Cycles féminins à vendre

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Depuis des décennies, les militantes pour la santé des femmes ont analysé et critiqué le processus de la médicalisation. Ce processus est fondé sur une vision et une approche selon lesquelles les expériences naturelles et les problèmes socialement créés sont des maladies biologiques qui nécessitent une surveillance ou une intervention médicale. Nombre de chercheur(euse)s ont démontré que cette approche peut causer des torts à la santé des femmes.

En général, la vie des femmes est plus souvent médicalisée que celle des hommes. Peut-être est-ce souvent le cas concernant la santé mentale et la santé reproductive des femmes. Ce sont là deux domaines dans lesquels les expériences vécues par les femmes diffèrent grandement de celles vécues par les hommes et qui sont soumis à une approche médicale depuis des années. Généralement, la médicalisation d’événements et d’expériences comme les menstruations, la grossesse et la ménopause est axée sur l’émission d’un diagnostic-étiquette et ensuite sur l’offre ou l’imposition d’une intervention chirurgicale ou d’un traitement biomédical destines à « traiter » ces événements.

Malheureusement, la médicalisation n’est qu'un processus du passé; elle continue aujourd’hui sous des formes « classiques ». Toutefois, notre compréhension du processus semble nécessiter une certaine mise à jour et une réévaluation afin d’intégrer deux nouveaux phénomènes. L’un est le fait qu’aujourd’hui, les maladies sont vraisemblablement davantage créées par les sociétés pharmaceutiques que par les médecins. L’autre est le fait que les experiences naturelles de vie sont représentés non plus seulement comme des maladies en ellesmêmes mais aussi comme des causes de maladies futures.

Ces nouvelles variations sur un vieux thème semblent nécessiter un nouveau nom, et le terme néo-médicalisation est tout à fait indiqué. L’ajout du préfixe « néo » attire l’attention à la fois sur ce que nous comprenons déjà du processus de médicalisation et aussi sur les forces économiques contemporaines qui contribuent à l’adoption de cette approche étendue.

Des pilules préventives
La néo-médicalisation s’insère parfaitement dans le courant de la société de consommation nordaméricaine d’aujourd’hui et dans la vision actuelle selon laquelle la maladie, ou la « prémaladie », est perçue comme un « débouché économique »! A titre d'exemple, cette nouvelle forme de médicalisation est présentée sous l’emballage du « choix » individuel et offre aux femmes des « options » multiples. Ainsi, la néo-médicalisation, et la consommation présentent donc tous deux la santé comme une marchandise, une ressource servant à stimuler la croissance économique, et mettent l’accent sur la multiplicité des choix offerts aux femmes (par le biais de la mise au point de tests, d’examens de dépistage, etc.). De plus, en présentant des expériences de vie comme des « causes » de maladies, la néo-médicalisation génère toute une industrie dont l’objectif est de mettre au point des « pilules préventives ».

Pour clarifier ce point, nous aborderons la phase de transition dans la vie des femmes, connue sous le nom de ménopause. Dans les années 50, sous « l’ancien » régime de la médicalisation, les médecins prescrivaient aux femmes des hormones (œstrogène +/- progestérone) pour traiter surtout ce qu’ils appelaient le « trouble » (déficience hormonale) de la ménopause. Au cours des années, ils ont continué à prescrire l’hormonothérapie substitutive (HTS) pour traiter cette « maladie. » Mais plus récemment, ce type de traitement était également recommandé pour ses soidisantes capacités de prévenir les maladies que la ménopause causait, selon les dires, comme les maladies du cœur, l’ostéoporose, et même la maladie d’Alzheimer. En d’autres termes, l’histoire de l’HTS prescrite aux femmes à l’étape de la mi-vie comporte deux volets : une approche qui a fait d’une expérience de vie naturelle une « maladie » (« déficience hormonale ») devant être traitée; et une approche qui, lorsque l’étiquette de « maladie » est devenue impopulaire, a fait de cette experience naturelle une cause de problèmes ultérieurs et donc un trouble devant encore être traité.

Cette position transparaît dans les recommandations émises par diverses organisations et divers médecins. Selon eux, pratiquement toutes les femmes post-ménopausées devaient adhérer à une HTS pour prévenir les maladies du cœur et l’ostéoporose. Nul n’était préoccupé par le fait qu’il n’existait aucune preuve solide issue d’études cliniques sur des échantillons aléatoires soutenant cette recommandation, et le nombre de prescriptions d’HTS émises pour traiter des femmes en santé, don’t plusieurs sans symptôme ménopausique, a grimpé en flèche (l’HTS demeure une option efficace à court terme pour celles qui ont de graves symptoms ménopausiques).

Puis, le 17 juillet 2002, un bouleversement majeur s’est produit lorsque la revue Journal of the American Medical Association (JAMA) [Revue de l’Association médicale américaine] a publié les premiers résultats d’une etude connue sous le nom de la Women’s Health Initiative (WHI) [Initiative sur la santé des femmes]. Ces résultats démontraient que l’HTS causait plus de tort que de bien chez les femmes qui adhéraient à ce traitement pour ses prétendus effets préventifs. En fait, les femmes et leurs médecins ont depuis lors été renversés en voyant tomber un à un les différents mythes sur l’HTS, présentée comme le « traitement miracle ».

