C'est chaud

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La Coalition pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe exige un environnement de travail sain et sécuritaire

Si vous étiez entré(e) dans un bar du sexe à Montréal en juin dernier, vous n'auriez pas trouvé que les travailleuses et travailleurs du sexe, les clients et la fumée de cigarette habituels.

Du 14 au 19 juin 2004, les bars du sexe à Montréal ont aussi accueilli des discussions en groupe portant sur un éventail de sujets, de thèmes politiques sur les réalités vécues par les travailleuses et travailleurs du sexe. Parrainées par La Coalition pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe, ces discussions s'inscrivaient dans le cadre du deuxième volet du Festival pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe, intitulé « C'est chaud II ». La conférence incluait un festival de films, un atelier de planification stratégique et une fête bénéfice. Toutes ces activités visaient à sensibiliser la population sur des questions et des préoccupations ayant trait aux travailleuses et travailleurs du sexe.

Jenn Clamen, membre de la Coalition et représentante canadienne pour la International Union of Sex Workers [Syndicat international des travailleuses et travailleurs du sexe], et l'une des organisatrices de cet événement, s'est entretenue avec Julia Allen, de la revue Le Réseau, au sujet du festival.


Le Réseau : Parlez-moi un peu du Festival pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe et de ses débuts.

Jenn Clamen (La Coalition pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe) : C'était notre deuxième festival. En gros, c'est une occasion pour les travailleuses et travailleurs du sexe et leurs allié(e)s de se réunir pour parler des sujets qui nous préoccupent le plus. Souvent, ces questions sont brouillées par des gens qui ne sont pas des travailleuses et travailleurs du sexe. Ils expriment leurs sentiments et leurs opinions sur le sujet. On entend rarement le point de vue des personnes qui sont touchées par les lois et ces discussions : les travailleuses et travailleurs du sexe.

Alors nous prenons la semaine pour parler de tout ça. Il y a un peu d'art et de culture, quelques débats politiques et quelques discussions du type « que faisons-nous maintenant? ». C'était fantastique cette année. On a eu deux fois plus de gens que l'an passé.

Le Réseau : Avant d'aller plus loin, j'ai une question concernant le langage utilisé par la Coalition. J'ai remarqué que vous utilisiez le terme « travail du sexe » et « travailleuses et travailleurs du sexe ». Est-ce voulu?

JC : Absolument. « Travail du sexe » est un terme créé par les travailleuses et travailleurs du sexe pour décrire leur travail. C'est en partie parce que le mot « prostitution » est chargé de connotations négatives, alors que le terme « travail du sexe » rassemble différents types de travail en une seule catégorie. En utilisant ce terme, nous disons « nous avons quelque chose en commun; nous luttons pour la même chose, et c'est le travail ». Nous voulons promouvoir le fait que le travail du sexe est un travail.

Le Réseau : Y a-t-il des changements spécifiques que vous espérez faire en mettant l'accent sur la dimension « travail » du « travail du sexe »?

JC : À moins de considérer le travail du sexe comme un travail, les gens continueront à essayer de « sauver » les travailleuses et travailleurs du sexe. Cette attitude entraîne la mise en place de nombreuses politiques nuisibles. Par exemple, lorsque les gens disent « nous devons sauver ces femmes, nous allons donc nous en prendre aux clients », ils ne réalisent pas que parce qu'ils s'en prennent aux clients, les travailleuses du sexe seront forcées d'aller dans des endroits plus sombres, parce que les femmes doivent aller là où les clients sont. Ces clients sont leur gagne-pain.

Alors les politiques qui perçoivent le travail du sexe comme quelque chose de négatif portent un réel préjudice aux travailleuses et travailleurs du sexe. Lorsque nous commençons à le percevoir comme un travail, nous pouvons alors parler de droits du travail, nous pouvons parler de normes de santé et de sécurité au travail, nous pouvons parler de droits de la personne. Nous pouvons dire « OK, d'accord, il y a de l'exploitation dans l'industrie; allons donc consulter le Code du travail et voyons comment nous pouvons empêcher ça ».

Le Réseau : J'ai lu le mandat de la Coalition sur votre site Web, et le passage qui disait « pour décriminaliser nos vie et notre travail » a attiré mon attention. Pouvez-vous parler un peu des effets de la criminalisation sur la vie des travailleuses et travailleurs du sexe?

