Les agricultrices témoignent du stress qu'elles vivent

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À une époque où nous sommes « dévorés par le stress », où nous surveillons notre « niveau de stress » et où nous parlons constamment « d'éliminer notre stress », la plupart d'entre nous connaissons assez bien le rapport qui existe entre le stress et la santé. Toutefois, comme l'a constaté Wendee Kubik dans sa recherche sur la santé des agricultrices, le stress n'est pas réparti de façon égale au sein de la population.

Wendee Kubik, une candidate au doctorat au département des Études sur la région des plaines canadiennes de l'Université de Regina, a commencé à s'intéresser à la question du stress chez les agricultrices et les agriculteurs dans le cadre d'un emploi à temps partiel qui l'a amenée à réaliser des sondages téléphoniques auprès de la population agricole. « Lorsque je leur demandais s'ils avaient d'autres commentaires concernant les lignes ferroviaires sur courtes distances, ils se mettaient à se défouler et racontaient comment l'agriculture était une activité stressante. C'est à ce momentlà que j'ai pris conscience à quel point l'agriculture peut être une occupation difficile », se rappelle la chercheuse.

S'appuyant sur cette observation, madame Kubik a éventuellement lancé un important projet de recherche sur le stress en milieu agricole. Elle a constaté que ce sont les femmes qui sont « les piliers » de ces fermes. Elle a découvert que le rôle des femmes au sein de l'économie agricole avait énormément changé en réponse à la crise agricole. En plus de leurs responsabilités traditionnelles qui les amènent à s'occuper de la maison, prendre soin des enfants et contribuer à la communauté, les agricultrices doivent aussi occuper des emplois rémunérés à l'extérieur tout en participant aux tâches agricoles pour assurer la survie de la ferme familiale.

Madame Kubik s'est interrogée sur l'impact de cette charge de travail sur la santé des agricultrices et a constaté que peu de recherches portant sur les agricultrices ont été réalisées. Elle s'est donc mise au travail pour trouver des réponses à ses questions. Dans le cadre de sa recherche, elle a conçu un questionnaire écrit auquel ont répondu 717 agricultrices de municipalités rurales, partout en Saskatchewan. De plus, elle a mené 20 entrevues en personne auprès d'agricultrices sélectionnées au hasard. Les résultats ont révélé la présence d'un « sentiment de désespoir et de frustration total ».

Les agricultrices faisant partie de l'échantillonnage de madame Kubik ont signalé des niveaux de stress très élevés et beaucoup d'entre elles éprouvaient régulièrement des symptômes physiques associés au stress : 66 % des répondantes disaient éprouver des troubles de sommeil, 53 % signalaient une incapacité à se concentrer, 57 % disaient éprouver de la difficulté à se détendre et se sentaient angoissées, tristes ou déprimées, et 48 % disaient qu'elles se sentaient irritables ou impatientes.

Madame Kubik a comparé les résultats de sa recherche avec les statistiques contenues dans l'Enquête nationale sur la santé de la population[1], et 83 % des agricultrices faisant partie de l'échantillonnage de madame Kubik avaient consulté leur médecin de famille au cours des 12 derniers mois, comparativement à 19 % chez la population canadienne totale, ce qui appuie l'hypothèse selon laquelle les agricultrices ont davantage de problèmes de santé. De plus, 49 % des agricultrices considèrent qu'elles font de l'embonpoint, comparativement à 23 % chez la population canadienne, et un taux alarmant de 45 % d'agricultrices ont signalé des problèmes de santé à long terme.

Bien que les femmes aient identifié l'aspect économique comme le principal facteur responsable du stress lié à l'agriculture, elles se sentaient responsables du stress que vit leur famille. « Parce que les femmes sont conditionnées à prendre en main la santé de leur famille, elles se sentent obligées à voir au bien-être de tous les membres de la famille, même s'il y a des éléments qui leur échappent », a constaté madame Kubik.

Les conséquences de taux très élevés de stress et de problèmes de santé dans les communautés rurales sont inquiétantes. Les femmes ont dit à la chercheuse qu'elles voient leur communauté disparaître peu à peu, puisque les gens quittent les fermes familiales et que les divorces, les suicides et la maladie sont de plus en plus fréquents. Lorsque madame Kubik leur a demandé comment elles entrevoyaient l'avenir dans le domaine de l'agriculture, la plupart d'entre elles ont répondu qu'il serait dominé par les grosses entreprises agricoles.

Les femmes interviewées ont émis de nombreuses recommandations en ce qui a trait à l'amélioration de leur situation. Premièrement, elles ont identifié un besoin de mettre sur pied des institutions de santé inclusives qui regrouperaient en un seul lieu des services de soins, des garderies, des programmes de formation à l'emploi et des services de santé mentale. « Les femmes ont affirmé qu'elles avaient vraiment besoin de services de counseling, mais le recours aux services de santé mentale suscite encore de tels jugements réprobateurs que les gens ont peur que leur entourage reconnaisse leur voiture stationnée sur les lieux d'une clinique de santé mentale », explique la chercheuse.

Deuxièmement, les femmes ont signalé des problèmes d'accès aux services de santé dans certaines régions de la province, et une pénurie générale de médecins. Elles ont recommandé l'augmentation du nombre d'infirmières comme solution possible pour répondre au besoin d'augmenter les services de soins dans un plus grand nombre de communautés.

Les femmes interviewées ont également suggéré d'augmenter les services mobiles. Madame Kubik a expliqué qu'il existait un service mobile de dépistage de cancer du sein qui visite les communautés rurales de la Saskatchewan, chaque année. En général, ce service est commandité par un groupe communautaire et présenté comme un événement qui a lieu durant les périodes plus tranquilles du cycle agricole. Selon la chercheuse, ce programme a remporté un vif succès et les femmes ont identifié cette initiative comme un modèle qui répond à leurs besoins et qui améliorait l'accès à des services de santé essentiels.

Dans une quatrième recommandation qu'elle émet elle-même, madame Kubik invite les consommateurs canadiens à apprécier l'apport des fermes familiales. « L'aide gouvernementale accordée aux agricultures ne peut pas faire de miracles. À moins que les Canadiens et les Canadiennes ne veulent une nourriture qui provienne uniquement des grosses entreprises agricoles, la population doit abandonner l'idée selon laquelle la nourriture doit être offerte à prix très bas. Si nous voulons que ces familles survivent, nous devons appuyer les fermes familiales. »

Madame Kubik a remis un rapport à Santé Canada intitulé Divers rôles des femmes dans l'économie agricole et les conséquences de ces rôles pour leur santé, leur bien-être et leur qualité de vie, affiché en ligne à l'adresse : http://www2.itssti.hc-sc.gc.ca/B_Pcb/HTF/Projectc.nsf/FrenchAll/
0457786DD4707E77852566350062FD28


Sources:
[1] Le Comité consultatif fédéral, provincial et territorial sur la santé de la population (1999). Rapport statistique sur la santé de la population canadienne. Ottawa : Santé Canada.