La recherche sur la santé des femmes autochtones

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par Madeline Stout, Gregory D. Kipling et Roberta Stout

En novembre 2000, les cinq Centres d’excellence pour la santé des femmes, le Réseau canadien pour la santé des femmes et le Bureau pour la santé des femmes de Santé Canada ont déterminé que la santé des femmes autochtones exigeait un travail de synthèse prioritaire. On nous a demandé de regrouper les connaissances et l’expérience accumulées par l’intermédiaire des Centres en matière de santé des femmes autochtones, afin d’établir des priorités en vue des travaux de recherche à venir.

Notre rapport, intitulé Rapport final du Projet de synthèse des recherches sur la santé des femmes autochtones, donne d’abord un aperçu des principaux indicateurs de la santé, dont ceux qui sont liés à la santé des femmes autochtones au Canada; il propose ensuite un examen et une synthèse critiques des recherches et autres projets axés sur la santé des femmes autochtones qui ont été entrepris ou financés par les Centres d’excellence pour la santé des femmes. Il présente également un compte rendu de l’Atelier national traitant de la recherche sur la santé des femmes autochtones tenu à Ottawa en mars 2001 et renferme des recommandations qui serviront à établir des priorités de recherche en cette matière.

La recherche mise en contexte
On affirme depuis longtemps que les chercheurs et les décideurs manifestent peu d’intérêt à l’égard des enjeux auxquels font face les femmes autochtones au Canada. Doublement marginalisées du fait qu’elles sont femmes et autochtones, ces dernières ont rarement profité de recherches soutenues qui explorent en profondeur leurs vies, leurs problèmes et leurs forces.

Cette situation s’est améliorée au cours des quinze dernières années, les organismes de femmes autochtones et leurs alliés ayant contraint les décideurs à prendre conscience des injustices consternantes qui caractérisent la vie de bon nombre de femmes autochtones. Toutefois, une grande partie du travail accompli a une portée étroite et n’aborde souvent qu’indirectement la marginalisation et l’oppression des femmes autochtones.

La recherche sur les politiques et les structures en place est de plus en plus critique; le rapport cite un certain nombre d’exemples à cet égard. Les travaux se concentrent notamment sur l’utilisation que font les femmes et les hommes autochtones du système de santé officiel, en insistant particulièrement sur la nature et la portée des obstacles à l’accès. On a étudié également un certain nombre de questions émergentes comme le VIH/sida, le diabète et les répercussions du projet de loi C-31. Les chercheurs et les décideurs s’intéressent de plus en plus aux déterminants de la santé ainsi qu’à l’importance de tirer profit des connaissances déjà présentes au sein des collectivités autochtones, ce qui constitue une évolution notable dans ce domaine.

Il faudra néanmoins consacrer des ressources additionnelles à l’étude de cette population, dont les problèmes demeurent sous-étudiés et mal compris, malgré le travail novateur orienté sur l’action parfois entrepris en cette matière.

La recherche dans les Centres d’excellence pour la santé des femmes
Selon notre analyse, les projets entrepris par les Centres d’excellence portent sur cinq thèmes principaux, soit l’état de santé des femmes autochtones, la violence et les abus sexuels, la toxicomanie et la santé maternelle, les comportements favorisant la santé et l’accès aux services.

Bien que toutes les initiatives entreprises ou financées par les Centres portent sur des préoccupations clés pour les femmes autochtones, il faudra entreprendre d’autres travaux dans certains domaines. En particulier, il faudra prendre des mesures pour assurer que les méthodes de recherche sont clairement exposées et respectent les multiples fardeaux des femmes autochtones, tout en veillant à ce que les projets tiennent compte de la diversité linguistique et culturelle.

Parmi les autres problèmes qui ont été cernés, notons le manque de fonds destinés à la recherche et le besoin d’assurer un suivi adéquat. Notre rapport souligne également qu’il faut donner aux femmes autochtones le contrôle sur les recherches les concernant et améliorer la formation et les occasions de réseautage pour les femmes autochtones actives dans le secteur de la recherche. Nous insistons sur le besoin de créer des partenariats et de favoriser la collaboration entre organismes autochtones et non autochtones.

Indigéniser le processus de recherche
Nous avons établi un certain nombre de recommandations pour promouvoir l’indigénisation du processus de recherche. Les Centres d’excellence pour la santé des femmes, en collaboration avec les chercheuses, chercheurs et organisations autochtones concernées, devront élaborer une stratégie visant à établir des collaborations et des partenariats équitables, durables et englobants. Ils devront également éduquer les chercheuses et les chercheurs, de même que les participantes et les participants aux projets de recherche, sur la recherche en santé et les femmes autochtones.

Les organisations autochtones doivent également prendre part à l’élaboration d’une stratégie visant à incorporer les histoires vécues, les expériences et les connaissances des femmes autochtones dans un cadre analytique qui pourrait servir de « lentille » dans les travaux de recherche. Il faut promouvoir un dialogue entre les chercheuses et les chercheurs des sphères universitaires et communautaires et aborder les points en litige liés à la recherche en matière de santé des femmes autochtones, particulièrement en ce qui a trait à l’identité, à la culture et aux principales catégories sociales.

