Le choix à la maternité : pas si simple dans les régions rurales et isolées

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Je travaille dans une clinique d’avortement à Toronto..

C’est amusant de voir parfois des cartes postales aboutir dans ma boîte aux lettres, celles expédiées par des amis en voyage et portant une adresse incomplète. Pour des raisons de sécurité, j’ai demandé qu’on ne m’envoie jamais de courrier ayant trait au boulot et que mes visiteurs évitent de mentionner à qui que soit l’endroit où je travaille.

Lorsque je vivais à Toronto, je n’accordais aucune attention aux privilèges que constituent l’accessibilité et le respect de la vie privée.

Il y a près d’une décennie, j’ai quitté le centre-ville pour m’installer dans une maison isolée située au bord d’une rivière dans une communauté prénordique, à trois heures de voitures.

Si j’étais une adolescente enceinte, sans personne à qui me confier, comment me rendrais-je à une clinique? Les transports en commun sont à 30 kilomètres d’ici, et il n’y a que deux autobus par jour. Je ne pourrais pas marcher, et où prendrais-je les 50 $ pour faire l’aller-retour à l’arrêt d’autobus en taxi? Qu’adviendrait-il si je manquais l’autobus, à mon départ ou au retour?

C’est beau ici. Magnifique. Un lieu entouré de forêts et de fleurs sauvages. Je me réveille chaque matin de l’été aux chants des oiseaux ou des huards, bercée les soirs d’hiver par le hurlement étrange des loups ou des coyotes. Les cerfs de Virginie et les renards passent devant ma fenêtre. Les castors et les loutres jouent dans la rivière à ma porte. Des balbuzards, des hérons et parfois des ours y pêchent. L’air est propre et sent bon. L’eau dans mon puits est pure et sans chlore. Les visiteurs qui viennent l’été rêvent d’habiter ici.

Si j’étais une adolescente sexuellement active, où pourrais-je obtenir des préservatifs? À la pharmacie locale, tout le monde me connaît et connaît ma famille. Comment saurais-je quel produit utiliser? Tout le monde connaît ça, des condoms, mais ici, il n’y a aucun endroit où on peut les obtenir gratuitement et de façon confidentielle, et si mon tchum en achète… et bien, tous savent avec qui il sort.

Les gens ici sont sympathiques et prêts à rendre service. Ils connaissent également tous les détails intimes de la vie de chaque personne, des kilomètres à la ronde. Mes plus proches voisins, qui habitent à près d’un quart de mille d’ici, savent quand je travaille à mon ordinateur en voyant quelle lumière est allumée. À l’inverse, je ne peux éviter de savoir à quelle heure ils se couchent, qui les visitent, et souvent, ce qu’ils mangent aux repas

La chauffeuse d’autobus, l’éboueur, le chauffeur de chasse-neige, le ramasseur d’animaux et le garde-chasse habitent tous sur ma route. Bien que je ne connaisse pas personnellement plusieurs de ces personnes, je sais qui a un problème de jeu, qui a dû se réfugier dans un centre pour femmes battues, qui n’a pas payé ses taxes foncières. Une femme de la communauté achète son alcool à deux villages d’ici pour éviter les commérages sur ce qu’elle achète, la quantité qu’elle se procure et à quelle fréquence

L’anonymat n’existe pas dans des endroits où tout le monde connaît tout le monde à des kilomètres à la ronde.

Où aurais-je pu obtenir de l’information sur la sexualité sans risque et les pratiques dangereuses? Et si je pensais avoir une maladie transmise sexuellement? Que mon tchum partageait des seringues?

Notre petit village est fier de sa pharmacie, qui est aussi le bureau de poste, un point de vente Sears, un nettoyeur, une boutique de cadeaux, une agence de voyage et une franchise de rideaux. Toutes les personnes qui ont une transaction à faire s’y rendent. Il y a une grande église et une école primaire catholiques. C’est tout. Oh, et une petite clinique de santé ouverte à temps partiel. Je ne sais pas si le seul m édecin qui y travaille est pro-vie ou pro-choix.

