La commercialisation des embryons et l’utilisation du corps féminin :pourquoi les femmes devraient s’inquiéter au sujet de la recherche sur les cellules souches

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PAR ABBY LIPPMAN avec le Réseau canadien pour la santé des femmes

 

Une fin aux maladies chroniques. Des traitements personnalisés pour les parties endommagées de votre corps. Une espérance de vie de plus de 120 ans, et même au-delà. On dirait la réclame d’un charlatan du 21 e siècle, n’est-ce pas? En fait, ce ne sont là que quelques-uns des miracles promis par les scientifiques et les politiciens qui cherchent des appuis pour le clonage à des fins de recherche sur les cellules souches embryonnaires. Puis comme si les propos vantant les miracles de la médecine ne suffisaient pas pour nous convaincre de la NÉCESSITÉ de cette recherche, il y a ceux prédisant une croissance économique sans précédant qui découlerait de tels efforts.

La part de vérité et la part de mensonge
Toute cette publicité extravagante et autres prétentions ont joui de l’attention des médias au cours des derniers mois, et la recherche sur les cellules souches est devenue l’un des sujets-vedettes des dernières élections américaines. Ce débat a été propulsé sous les feux des projecteurs lorsque la Proposition 71 a été introduite dans les bulletins de vote californiens et intégrée aux élections présidentielles américaines de novembre 2004. Cette proposition demandait aux électeurs d’appuyer l’octroi d’un financement de plusieurs milliards de dollars, puisé à même les fonds publics, à la recherche sur les cellules souches embryonnaires et le clonage, menée dans des établissements gouvernementaux et privés. Le projet de loi permettait donc aux entreprises de biotechnologie de devenir très riches en utilisant les deniers publics, sans toutefois garantir aux citoyens l’accès aux traitements qui pourraient être mis au point. La proposition a été approuvée (environ 60 % pour; 40 % contre), malgré l’opposition exprimée par les féministes, les groupes sociaux et les individus œuvrant pour la justice sociale, y compris la California Nurses Association [l’Association des infirmières de la Californie], Our Bodies Ourselves [Notre corps, notre être], le National Women’s Health Network [le Réseau national pour la santé des femmes], et une coalition ad hoc nommée Pro-Choice Alliance Against Proposition 71 [l’Alliance Pro-vie contre la proposition 71]

Toutefois, ces événements ne sont pas passés inaperçus au Canada. Dans notre pays, de nombreux interlocuteurs, y compris le Réseau canadien pour la santé des femmes, ont manifesté leur appui, aux côtés de critiques féministes et de groupes œuvrant pour la justice sociale et les droits humains aux É.-U., dans un effort pour contrer la Proposition 71. Le Globe and Mail, par contre, s’est rangé parmi les instances en faveur du clonage à des fins de recherche. Le journal publiait régulièrement des éditoriaux non signés présageant que le Canada serait laissé-pour-compte dans le monde de la recherche, perdrait ses scientifiques au profit d’offres plus lucratives venant des Étasuniens, serait inapte à traiter la pléiade de maladies qui pourraient se développer, ou tous ces scénarios réunis, s’il ne poursuivait pas des activités de clonage à des fins de recherche.

Mais de quoi s’agit-il au juste? La recherche sur les cellules souches embryonnaires constitue-t-elle de nos jours le plus important des dossiers-santé ou des technologies médicales en Amérique du Nord? Pourquoi les féministes semblent-elles prendre une position qui est le plus souvent associée à la droite religieuse? La recherche sur les cellules souches embryonnaires est-elle une question qui mérite l’attention des Canadiennes?

 

Des limites imposées par la loi
Les cellules souches peuvent être obtenues de plusieurs façons, mais ce sont les cellules embryonnaires qui suscitent le plus de controverses, notamment celles créées par des techniques de clonage. Présentement, il existe au Canada une loi (Loi concernant la procréation assistée et la recherche connexe [Loi sur la PA], adoptée le 29 mars 2004) qui interdit la création d’embryons à des fins de recherche. Elle interdit également tout clonage, que ce soit à des fins de recherche ou de procréation. Cette même loi mettra éventuellement en place un organisme de réglementation dont le mandat sera de surveiller la gestion des embryons créés dans le cadre de programmes de fécondation in vitro, mais non implantés. Si les donatrices des ovules et les donateurs du sperme utilisés pour créer ces embryons donnent leur consentement éclairé, certains de ces embryons, et les cellules souches qui en sont issues, peuvent être utilisés à des fins de recherche. La Loi sur la PA permet une telle activité, qui est acceptée aussi par la plupart des féministes et des militant(e)s pour la justice sociale. La recherche utilisant des cellules issues de ces embryons peut mener à la découverte de connaissances fondamentales dans le domaine de la biologie et des maladies, et peut-être même aussi à des traitements efficaces.

