Recherche en tant que contrat spirituel : un projet sur la santé des femmes Autochtones

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par Leslie Timmins

Cet article s’appuie sur une entrevue avec Connie Deiter

Dans le passé, lorsqu’un anthropologue approchait une tribu des Premières nations afin de documenter, par exemple, une cérémonie, il arrivait quelquefois que de fausses informations étaient données. Si le chercheur oubliait de « payer » pour les connaissances offertes, il risquait de se placer et de placer le donneur d’information dans une situation compromettante. En cri, le terme pastahow fait référence au tort spirituel ou à la « dette » qui serait transmise à la parenté et aux générations futures du donneur ou du receveur de cette connaissance, si le paiement approprié n’était pas effectué. Si vous prenez quelque chose de quelqu’un, vous devez donner quelque chose en retour afin de garder la vie en équilibre. De cette façon, toute connaissance est une connaissance spirituelle.

Connie Deiter et Linda Otway, deux chercheuses associées au Centre d’excellence pour la santé des femmes— région des Prairies, ont récemment terminé une étude dans laquelle elles appliquent ce principe. « Lorsque Linda Otway et moi avons approché les aînées des Premières nations pour notre recherche sur la santé et le ressourcement de la communauté, indique Connie Deiter, nous leur avons apporté des présents traditionnels comme des sachets de tabac et des draps de coton, ainsi qu’une rétribution. D’une certaine façon, nous suivions une « méthode de recherche » que nous avions apprise lorsque nous étions enfants. Lorsque nous avons demandé à une aînée de nous apprendre quelque chose ou de prier pour nous, nous les payions avec un présent. Les habiletés ou les avantages que nous avions gagnés augmentaient en retour la valeur de notre famille et de notre communauté. Lorsque nous leur avons demandé de partager ces connaissances dans le cadre de notre étude de recherche, nous savions que nous étions en train de signer un contrat spirituel. »

L’étude complète, Sharing Our Stories on Promoting Health and Community Healing: An Aboriginal Women’s Health Project, indique que les définitions de la santé, du ressourcement et des communautés en santé, telles qu’elles sont formulées par les femmes rencontrées par Otway et Deiter et par celles qui ont répondu à leur sondage, conservent toujours des parcelles de ces anciennes conceptions. « Une préoccupation continue concernant "l’équilibre" et le pastahow est visible », affirme Deiter. Ce que vous faites maintenant, ou qui vous est fait, met en place ce qui arrivera dans l’avenir, la façon dont nous traitons les autres a une répercussion fondamentale sur notre santé. Même si les aînées expriment ces visions en termes spirituels explicites et que les femmes (plus jeunes) lors du sondage utilisaient principalement des termes profanes, la plupart des réponses des femmes démontrent une plus vaste compréhension de la santé que celle offerte par seulement une vision biomédicale. »

Un total de 98 femmes provenant du Manitoba et de la Saskatchewan ont participé à l’étude, dont cinq aînées. « Puisqu’une partie de l’histoire des Premières nations n’a pas été enregistrée, nous voulions parler aux femmes plus âgées, qui avaient vécu en pensionnat. Des femmes qui connaissaient l’ancien régime des permis, celui dans lequel on demandait au gens d’avoir un laissez-passer d’un agent autochtone afin de recevoir des soins médicaux. Avec les aînées, nous avons utilisé une méthode d’entrevue qui nous permettait d’avoir une histoire orale, si l’orateur le désirait. Nous posions une seule question, "Que pensez-vous qu’est la santé?" Les réponses des aînées plaçaient les termes "ressourcement" et "santé" autant dans des contextes personnels qu’historiques, associant les termes colonisation et maladies. »

Amy, une grand-mère sioux de Oak Lake, au Manitoba, qui est diabétique, affirme : « Mes problèmes de santé, je crois, ont commencé lorsque j’avais huit ans. Maintenant je suis âgée de soixante-sept ans. Dans ce laps de temps, j’ai été victime d’abus sexuels, de violence physique et psychologique. Lorsqu’on m’a sortie de ma maison pour me placer en pensionnat — à partir de ce jour, ma maladie a commencé. Grâce au ressourcement, j’ai retrouvé […] mes coutumes indiennes et de Dakota. Je suis maintenant à jeun depuis vingt ans, le Créateur m’a aidée et j’ai aidé les autres ». Inez, une aînée de la tribu des Cris-des-Plaines, âgée d’une soixantaine d’années, se souvient : « Pendant un long moment, au pensionnat de Onion Lake, j’avais ce que l’on appelait un "écoulement dans les oreilles"; aucune mesure n’a été prise […] Aujourd’hui, je suis les coutumes indiennes. Je retourne toujours à ma réserve pour me ressourcer et me reposer. »

Les plus grandes préoccupations déterminées par les aînées représentent la violence familiale, le diabète et le besoin d’un plus grand nombre de services de santé non assurés.