Les médecins qui travaillent dans cette clinique et dans celles d’autres régions rurales éloignées ont refusé de prescrire des moyens de contraception aux femmes célibataires et ont délibérément transmis de la mauvaise information à leurs patientes concernant l ’avortement.

Et si j’avais 14 ans et que j’étais sexuellement active? Et si je fréquentais l’école catholique? Et si un mes règles ne se déclenchaient pas? Où pourrais-je subir un test de grossesse? Devrais-je attendre pendant plusieurs mois sans règles pour être certaine?

Tous les appels à l’extérieur du village sont des interurbains. Le seul téléphone public est à l’intersection du village et c’est là où le monde entier passe et voit tout.

Je ne peux pas risquer de téléphoner à une clinique de la maison – l’appel sera affiché sur le compte de téléphone. Je ne peux pas appeler de chez une amie pour les mêmes raisons. Si je réussis à joindre une clinique, ils veulent que je les rappelle à un jour précis pour confirmer que j’y vais. Encore des risques et des embêtements. Je peux obtenir de l’information sur Internet, mais je ne peux pas prendre rendez-vous et mes parents peuvent vérifier quels sont les sites Web que j’ai visités.

Chaque jour, je parle à des adolescentes qui vivent très loin de Toronto. Leur peur et leur anxiété sont palpables, non seulement en ce qui a trait à la procédure d’avortement mais aussi en ce qui a trait à la logistique même de prendre un rendez-vous et s’y rendre. Généralement, parmi les patientes qui demeurent loin de Toronto, ce ne sont que les femmes adultes qui retournent à la clinique pour un suivi médical.

Les services téléphoniques qui acceptent les appels à frais virés et qui ont un numéro 800 sont utiles jusqu’à un certain point. Par contre, pour que le choix à la maternité existe vraiment et non uniquement qu’en théorie, les ressources doivent être accessibles. Ces ressources et nous les travailleuses devons être l à où les femmes ont besoin de nous.

Des activités de lobbying auprès de tous les paliers gouvernementaux et tous les partis politiques pour obtenir des fonds pour la santé sexuelle en régions rurales, des services médicaux d’avortement et un accès facile aux soins de suivi … des activités de pressions auprès des bailleurs de fonds privés pour obtenir un financement… un transport sous forme de navettes-santé… des cliniques de santé sexuelle satellites ou à temps partiel pour les régions rurales et éloignées… un accès facile, gratuit et confidentiel à la contraception d’urgence… de l’information dans des endroits publics, dans un langage accessible, largement diffusée – voilà les mesures qu ’il faut prendre dès maintenant.

Malheureusement, nul ne considère ces démarches comme essentielles.


Si vous êtes à la recherche d’information concernant l’avortement ou la contraception, veuillez communiquer avec la ligne d’information confidentielle du Réseau canadien pour la santé des femmes, au numéro sans frais 1 888 818-9172 (ATS 1 866 694-6367), ou visitez le site www.rcsf.ca


Bientôt disponible

La santé des femmes vivant dans les régions rurales et éloignées : orientations pour l’élaboration de politiques et la recherche
(Rapport sommaire; Centres d’excellence pour la santé des femmes, mars 2004)

Portant sur une étude de deux ans, ce rapport sommaire sera disponible et publié en mars 2004. Les Centres d’excellence pour la santé des femmes, ainsi que les chercheuses des communautés et du milieu de la recherche partout au Canada, ont participé à la réalisation de ce projet. Les chapitres contiennent des critiques et des bibliographies de documents canadiens dans les deux langues officielles, des résultats de groupes de discussion menés dans les deux langues et auxquels ont participé plus de 200 femmes d’un bout à l’autre du pays (y compris des femmes de minorités francophones, des femmes inuites et des femmes métisses), et un compte rendu d’une consultation pancanadienne tenue en 2003. Vous pouvez obtenir le rapport en français et en anglais en consultant les sites www.pwhce.ca ou www.cewh-cesf.ca, ou en composant le (204) 982-6630.