Des médicaments dans l’eau potable

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Au cours de l’année, les manchettes dénonçaient la présence de médicaments dans l’eau, avertissant le public d’une réalité inquiétante : nos lacs, rivières, ruisseaux et eaux souterraines contiennent des quantités infimes de produits pharmaceutiques qui peuvent aboutir dans notre eau potable. La liste croissante de produits contient des substances que nous ne voulons surtout pas ingérer lorsque nous buvons notre verre d’eau par temps de canicule : des antibiotiques et des antidouleurs, des hormones et des tranquillisants, des médicaments contre la cholestérolémie, l’épilepsie et le cancer, des parfums de musc, et des phtalates, une famille de produits chimiques que l’on retrouve dans les cosmétiques, les parfums et les produits pour cheveux.

Nous ne connaissons pas encore les effets de ces substances chimiques sur la santé humaine mais des études sur les animaux révèlent des troubles à l’échelle du système de reproduction et des fonctions cérébrales. Le gouvernement fédéral travaille depuis deux ans à élaborer un plan visant à protéger la santé des Canadiennes et des Canadiens de cette nouvelle menace, ce qui est tout à son honneur. Un projet, portant l’acronyme de PREE (Projet de règlement d’évaluation sur l’environnement), franchit actuellement les dédales de la bureaucratie et sera présenté à l’automne. Malheureusement, le PREE a perdu le nord. Si le projet continue sur la voie actuelle, l’environnement qui assure les fondements de notre santé sera moins protégé que l’industrie des médicaments et des articles de toilette.

Puisque cette forme de pollution provient de l’utilisation personnelle (et non industrielle) de substances chimiques, la population doit absolument être sensibilisée à la question. Chaque personne doit bien cerner le problème, voir l’éventail des solutions possibles et s’engager dans un processus de changement. De plus, parce que les femmes ont un lien particulier avec ces produits, toute analyse de la question doit être fondée sur une comparaison entre les sexes. L’accent doit être mis sur la prévention, un principe qui n’est qu’un vœu pieux dans les documents du PREE. La meilleure façon d’enrayer la détérioration de l’environnement causée par la présence de médicaments et d’articles de toilette est de réduire l’utilisation de ces produits.

Étrangement, la documentation du PREE ne parle jamais de réduction. Ayant participé à plusieurs consultations du PREE, la raison en est, selon moi, très simple : le processus a été élaboré de façon à apaiser les craintes de l’industrie face à l’augmentation des coûts et la perte de revenus. Les groupes de santé et de revendications environnementales, lorsque consultés, devaient s’attaquer à un ordre du jour préétabli et légaliste, élaboré par des avocats gouvernementaux pour leurs homologues de l’industrie.

Les produits chimiques destinés à l’utilisation personnelle envahissent l’environnement de la façon la plus prosaïque. Cinquante à quatre-vingt-dix pour cent des ingrédients actifs d’un médicament aboutissent dans les égouts par le biais des excréments. De là, ils s’infiltrent dans une station de traitement d’eau qui n’est pas conçue pour les éliminer. Les médicaments inutilisés sont jetés dans les toilettes ou dans l’évier (les mères ont appris qu’il fallait procéder ainsi pour assurer la sécurité des enfants). Les hôpitaux et les maisons de repos disposent de vastes quantités de médicaments inutilisés parce que les résidents changent de médication, cessent d’en prendre ou décèdent. Les médicaments pris pendant un séjour en institution peuvent aussi contaminer l’environnement après le décès de la personne par les eaux qui s’écoulent des cimetières et qui aboutissent dans les nappes souterraines. Les agriculteurs administrent des médicaments à leurs bestiaux, y compris de grandes quantités d’antibiotiques, et les boues d’épuration contaminées par les médicaments sont vendues comme fertilisants agricoles.

Le problème ne se limite pas qu’aux médicaments. Les savons, les shampooings, les cosmétiques et les parfums contiennent aussi des substances chimiques qui disparaissent dans les égouts mais perdurent dans l’écosystème..

Le terme « soupe chimique » que l’on emploie pour référer à ces eaux semble peut-être exagéré quand on parle de concentrations aussi minimes qu’une partie par billion de volume. Toutefois, la science suggère qu’une exposition chronique à de multiples substances bioactives puisse nuire à la santé humaine, même à des taux peu élevés. Les médicaments sont conçus pour que de petites quantités produisent un effet et ils ne doivent pas être mélangés de façon anarchique. Les chercheurs découvrent des « fenêtres de vulnérabilité » chez les embryons puisque ceux-ci sont extrêmement sensibles aux substances chimiques, même en quantités minimes. Les tests environnementaux pour ces produits chimiques ont été mis au point depuis peu de temps et les recherches en sont encore à leurs premiers balbutiements.