JC : Lorsque vos activités sont criminalisées, vous êtes coupé(e)s du monde. Par exemple, les personnes dont les activités ne sont pas criminalisées prennent pour acquis que lorsqu'elles font une demande de prêt, elles peuvent dire qui elles sont, ce qu'elles font, donner leur numéro d'assurance sociale et toute l'information nécessaire sans problème.

Par contre, si vous exercez une activité qui est répréhensible au yeux de la loi et que vous risquez d'être arrêté(e) ou de faire l'objet d'une enquête, il est impossible de donner ce type d'information. De même lorsque vous mettez votre enfant à la garderie, vous ne pouvez pas dire ce que vous faites comme travail. Vous ne pouvez pas juste dire « oh, je suis une danseuse érotique » ou « je suis une stripteaseuse », « je suis une escorte » parce qu'il y a un stigmate important. Alors vous devez inventer une histoire, et beaucoup de gens vivent des doubles vies. Les gens ne réalisent pas les effets négatifs que cela entraîne.

Le Réseau : Pouvez-vous m'en dire davantage concernant votre expérience avec l 'International Union of Sex Workers?

JC : Oui. Ce syndicat a été fondé par une femme du nom de Ana Lopes, à Londres (R.-U.), en 2002, lorsqu'un groupe de travailleuses et travailleurs du sexe s'est réuni dans l'espoir de se syndiquer. En gros, tous les syndicats qu'ils ont contactés se sont moqués d'eux et ont dit « ouais, bien sûr ». Comme si le travail du sexe n'était pas un travail. « Allons donc! Nous n'allons pas syndicaliser la prostitution. »

Par contre, l'un des syndicats, le GMB – qui veut dire General Municipal Boilermakers [Syndicat général des chaudronniers municipaux] – est particulièrement connu pour son travail de syndicalisation de travailleuses et travailleurs marginaux, qui devaient être il y a longtemps les chaudronniers – a dit oui. Toute personne au R.-U. peut se joindre à un syndicat en tant que travailleuse et travailleur autonomes. Cette section a donc été mise sur pied et les travailleuses et travailleurs du sexe n'avaient qu'à se joindre. Il existe d'autres syndicats de travailleuses et travailleurs du sexe dans le monde, dont un en Argentine (appelé AMMAR) et un aux Pays-Bas (appelé Rode Draad ou « Fil rouge »).

Le Réseau : Alors pourquoi un syndicat?

JC : Lorsque vous parlez aux gens de droits du travail et des droits des travailleuses et travailleurs, personne ne dira « non, les travailleuses et travailleurs du sexe n'ont pas de droits ». Ils en ont!

Alors c'est quelque chose que les gens peuvent comprendre plus facilement. Pour ma part, je me suis jointe au l'International Union of Sex Workers parce que j'appréciais une démarche qui évite un débat moral. J'étais fatiguée d'entendre : « le travail du sexe est mal, le travail du sexe est bien ». J'étais fatiguée d'être témoin d'un débat sur le travail du sexe auquel participaient des gens qui, pour la plupart, étaient contre la prostitution et qui n'étaient pas elles-mêmes et eux-mêmes des travailleuses et travailleurs du sexe. Il faut assurer la sécurité de tous ceux qui vont voir une travailleuse ou un travailleur du sexe, et aussi celle des travailleuses et travailleurs du sexe.

Le Réseau : Alors le syndicat offre une façon d'utiliser le Code du travail pour protéger les travailleuses et travailleurs du sexe plutôt que d'avoir recours à la loi.

JC : C'est ça. Par contre, nous devons changer la loi pour que le travail du sexe soit considéré comme un travail, et ça, c'est un problème aussi. Vu que les travailleuses et travailleurs du sexe sont criminalisé(e)s, vous ne pouvez pas créer de meilleures conditions de travail parce que vous ne pouvez pas sortir du placard et dire que vous êtes une travailleuse ou un travailleur du sexe.

Vous ne pouvez pas payer votre impôt en toute sécurité parce que vous ne pouvez pas dire que vous êtes une travailleuse ou un travailleur du sexe. Vous ne pouvez pas réclamer certains avantages sociaux. Vous ne pouvez pas aller dans une clinique de santé et dire « en passant, je suis une travailleuse ou un travailleur du sexe » sans vous heurter à une attitude très négative. Alors nous devons nous assurer que les travailleuses et travailleurs du sexe ne soient plus traité(e)s comme des criminel(le)s.