La Loi sur la PA actuellement en place permet aux chercheurs canadiens d’effectuer des études sur des cellules provenant de cordons ombilicaux, des cellules souches adultes et d’autres matériaux pouvant un jour favoriser la mise au point de traitements. Les études effectuées sur ces matériaux offrent aux scientifiques canadiens nombres de possibilités et de défis intéressants, et les chercheurs peuvent travailler de façon productive sans être obligés d’immigrer en Californie, contrairement à ce que le Globe and Mail prétend. La Loi sur la PA est une loi tout à fait adéquate, qui vise à protéger la santé des femmes et des enfants au Canada. De plus, cette loi a permis d’établir un climat de recherche dans lequel on tente de tenir compte des droits humains et d’équité sociale pour les femmes. Cette percée est due aux efforts de femmes et de groupes qui, de façon tenace, ont attiré l’attention sur ces points dans tous les forums de discussions portant sur les « nouvelles technologies » qui se sont tenus au cours des deux dernières décennies. L’absence de toute préoccupation concernant la santé et la sécurité des femmes constitue surtout la raison pour laquelle les féministes se sont opposées à la Proposition 71, et c’est aussi pour cette raison que les féministes sont préoccupées par la question du clonage à des fins de recherche, ici au Canada.

Quels sont les risques pour les femmes?
Les féministes et autres critiques s’opposant à la recherche sur les cellules souches embryonnaires partagent certaines inquiétudes concernant l’impact de la recherche sur les femmes. Pour poursuivre des activités de clonage à des fin de recherche – qui sont maintenant payées par les Californiens et interdites au Canada – il faut présentement administrer de puissantes doses d’hormones à des milliers de jeunes femmes en vue d’obtenir des ovules, lesquels constituent un « ingrédient » nécessaire dans toutes les approches de clonage destiné à créer des cellules souches. Ces substances comportent des effets secondaires connus et inconnus. En fait, le produit le plus souvent utilisé, le Lupron (administré surtout chez les femmes souffrant d’endométriose et les hommes atteints de cancer de la prostate) n’a jamais été approuvé à des fins de « culture » d’ovules et affiche des antécédents douteux sur le plan de l’innocuité.

Par exemple, selon la seule étude jusqu’à présent publiée portant sur les embryons clonés, la production d’un seul embryon a nécessité 176 ovules humains. Donc, si un chercheur veut étudier (comme l’un d’eux l’a déclaré) la nécrose cellulaire causée par la maladie de Parkinson, et qu’il a besoin (comme il l’a déclaré) de multiples embryons pour le faire, il faudrait exposer des milliers de femmes à des risques dont on ne connaît pas les conséquences pour obtenir les ovules nécessaires.

Si nous tenons compte de TOUS les chercheurs qui désirent étudier cette maladie et des nombreuses autres maladies qui pourraient, semble-t-il, réagir aux cellules souches embryonnaires, nous comprenons mieux l’opposition des militantes du domaine de la santé des femmes face au clonage.

Les féministes et les militant(e)s pour la justice sociale sont inquiets en ce qui a trait aux droits de ces femmes. Peuvent-elles vraiment donner un consentement éclairé dans le cadre de cette recherche si les risques inhérents à la procédure pour obtenir les ovules sont inconnus? Aussi, la possibilité qu’il y ait coercition est très réelle (l’offre de grandes sommes d’argent), et il en est de même pour la commercialisation (la création d’un marché d’ovules). Même si les chercheurs mettaient au point une méthode « (plus) sécuritaire » que celles utilisées présentement pour obtenir des ovules, des inquiétudes importantes subsisteraient puisque cette situation pourrait paradoxalement faire des femmes qui fournissent les ovules des « travailleuses » au service d’une industrie prospère.