Même si les prescriptions de médicaments sont « gratuites » pour les gens des Premières nations en vertu de la Loi sur les Indiens, Deiter mentionne qu’un certain nombre de femmes affirme qu’ils sont habituellement assurés pour les « anciens » médicaments. « Si nous voulons obtenir les nouveaux médicaments (et les plus efficaces), nous devons les payer nous-mêmes. »

Même si la majorité des répondantes au sondage étaient des jeunes femmes, 70 p. 100 s’entendent avec les aînées pour désigner la violence familiale comme leur première préoccupation en matière de santé. Elles ont choisi cette option devant le syndrome d’alcoolisation fœtale, l’hypertension et le cancer. De plus, tout comme les aînées, elles ont mentionné le diabète comme leur deuxième préoccupation, suivi de l’abus d’alcool ou d’autres drogues et les questions de santé mentale.

La plupart des répondantes ont affirmé que leur communauté n’était pas en santé et leur définition de « santé » a démontré un haut niveau de consensus. Voici une description commune : « [un endroit] où tout le monde travaille ensemble et se préoccupe l’un de l’autre. » Une femme a écrit qu’une communauté en santé est « une communauté libérée de toute mauvaise santé [ou] qui comporte des gens qui, malgré une mauvaise santé, sont sains intellectuellement, spirituellement… et émotionnellement. »

Confirmant d’autres recherches sur la pauvreté des femmes autochtones au Canada (Statistique Canada, Profil autochtone, Ottawa, 1996), les données démontrent que 57 p. 100 des répondantes vivent avec un revenu de moins de 20 000 $ par année, seulement 40 p. 100 ont un emploi à temps plein ou à temps partiel, et 35 p. 100 sont chef de famille monoparentale. Même si certaines ont mentionné « une bonne alimentation » comme faisant partie d’une bonne santé et la plupart des femmes ont affirmé que leurs besoins nutritionnels étaient satisfaits, certaines d’entre elles affirmaient que régulièrement, elles n’avaient pas les moyens d’acheter des aliments frais. « Je n’ai pas les moyens de suivre le Guide alimentaire canadien » était le commentaire énigmatique d’une des femmes. « Parmi les 28 p. 100 de celles qui ont affirmé que leurs besoins nutritionnels n’étaient pas satisfaits, Deiter souligne que certaines ont affirmé ne pas avoir mangé pour s’assurer que leurs enfants étaient nourris. »

« Notre étude révèle que les femmes autochtones voient la santé comme une condition holistique, largement créée par la communauté et pour la communauté », affirme Deiter. « Nous avons utilisé une variété d’outils de recherche pour arriver à cette conclusion, mais il était essentiel, selon notre point de vue, d’incorporer des méthodes qui étaient appropriées à la culture que nous étudiions. Maintenant, il est essentiel que les gouvernements adoptent cette vision de la santé et qu’ils autorisent les femmes autochtones à la réaliser. »

Cet article a été tiré du Bulletin de recherche des Centres d’excellence pour la santé des femmes, vol. 2, numéro 3, Hiver 2002. Pour obtenir un abonnement gratuit à ce bulletin, veuillez contacter le RCSF.

Leslie Timmins est rédactrice adjointe du Bulletin de recherche des Centres d’excellence pour la santé des femmes. Connie Dieter est une écrivaine et une chercheuse cri-des-Plaines, qui défendra bientôt une thèse de maîtrise ès arts portant sur l’histoire orale, à l’Université de l’Alberta.

Pour obtenir un exemplaire du rapport complet de Sharing Our Stories on Promoting Health and Community Healing: An Aboriginal Women’s Health Project veuillez contacter le Centre d’excellence pour la santé des femmes—région des Prairies
Tel. : (204) 982-6630, Téléc. : (204) 982-6637
Courriel :

pwhce@uwinnipeg.ca
Téléchargement : www.pwhce.ca/pdf/deiter.pdf