Fabriqué au Canada »

Taille du texte: Normal / Moyen / Grand
Version imprimableVersion imprimable



Comme les rapports récents du Comité sénatorial Kirby et de la Commission Romanow l’indiquent, le système de santé canadien est en crise. Toutefois, le Canada n’est pas le seul pays à être aux prises avec ce problème. Tous les systèmes de santé du monde sont en crise. Les mêmes forces et les mêmes enjeux qui ont déclenché cette crise au Canada sont aussi présents ailleurs. En Europe, on craint que les dépenses en matière de santé ne grimpent follement, même dans les pays où les coûts liés à la santé n’ont pas beaucoup entamé le produit national brut. La plupart des pays européens dotés d’un système de santé à deux vitesses ainsi que l’Australie et la Nouvelle-Zélande voient les composantes publiques de leur système se détériorer et sont témoins de la croissance des coûts de l’assurance-maladie privée. Les États-Unis, ce bastion de la libre concurrence, éprouvent plus de difficultés que la plupart des autres pays. Chez nos voisins, la faute est mise sur le dos des soins gérés, mais les difficultés sont les mêmes. Bien que les forces sociales et économiques internationales exercent une influence, chaque pays réagit à sa manière. En tant que Canadiennes et Canadiens, quelle sera donc la voie que nous choisirons?

La crise actuelle de notre système de santé n’est pas uniquement une question d’argent ou d’inefficacité. Elle est le symptôme de valeurs floues en ce qui a trait à notre définition du concept de santé et de soins, à l’importance que nous donnons à la santé dans notre société, et au rôle des gouvernements dans ce créneau. Les enjeux qui entrent dans l’élaboration d’objectifs ne portent pas uniquement sur la création de nouvelles options permettant d’obtenir plus d’argent pour les soins de santé. Nos valeurs de base doivent s’appuyer sur des questions fondamentales – quelle est notre perception de la relation entre la santé et le bien-être de la population, du concept de santé et du principe d’équité? En fait, ce qui importe dans ce dossier, c’est la construction d’une société fondée sur la justice et l’empathie, non seulement pour les populations actuelles, mais aussi pour les générations à venir.

Les problèmes qui ont déclenché les crises au sein du système de santé moderne ne peuvent être résolus simplement à coup d’argent. Nos décisions en matière de politiques sont des décision morales, où il est question de justice, d’empathie et de comportements de société responsables. D’une certaine manière, ces questions sont liées à l’inquiétant phénomène de la médicalisation de nos vies, à la commercialisation des soins et à la préséance du marché sur les priorités en matière de santé.

Notre façon de définir la question détermine en grande partie comment nous allons réagir. Si le système de santé est en crise, de quelle sorte de crise s’agit-il? Selon nous, la crise du système de santé est une question d’allocation de ressources. Une fois la problématique présentée en ces termes, les enjeux sont définis comme des questions de financement. C’est une litanie que nous connaissons malheureusement trop bien : les coûts des soins de santé excèdent les moyens des provinces; les attentes pour accéder à la technologie sont beaucoup trop longues; les nouveaux médicaments coûteux ne sont pas offerts à tous ceux qui en ont besoin; et il n’y a pas suffisamment de lits dans les hôpitaux pour répondre à la demande. Cette façon de penser fait que les politiques deviennent un grand jeu d’allocation, avec ses gagnants et ses perdants. En raison de l’omniprésence de la technologie et des bénéfices presque illimités qu’offre la médecine, une telle définition de la question mène naturellement à des options dont le but sera d’augmenter les sommes allouées pour ces ressources par le biais d’un financement privé.

Nous devons réfléchir à des questions plus profondes : quels sont les buts du système de santé? Ces buts sont-ils de dispenser des soins illimités à tous les citoyens et à toutes les citoyennes? Quelle sorte de produit constituent les soins de santé? Ces soins sont-ils une marchandise qui peut être achetée par ceux qui en ont les moyens ou, d’une certaine manière, sont-ils le symbole de la communauté même? La viabilité de tout système de santé, dans le sens propre du terme, est-elle la garantie d’un engagement envers la communauté? Si oui, comment pouvons-nous mesurer cet engagement? Quelle langue sera en usage? Quels espaces publics mettrons-nous sur pied et entretiendrons-nous? Comment composons-nous avec les différences de valeurs profondes et souvent irréconciliables qu’un débat public sur le système de santé peut soulever? Quel type de justice ou de société recherchons-nous? La commercialisation de la santé et des soins est-elle si avancée sur la scène internationale que le débat public que nous espérions mener sur ces questions n’est qu’un rêve idéaliste et nostalgique, peut-être même romantique? Les valeurs du marché ont-elles supplanté celles de la justice et de l’empathie?

La crise du système de santé canadien ne porte pas uniquement sur l’allocation des ressources. Elle porte aussi sur l’avenir des soins en tant que bien commun et sur des décisions prises par des citoyennes et des citoyens à l’échelle mondiale, fondées sur la justice et la compassion. Il faut développer de nouvelles perspectives et de nouvelles façons de procéder pour permettre aux citoyennes et aux citoyens de clarifier ensemble les valeurs qui sous-tendront les choix de société.

Dre Nuala Patricia Kenny est professeure de bioéthique à la Dalhousie University. Elle a déjà été sous-ministre de la Santé de la Nouvelle-Écosse et est membre fondatrice du conseil d’administration des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC). Elle vient de publier un livre intitulé What Good Is Health Care? Reflections on the Canadian Experience [Le système de santé est-il efficace? Réflexions sur l’expérience canadienne] (CHA Press, 2002). www.cha.ca/publishing.htm .