La plupart des débats portant sur le clonage à des fins de recherche sur des cellules souches n’abordent pas la question des femmes. Les adeptes de cette approche sont présentés comme de bons samaritains voués à la guérison des malades, alors que les gens qui s’y opposent sont tous mis dans le même sac, étiqueté « pro-vie », ce qui fait croire que tous ces différents sont provoqués par l’affrontement de valeurs opposées concernant le statut moral d’un embryon. (En novembre dernier, en Californie, l’écart était souvent réduit à une lutte entre supporteurs et opposants de Bush). Par ailleurs, une telle vision manipulatrice empêche le déroulement d’un débat démocratique essentiel. Elle masque aussi des enjeux importants sur le plan de l’éthique et de la santé quant à l’usage responsable de nouvelles technologies de fine pointe et quant à une meilleure utilisation des fonds publics pour la promotion de la santé et la prévention des maladies. De plus, les Canadiennes et les Canadiens devraient peut-être mener en priorité une réflexion concise et poussée sur la question du rôle des femmes.

Conserver l’accent sur les femmes
Les débats entourant la recherche sur les cellules souches embryonnaires et le clonage à des fins de recherche vont probablement s’intensifier au cours des deux ou trois prochaines années, puisque Santé Canada tiendra, partout au pays, des consultations qui lui permettront d’élaborer les détails des pratiques permises par la Loi sur la PA. Dans le cadre du débat, il faut absolument éviter un dérapage qui nous propulserait dans une discussion sur le statut de l’embryon ou dans des positions antagonistes dans lesquelles s’affrontent partisans de la recherche et opposants à la science. L’accent doit demeurer sur les femmes. Celles-ci doivent donc participer au débat.

Aujourd’hui, les Canadiennes ont la chance d’être protégées par la Loi sur la PA, qui freine les nombreuses instances ayant des intérêts financiers dans le clonage et la création d’embryons à des fins de recherche. Toutefois, pour demeurer protégées, les femmes doivent se mobiliser, individuellement et collectivement. L’adoption de la Proposition 71 en Californie et l’introduction rapide d’une loi semblable dans de nombreux États américains depuis lors suggère que les prohibitions contenues dans la Loi sur la PA feront l’objet d’attaques croissantes au Canada, dans un contexte où chercheurs et autres interlocuteurs tentent de se faire une place au soleil au royaume des cellules souches et du clonage. Nous devons demeurer actives dans ce dossier pour nous assurer que l’organisme que le gouvernement créera pour surveiller les innovations technologiques dans le domaine de la procréation assistée soit transparent et imputable, que l’État permette uniquement des activités dont la sécurité et l’efficacité auront été prouvées, et aussi pour faire en sorte que les clauses protégeant les femmes et les enfants demeurent fermement en place lorsque la loi sera révisée, comme elle devrait l’être dans environ trois ans.

Ne soyons pas dupes des promesses de charlatans, protégeons la santé des femmes et adhérons à des pratiques qui utilisent des cellules souches provenant d’adultes et d’embryons déjà conçus dans des cliniques de fécondation in vitro et non utilisés pour la procréation.

Abby Lippman est coprésidente du Réseau canadien pour la santé des femmes et professeure d’épidémiologie à l’Université McGill.

Pour plus d'information concernant laLoi sur la procréation assistée, veuillez consulter le sitewww.rcsf.ca/ressources/rcsf/billc6.html.


Que sont les cellules souches embryonnaires?

Les cellules souches embryonnaires sont des cellules non spécialisées qui peuvent se transformer dans le corps en n’importe quel type de cellules et générer de nouvelles cellules et de nouveaux tissus. Les cellules souches sont récoltées du blastocyste, un groupe croissant de cellules qui se développent quelques jours après la fécondation de l’ovule.

Qu’est-ce que le clonage embryonnaire?

Pour effectuer un clonage standard, que ce soit à des fins de recherche ou de procréation, il faut faire ce qu’on appelle un transfert de noyau d’une cellule somatique (TNCS). C’est cette procédure même qui a été utilisée pour créer la brebis Dolly. Pour procéder à un TNCS, il faut retirer le nucléus, qui contient la plus grande part de l’information génétique cellulaire (ADN), d’une cellule d’ovule non fécondée. Le nucléus d’une cellule somatique (n’importe quelle cellule, de n’importe quelle personne) est ensuite introduit dans cette cellule d’ovule, laquelle est stimulée pour amorcer le processus de division. Les cellules qui sont alors générées sont les cellules souches qui peuvent être utilisées pour la recherche. Elles contiennent le matériel génétique (ADN) du donneur de la cellule somatique. Si celle-ci provient d’une personne atteinte d’une maladie, les chercheurs possèderont alors un réservoir de matériaux duquel ils puiseront pour étudier cette affection.