Encourager la participation des femmes autochtones au processus de recherche
Les Centres doivent reconnaître les multiples fardeaux portés par les femmes autochtones, y compris un mauvais état de santé, la pauvreté, la violence, la toxicomanie, les soins aux enfants et une surveillance démesurée. Les chercheuses et les chercheurs, de même que les organisations autochtones et non autochtones, devraient travailler avec les femmes autochtones dans les collectivités dans le but de favoriser la participation de ces dernières aux projets de recherche; ils devraient en outre mettre en commun les approches susceptibles de mobiliser cette population et cerner les moyens de renforcer la recherche entreprise à l’initiative de la collectivité.

Les Centres d’excellence pourraient, de concert avec le Réseau canadien pour la santé des femmes, coordonner la recherche et élaborer une politique visant à appuyer les groupes de femmes autochtones; faire participer les chercheuses et les chercheurs jugés aptes personnellement à travailler avec les femmes autochtones; protéger les droits des chercheuses, des chercheurs et des femmes autochtones; miser sur le rôle de premier plan joué par les femmes autochtones au sein de leur collectivité en matière de santé; reconnaître la capacité en évolution des femmes autochtones à mener des recherches; et se montrer sensibles aux différents groupes d’opinion.

Les Centres d’excellence pourraient également travailler avec les chercheuses et les chercheurs dans le but de concevoir un outil d’analyse qui aiderait à établir des priorités en matière de recherche sur la santé des femmes autochtones, de sorte qu’on puisse, d’une part, évaluer les répercussions des gestes posés relativement à certaines questions clés et, d’autre part, entrevoir les conséquences de l’inaction. On devrait également examiner le paradigme douleur-santé-guérison sur lequel se fonde la prestation des services de santé aux femmes autochtones.

Nous formulons le souhait que les Centres d’excellence pour la santé des femmes, le Bureau pour la santé des femmes et d’autres ministères fédéraux concernés envisageront la possibilité de tenir une rencontre annuelle sur la recherche en matière de santé des femmes autochtones.

Combler les lacunes et les faiblesses en matière de recherche sur la santé des femmes autochtones
Nous recommandons que les Centres d’excellence travaillent avec les chercheuses et les chercheurs, de même qu’avec les organisations autochtones et non autochtones concernées, pour atteindre les objectifs suivants : déterminer quels pourraient être les modèles d’agencement et de recoupement entre les méthodes de recherche d’orientation universitaire et communautaire; cerner les indicateurs de santé positifs; favoriser le réseautage entre les chercheuses et les chercheurs actifs dans le domaine de la santé des femmes autochtones; tirer profit des nouvelles technologies de l’information pour diffuser et partager les résultats de recherche; entreprendre des analyses en vue de comparer les tendances, les questions et les solutions à l’échelle locale, nationale et internationale; élaborer des analyses en fonction du sexe et du point de vue des Autochtones.

Les Centres devraient travailler avec les chercheuses et les chercheurs pour concevoir des méthodes adaptées au contexte culturel; identifier des collectivités modèles telles qu’Alkalai Lake et Hollow Water; élaborer une base de connaissances réunissant les concepts et les principes clés autochtones pouvant être pertinents en matière de recherche en santé (p. ex. le respect); situer la recherche dans un contexte élargi sur le plan social, économique, juridique et culturel; entreprendre des recherches qui tiennent compte de la diversité des femmes autochtones; comprendre les implications de la médicalisation de la santé des femmes autochtones; mener des recherches qui appuient les besoins des programmes à l’intention des femmes autochtones.

Un fort consensus se dégage de l’Atelier national traitant de la recherche sur la santé des femmes autochtones : la recherche doit être orientée vers l’action et on doit lui donner suite. Une participante exprime ce sentiment en ces termes : « … une fois que le projet de recherche est terminé, nous devons faire tout ce qui est nécessaire pour agir. » Il faut donc chercher des moyens de promouvoir le changement.

Le texte intégral du Rapport final du Projet de synthèse des recherches sur la santé des femmes autochtones peut être téléchargé à l’adresse www.cwhn.ca/ressources/synthese/synthesis-fr.pdf. On peut également en commander des exemplaires en français ou en anglais au Réseau canadien pour la santé des femmes.

Madeleine Dion Stout est une éducatrice originaire de la nation Kehiwin; elle parle la langue crie. Sa réputation dans le domaine de la santé des femmes n’est plus à faire; elle a publié des études pour le compte de Condition féminine Canada et d’autres organismes. Autrefois membre du corps professoral de l’Université Carleton, elle réside maintenant en Colombie-Britannique. Gregory D. Kipling est chercheur dans le domaine de la santé et travaille présentement sur le thème de l’immigration et sur des questions ayant trait aux réfugiés. Roberta Stout est une Crie de Kehewin, en Alberta, et les travaux qu’elle mène actuellement portent sur les femmes autochtones, la santé et l’environnement.