Les résultats du WHI devraient mettre fin à la pratique non fondée mais très répandue de prescrire l’HTS à toutes les femmes de plus de 50 ans, et le fait de ne plus percevoir la ménopause, de façon universelle, comme une maladie en soi, peut être considéré comme un modeste « progrès ». Toutefois, cette « victoire » peut s’avérer de courte durée. Les sociétés pharmaceutiques doivent satisfaire leurs actionnaires, et non seulement se pressent-elles à trouver d’autres combinaisons hormonales ou façons de les administrer, mais elles se tournent aussi vers une autre phase de transition dans la vie menstruelle des femmes : le début des menstruations. Cette étape en est une vécue par presque toutes les femmes et, comme telle, offre de très importants « débouchés économiques » sous l’optique de la néo-médicalisation. Par conséquent, le début des menstruations et leurs frequencies ultérieures sont abordés, de façon très opportuniste, comme des « causes » possibles de futures maladies et une porte d’entrée pour l’industrie pharmaceutique.

Par exemple, certains recommandent fortement d’intervenir lorsque les menstruations débutent à un jeune âge. Selon eux, la pratique de manipulations hormonales chez les jeunes filles, pour créer des états de grossesse « simulés », peut diminuer le risque d’un future cancer du sein. De nombreuses autres personnes préconisent l’élimination complète des menstruations, arguant qu’elles « causent » chez les femmes un état de détresse et peut-être même le cancer à une étape ultérieure de la vie. Soudainement, ou peut-être pas si soudainement, les menstruations ne sont pas un phénomène « naturel », ou elles sont présentées comme ne l’étant pas, et peuvent être une « cause » de problèmes dans l’avenir. Les pilules pour « réparer » les défectuosités sont donc mises sur le marché

Il est très intéressant de noter que cette vision des menstruations comme facteur causal de maladies a commence à se répandre après que les sociétés pharmaceutiques aient développé certains produits. Par conséquent, les cocktails hormonaux, probablement développés à l’origine pour gérer le cycle des femmes traitées pour infertilité, seront peut-être utilisés de nouvelles façons, notamment pour effectuer des manipulations chez les préadolescentes. Les pilules anticonceptionnelles (p. ex. Seasonale), développées pour offrir une contraception en doses minimales semblent être vouées à une utilization extensive, notamment pour éliminer complètement les menstruations.

L’utilisation d’hormones et de pilules anticonceptionnelles à des fins expérimentales est, de toute évidence, sans fondement. Il n’existe aucune donnée confirmant que l’on peut simuler, de façon sécuritaire, un état de « grossesse hormonale » chez des jeunes filles en santé ou éliminer les menstruations chez les femmes à long terme. Les femmes qui empruntent cette voie participent, en fait, à des expériences non contrôlées. Pourquoi offrir de « réparer » ce qui n’est pas brisé? Le cycle des femmes n’est PAS un problème, une maladie ou une cause de maladies, meme si l’approche qui les présente de cette façon peut s’avérer profitable pour les sociétés pharmaceutiques.

La nature commerciale de la néomédicalisation se manifeste de bien d’autres façons, et l’une d’elles, entre autres, compte parmi les plus problématiques : la création de conditions spécifiques concordant avec un médicament déjà disponible.

Contrairement à la pratique habituelle selon laquelle un médicament est mis au point pour répondre à une maladie, le rapport « cause/effet » est de plus en plus inversé et une « maladie » est créée dans le but de mousser la vente d’un médicament déjà sur le marché ou présenté dans un nouvel emballage. Dans les deux cas, ce procédé favorise les fabricants en allongeant la période de protection de brevets. Tout récemment, une telle approche a été mise en pratique afin de développer un marché féminin pour le Viagra – ou un composé similaire – et de créer ce qui a été nommé le « trouble sexuel féminin ». Comme Leonore Teifer de la New View Campaign [Campagne nouvelle perspective] l’exprimait dans ses écrits : « Nous ne pouvons nier que certaines femmes ont, en effet, des problèmes sexuels. Toutefois, de solides recherches indiquent que ces troubles ne sont souvent pas du type qui intéresse l’industrie pharmaceutique. Plutôt que des pilules, des timbres et des crèmes contenant des médicaments semblables au Viagra, des substances potentiellement dangereuses, les femmes ont besoin d’une information de qualité, de bons partenaires sexuels, de conditions et de temps pour jouir d’une bonne vie sexuelle, en toute sécurité. »

Je reconnais entièrement qu’il existe des médicaments essentiels pour traiter et pour prévenir les maladies. Par ailleurs, leur utilisation doit être reserve pour les vraies maladies et non celles qui sont artificiellement créées. Oui, nous avons besoin de médicaments pour nous immuniser contre la variole, la rougeole et les oreillons. Oui, nous avons besoin d’entreprises qui ajoutent de l’iode dans le sel que nous consommons, et de la vitamine D dans le lait. Nous voulons aussi nous assurer qu’il y ait suffisamment d’héparine sûre, un anticoagulant offert aux personnes devant subir des interventions chirurgicales et empêchant la formation de caillots sanguins, ainsi que d’insuline sûre pour les gens atteints de diabète de type 1, de médicaments pour prévenir les crises chez les épileptiques, et de tamoxifène pour les femmes ayant reçu un diagnostic clair de cancer du sein. Ce dont nous n’avons pas besoin, ce sont des « pilules préventives » qui peuvent causer des maladies, et non nous en protéger. Dans ce contexte et de toute évidence, les médicaments ne sont PAS ce qu’il faut pour assurer la santé des femmes, et il semble que la néomédicalisation continuera d’être au cœur du problème.

Abby Lippman est professeure d’épidémiologie à l’Université McGill et membre de Action pour la protection de la santé des femmes, une coalition de groupes communautaires, de chercheur(euse)s, de journalistes et de militant(e)s préoccupé(e)s par la sécurité des médicaments et des produits pharmaceutiques (www.whp-apsf.ca/fr/index.html).

Une version de cet article a été d’abord publiée dans la revue Sans préjudice, www.rqasf.qc.ca/publi_sp.html.