À cause des normes culturelles, les femmes sont, dans la famille, les personnes qui achètent le plus souvent les médicaments et les aliments. Ce sont elles aussi qui préparent les repas, soignent les personnes malades dans la famille et mettent au rebut les produits utilisés au foyer. Plusieurs médicaments sont consommés par un sexe spécifique (p. ex. les produits de contraception et d’hormonothérapie) ou sont plus souvent prescrits à des femmes qu’à des hommes (p. ex. les antidépresseurs). Plusieurs de ces tendances en matière de prescription reflètent la médicalisation excessive de la vie des femmes, et plus précisément le recours à des médicaments pour « traiter » des événements de vie tout à fait normaux comme les menstruations, les grossesses et la m énopause.

Les femmes doivent mener le débat
Les femmes sont aussi les principales consommatrices de cosmétiques, de parfums et de produits pour cheveux, dont plusieurs contiennent des phtalates, une famille de produits chimiques industriels qui, selon les études sur les animaux, a été associée à des anomalies congénitales permanentes du système reproductif masculin.

Une étude commandée par Santé Canada dans le cadre du PREE a constaté que les femmes étaient plus intéressées que les hommes à apprendre comment éliminer les médicaments de façon sécuritaire, et plus nombreuses à exprimer le désir d’agir à partir de l’information acquise, même si le processus s’avère compliqué. Les femmes étaient aussi plus nombreuses que les hommes à jeter les médicaments dont elles voulaient se débarrasser dans les toilettes ou dans l’évier, une différence qui, probablement, témoigne du fait qu’elles sont chargées de veiller à la santé des enfants. L’étude ne contenait aucune question sondant l’opinion des consommatrices et des consommateurs concernant la r éduction de médicaments.

Comme le suggère son nom, le PREE porte surtout sur la nouvelle réglementation. Au début de l’année prochaine, Santé Canada demandera aux entreprises et autres fabricants de multiplier leurs tests assurant la sécurité des produits. Les nouveaux produits devront répondre favorablement aux tests de toxicité après avoir été diffusés dans l’environnement, et non seulement pendant leur utilisation. Quant aux produits déjà sur le marché, l’introduction graduelle d ’un protocole de tests sera exigée.

Les fabricants sont inquiets. Qu’adviendra-t-il si les tests sont coûteux, s’ils ralentissent la mise en marché, s’ils réduisent la compétitivité ou s’ils éliminent certains produits du marché? Il est normal que les fabricants aient ces interrogations, mais ces questions ne doivent pas dicter le contenu d’un programme de protection de la sant é et de l’environnement.

Les groupes œuvrant dans les domaines de la santé des femmes et de l’environnement devraient être des chefs de file dans ce débat, mais peu se sont attaqués à cette question. La plupart des groupes communautaires ont refusé de participer aux consultations gouvernementales après la rencontre préliminaire. Et pour cause, puisque la documentation scientifique et les documents de réglementation n’ont pas été rédigés pour des militants mais plutôt pour des scientifiques, des avocats et des spécialistes du marketing de l ’industrie, qui prennent le PREE très au sérieux.

Si mon médicament d’ordonnance peut aboutir dans votre tasse de café le matin, chaque armoire à médicaments dans chaque foyer devient une préoccupation publique. Heureusement, il est possible d’intervenir de nombreuses façons. Dans une série d’articles publiée dans la revue Environmental Health Perspectives couvrant plusieurs volet de la question, Christian Daughton, un scientifique de la US Environmental Protection Agency, présente un plan complet pour le court, le moyen et le long terme. À court terme, il suggère un éventail de solutions, y compris de mettre un frein à la publicité promouvant l’utilisation de médicaments auprès des consommateurs, de réduire la remise d’échantillons de médicaments aux médecins, de réduire les doses, de réduire la taille des emballages, explorer les traitements non toxiques relevant de la médecine douce, et de recycler les médicaments non utilisés plutôt que de les jeter. Il cite une étude ontarienne qui, selon ses estimations, évalue à plus de 40 millions de dollars le gaspillage de médicaments dans la province, chaque ann ée.

Monsieur Daughton argue que l’élimination d’un usage inapproprié, excessif et abusif de médicaments mènera à l’amélioration de la santé, épargnera de l’argent et favorisera la protection de l’environnement. Nous pouvons tous coller ce message sur le miroir de notre armoire à médicaments.

Chercheuse dans le domaine de la santé, Sharon Batt demeure à Halifax. Elle œuvre pour les organismes Action pour la protection de la santé des femmes et Prevention First, deux coalitions qui réclament la mise en place d’une réglementation visant la protection de la santé et de l ’environnement.

L’analyse présentée dans cet article est issue d’un document de travail portant sur les médicaments dans l’environnement, préparé pour l’organisme Action pour la protection de la santé des femmes. Ce document est disponible en ligne, à www.whp-apsf.ca.

Une version de cet article a d’abord été publiée dans le Globe and Mail (31 juillet 2003).