avec une grâce et une vivacité éblouissantes les différentes étapes de cet événement d’avant-garde. J’ai confié à la docteure Helms à quel point j’aurais aimé être son étudiante. Sa compassion, son courage et son enthousiasme devant la vie m’ont inspirée pour toujours. Nous manquons cruellement de leaders de cette trempe, de nos jours.

Le congrès s’achevait le 15 mai, jour de l’anniversaire de Gabi. Avec un entrain débordant, j’ai entonné avec les autres délégués « Joyeux anniversaire ». Des larmes ruisselaient sur mon visage, le genre de larmes qui me viennent lorsque mon cœur s’ouvre et que je sais que mon âme est touchée par quelque chose de rare et de beau.

Elle était fille, sœur, épouse, amante, amie, mère et militante… Gabriele a été emportée, beaucoup trop tôt, par le cancer du sein.

En souvenir de Gabi, sa famille invite le public à effectuer des dons auprès de l’Agence du cancer de la Colombie-Britannique, www.bccancer.bc.ca.

Sue Richards