Il y a des lois qui existent contre l'esclavage, contre le travail forcé. Il y a des lois pour protéger les enfants et pour protéger les travailleuses et travailleurs. Nous n'avons qu'à appliquer ces lois pour les travailleuses et travailleurs du sexe et nous assurer que ces gens ne soient pas criminalisés en même temps.

Il faut veiller à ce que les travailleuses et travailleurs du sexe puissent porter plainte à la police lorsque quelque chose se produit, quand leur patron ne les paie pas, quand elles ou ils ont été battu(e)s au travail. Si quelqu'un prend la fuite sans les payer, que peuvent-elles ou que peuvent-ils faire présentement? Très peu. Si vous êtes criminalisé(e)s, il est très difficile d'accéder à quoi que ce soit, encore moins aux droits du travail.

Le Réseau : Qu'en est-il des préoccupations concernant la santé et le travail du sexe?

JC : Nous devons nous rappeler que les travailleuses et travailleurs du sexe veulent prendre soin d'elles-mêmes et d'eux-mêmes. Les travailleuses et travailleurs du sexe sont des professionnel(le)s. S'il y a des gens qui savent comment utiliser un condom, comment avoir des relations sexuelles en toute sécurité, ce sont bien elles et eux, parce que c'est leur boulot.

Parfois, les travailleuses et travailleurs du sexe doivent apprendre à négocier pour obtenir ces conditions, et il y a des organismes et des outils qui ont été créés pour les aider. Comme Stella, ici à Montréal, qui offre le Guide XXX. Essentiellement, c'est un outil pour les travailleuses et travailleurs du sexe qui explique comment faire le travail, comment gérer les mauvais clients, comment mettre un condom, que sont les MTS (maladies transmises sexuellement), que faire lorsqu'un client ne veut pas mettre un condom, comment en faire un acte sexy ou comment mettre le condom lorsque le client ne regarde pas. La plupart du temps, lorsque les travailleuses et travailleurs du sexe contractent des MTS, c'est parce qu'elles ou ils les ont attrapées de leurs partenaires, à cause de la distinction qu'elles ou ils font entre leur vie personnelle et leur vie professionnelle. « J'utilise un condom au travail mais pas à la maison. »

Alors où faut-il diffuser de l'information? Auprès des travailleuses et travailleurs du sexe, ou auprès de la société en général?

Entre elles et eux, il y a beaucoup d'information qui circule. Voici comment utiliser un condom, voici ce qu'est une MTS, beaucoup d'information concernant la business.

Les travailleuses et travailleurs du sexe sensibilisent également leur clientèle. « Hé là, une minute! Ne sais-tu pas que qu'il peut arriver ça, ça et ça? » C'est définitivement une question liée aux rapports sociaux entre les sexes. Les hommes n'ont pas nécessairement l'habitude d'assumer la responsabilité de leur santé sexuelle.

Le Réseau : Parlez-moi davantage du festival. J'ai l'impression que vous avez eu des discussions collectives très intéressantes.

JC : Absolument! Nous avons eu une discussion en groupe sur la prison et le travail du sexe, intitulée « Travail du sexe et prison : derrière barreaux et frontières ». Il y a eu aussi un débat portant sur les droits des travailleuses du sexe transsexuelles. Camille Cabral, que nous avons invitée de France, a fait une conférence dans le cadre de la discussion.

Nous avons eu aussi une discussion intitulée « Quand le travail du sexe touche la famille ». C'était pour nous une occasion de parler des travailleuses du sexe qui sont mères et de ce qu'il arrive lorsqu'elles sortent du placard et parlent de leur travail à leur famille, ou des raisons qui font qu'elles ne peuvent pas leur en parler, et du stigmate lié au travail du sexe.

Nous avons aussi eu un atelier intitulé « Le travail du sexe : bâtir un mouvement » dans lequel nous avons parlé des actions futures. Seul(e)s les travailleuses et travailleurs du sexe pouvaient participer. En gros, nous avons identifié les enjeux, ce que nous voulons faire, les types d'interventions que nous jugeons nécessaires, etc. C'était sympa aussi, parce que nous avons rarement l'occasion de faire ça.

Le Réseau : D'où est venue cette idée de festival?

