Critique de livre

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par Connie Deiter

Just Another Indian
par Warren Goulding
Fifth House Ltd.
Calgary, Canada
2001



Il s’appelle John Martin Crawford et il est l’un des tueurs en série les plus dangereux au Canada. Il a violé et assassiné sans pitié quatre femmes et peut-être même davantage. Ses crimes le placent dans la classe des David Berkowitz, Ted Bundy et Paul Bernardo, mais la plupart des gens n’ont jamais entendu parler de lui. Comment expliquer cela? Parce que ses victimes étaient des femmes autochtones, selon la thèse avancée par Warren Goulding et quelques autres.

Je ne sais pas laquelle de ces deux constatations me perturbe le plus : le fait que le grand public canadien en sait plus long sur les fêtes d’anniversaire auxquelles participe Karla Homolka en prison ou le fait qu’il ignore le nom de John Martin Crawford.

Warren Goulding pratique le journalisme depuis plusieurs années en Saskatchewan. Il aborde dans ce livre un sujet qui n’a intéressé personne au cours du procès. Mais le récit qu’il fait des meurtres, de l’enquête et des procès est captivant.

L’ouvrage de 220 pages commence par une suite de questions lancées aux médias. Pourquoi l’enquête sur les meurtres et les procès qui ont suivi n’ont-ils pas fait la une des journaux? Pourquoi n’ont-ils pas fait l’objet du même traitement teinté de vertueuse indignation que le cas Paul Bernardo? Un chroniqueur de Saskatoon a répondu que c’était une question de géographie et d’absence de drame. S’il s’était agi de Toronto, a-t-il fait valoir, l’affaire aurait sans doute fait la une. Et à son avis, le racisme n’était pas en cause.

En tant que femme autochtone ayant grandi dans le sud de la Saskatchewan, j’estime qu’il s’agit là d’une réaction typique, issue du statu quo mâle et blanc qui prévaut en Saskatchewan. Ses tentatives d’explication face au silence qui a entouré les meurtres satisfont ceux qui ne souhaitent pas voir se transformer une structure sociale qui maintient les femmes des Premières nations en marge de la société, sans emploi et vivant dans la pauvreté.

Ce livre vaut la peine d’être lu. Il nous met au défi de réfléchir au racisme, au sexisme et à l’inégalité de pouvoir au sein de notre société. Dans ses commentaires à la clôture du procès, le juge Wright a résumé l’affaire en ces termes : « Il semble que quatre facteurs motivaient le choix des victimes de M. Crawford : en premier lieu, elles étaient jeunes; en deuxième lieu, il s’agissait de femmes; en troisième lieu, elles étaient autochtones; enfin, elles étaient des prostituées. Elles vivaient éloignées de leur collectivité et de leur famille. L’accusé les traitait avec mépris et les brutalisait; il les terrorisait et finissait par les tuer. Il semblait déterminé à détruire en elles jusqu’à la toute dernière parcelle d’humanité. »

Le livre de Goulding redonne une part de cette humanité perdue à Eva Taysup, Calinda Waterhen, Shelly Napape et Mary Jane Serion. Il nous incite aussi à regarder au-dedans de nous-mêmes, de nos familles et de nos collectivités pour y chercher les éléments qui ont donné naissance à un homme comme John Martin Crawford.

Connie Deiter est juriste-conseil, chercheuse et chargée de cours à l’école de journalisme de l’Université de Regina.