JC : Nous pensions que l'idée du festival était vraiment formidable, parce que c'est une occasion pour nous de voir tout le chemin que nous avons parcouru et la direction que nous allons prendre.

Quand vous dites « festival », cela a une connotation positive, mais vous parlez toujours du politique, parce que les enjeux sont politiques. C'est un sujet qui suscite encore beaucoup d'émotions, mais nous disons aussi « nous célébrons ces expériences ».

Nous voulons organiser ce festival tous les ans. C'est une façon de mettre à l'ordre du jour les enjeux qui concernent les travailleuses et travailleurs du sexe chaque année. C'est l'occasion d'exprimer vraiment nos préoccupations concernant ce qui se passe.

Mais nous avons également constaté que nous ne pouvons pas être toutes et tous présent(e)s au même moment de l'année. Nous avons donc décidé de faire aussi des événements tout au long de l'année. Nous avons fait une vigile en décembre avec d'autres groupes de travailleuses et travailleurs du sexe partout dans le monde, afin de prendre solidairement position contre la violence à l'endroit des travailleuses et travailleurs du sexe. Cette initiative est venue d'un groupe appelé SWOP-USA en réaction aux récents meurtres de travailleuses du sexe perpétrés par Gary Ridgeway à Seattle, dans l'état du Washington. Nous en ferons une autre l'an prochain. Aussi, le 3 mars est la Journée internationale des travailleuses et travailleurs du sexe, alors nous faisons quelque chose ce jour-là.

Le Réseau : C'est intéressant. Juste avant la Journée internationale des femmes.

JC : Oui! En fait, c'est un groupe en Inde qui a décidé que le 3 mars serait la Journée internationale du travail du sexe pour souligner les droits des travailleuses et travailleurs du sexe. Nous avons décidé qu'au nom de la solidarité internationale, nous allions prendre position et faire quelque chose en collaboration avec ces gens.

Le Réseau : Alors le festival ouvre vraiment les portes à un sentiment d'appartenance?

JC : Tout à fait. Alors c'est ce que nous tentons de faire avec ça. C'est très lent parce que lorsque vous parlez de toute population marginalisée ou stigmatisée, c'est très dur de construire un sentiment d'appartenance.

Il est difficile parfois de mobiliser les travailleuses et travailleurs du sexe à cause de ça, mais vous apprenez et vous essayez de trouver différentes façons de susciter la participation des gens. Celles et ceux qui font de l'escorte de façon indépendante, par exemple, ne comprendront pas nécessairement pourquoi le travail du sexe en prison est un sujet important parce que la plupart des travailleuses de sexe qui sont emprisonnées sont des femmes qui travaillent dans la rue. Alors les escortes ne verront pas nécessairement la pertinence de ce thème.

Par contre, lorsque vous expliquez que nous parlons des lois, de la discrimination, cela a un peu plus de sens. Parce que c'est un métier qui varie beaucoup – il y a des gens qui travaillent dans la rue, des gens qui travaillent dans des maisons closes, dans des bordels, des gens qui travaillent dans des salons de massage, qui travaillent sur des lignes téléphoniques, qui travaillent par Internet – c'est très difficile parfois de trouver un dénominateur commun, mais ça marche.

Une fois que les gens se rassemblent, ils trouvent des thèmes qui sont communs, et l'un des principaux enjeux sur lequel nous pouvons toutes et tous nous entendre, c'est que les lois doivent être modifiées. C'est pourquoi nous faisons ça – pour mettre d'avant l'idée que nous devons décriminaliser l'industrie.


Pour plus d'information sur les questions de santé et de sécurité et d'autres préoccupations concernant les travailleuses et travailleurs du sexe, veuillez communiquer avec les organismes suivants :

La Coalition pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe / The Coalition for the Rights of Sex Workers (Montréal) : www.lacoalitionmontreal.com/ (514) 859-9009

Stella : Par et pour les travailleuses du sexe (Montréal) : www.chezstella.org/ (514) 285-1599

Commercial Sex Information Service (Vancouver) : www.walnet.org/csis/ (604) 488-0710

International Union of Sex Workers (Londres, R.-U.) : www.iusw.org/

Exotic Dancers Alliance (San Francisco) : www.eda-sf.org/

Safework Magazine : numéro spécial sur l'industrie du sexe (Australie) : www.walnet.org/csis/safety/SAFEWORK.PDF