Les femmes des Prairies, la violence et les actes autodestructeurs

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Les femmes des Prairies, la violence et les actes autodestructeurs
Compte-rendu de Cathy Fillmore et Colleen Anne Dell

Les actes autodestructeurs chez les femmes constituent un sérieux problème sur le plan de la santé au Canada. Au cours des dernières années, la Elizabeth Fry Society of Manitoba, dans le cadre de son travail auprès des femmes en conflit avec la loi, a reconnu une hausse alarmante du nombre de femmes qui sont identifiées comme prédisposées à des actes autodestructeurs, ainsi qu'un besoin de mener de plus amples recherches et de comprendre davantage ce phénomène.

Fondés sur des témoignages de femmes, les perceptions et récits du personnel et l'étude de documents interdisciplinaires, les actes autodestructeurs sont définis comme suit : « Tout acte physique, émotionnel, social ou spirituel qu'une femme peut poser avec l'intention de se blesser de façon volontaire. Un tel geste constitue une façon de composer avec une souffrance et une détresse émotives et de survivre à une telle souffrance, laquelle est le reflet d'expériences traumatisantes vécues en situation d'abus et de violence perpétrés au cours de l'enfance et des années adultes. C'est un geste symbolique qui remplit plusieurs fonctions chez les femmes qui luttent pour survivre. »

Appliquant une approche féministe à la méthodologie de recherche, cette étude génère de nouvelles connaissances sur les actes autodestructeurs en tant que sujet important dans le domaine de la santé des femmes. Contrairement à des études antérieures, elle démontre l'existence d'un lien tout aussi important entre les expériences d'abus et d'autodestruction vécues pendant les années adultes et celles vécues au cours de la petite enfance. Ces résultats constituent une importante contribution à la documentation interdisciplion ee portant sur la santé des femmes en général aussi bien qu'en contexte particulier, tels les établissements correctionnels.

À partir de ces résultats, les chercheuses peuvent effectuer des recommandations à l'intention du personnel correctionnel et communautaire oeuvrant auprès des femmes ayant des comportements autodestructeurs, et faire des suggestions concrètes dans le cadre de l'élaboration de politiques. Elles soulignent également l'importance d'établir des politiques axées sur les femmes qui tiennent compte de leurs antécédents uniques et des circonstances socioé-conomiques et politiques, ainsi que des facteurs individuels et structuraux qui font en sorte que les femmes « choisissent » de commettre des actes autodestructeurs pour composer avec la souffrance et la détresse émotives et de survivre à cette souffrance.

Une compréhension beaucoup plus grande a été acquise concernant les mécanismes de soutien et les services offerts, ainsi que les besoins des femmes qui s'infligent volontairement des blessures pendant leur incarcération ou lorsqu'elles sont en liberté. Des connaissances approfondies ont été acquises à ce sujet en rapport à la culture autochtone. Une étude des interventions efficaces et non efficaces face aux pratiques d'automutilation dans ces deux contextes constitue un sous-produit important de la recherche.

Il existe un consensus général à l'effet que les comportements d'autodestruction sont surtout présents chez les femmes incarcérées. Les résultats de recherche sont importants parce qu'ils examinent des événements critiques qui se sont déroulés au cours de l'enfance et des années adultes des femmes, événements qui précèdent l'adoption de comportements autodestructeurs. Ces expériences de vie sont typiquement inscrites dans une histoire de marginalité — pauvreté, sexisme, racisme et discrimination. À l'intérieur de ce cadre de travail élargi, les chercheuses ont examiné, chez certaines femmes, les stratégies qu'elles utilisent pour composer avec la violence et la souffrance émotionnelle et pour survivre à celles-ci en ayant recours à des actes autodestructeurs. Cette approche a mené à un point de vue selon lequel les actes autodestructeurs constituent un mécanisme de réaction nécessaire, quoique malsain, qui permet à des femmes de composer avec des conditions émotivement stressantes et opprimantes.

Les cas d'actes autodestructeurs sont plus fréquents chez les femmes ayant des antécédents familiaux instables et non soutenants. Elles ont vécu une enfance caractérisée par de nombreux déménagements et des placements intermittents ou permanents en foyer d'accueil et en foyer de groupe; par des liens absents, faibles ou traumatisants avec les adultes qui en étaient responsables (notamment la mère); des besoins émotifs et sociaux non satisfaits; des antécédents d'abus et de violence. Elles ont subi aussi, en tant qu'adultes, des abus et de la violence, perpétrés principalement par un conjoint. La majorité des femmes ont subi des expériences traumatiques au cours de leur enfance et de leur vie adulte.

Bien que les membres du personnel institutionnel établissent un lien entre un milieu familial très instable et non soutenant et les actes autodestructeurs, ils ne reconnaissent pas la relation entre les expériences d'abus et de violence vécues pendant les années adultes et les problèmes d'automutilation.

Par leurs actes autodestructeurs, les femmes expriment plusieurs messages qui les aident à composer avec la souffrance et la détresse émotives, tout en leur permettant de survivre. Un appel à l'aide, une forme d'autopunition et de blâme de soi-même, une façon de composer avec l'isolement et la solitude, une stratégie pour éviter de sentir la douleur émotionnelle, une réaction face à un conjoint violent, un nettoyage et une expression de la souffrance émotionnelle, une tentative de recontacter la réalité et le sentiment « d'être vivante », un message traduisant des expériences de vie douloureuses, et une occasion de sentir un pouvoir et un contrôle sur sa vie figurent parmi ces messages.

Les perceptions qu'ont les femmes de leurs besoins et des types de soutien et de services qu'elles requièrent pour faire face à leurs comportements d'automutilation sont complexes. Elles incluent la communication en tant que moyen pour exprimer la souffrance et la détresse émotionnelles, l'acquisition d'une impression de contrôle et de pouvoir dans leur vie, une attention à des questions d'abus et de violence liées à l'enfance et aux années adultes, une compréhension face à leur choix de commettre des actes d'autodestruction pour composer avec la souffrance et la détresse émotionnelles, et l'exploration de solutions de rechange plus saines et plus sécuritaires, la mise sur pied et l'intégration d'un programme complet de soins de santé visant à promouvoir la guérison, et une connaissance du rôle de la culture autochtone dans le processus de guérison.

En général, les principaux facteurs déclencheurs identifiés par les femmes sont les pertes personnelles et les traumatismes, tels que la perte d'un enfant, suivis des conditions en milieu institutionnel, comme la discrimination. Les facteurs déclencheurs selon le personnel sont des facteurs interpersonnels ainsi que les conditions en milieu institutionnel, tels que des relations difficiles avec les autres femmes incarcérées et une impossibilité d'expression de leur détresse.

Les femmes dans la communauté mettent l'accent sur des facteurs d'ordre personnel, alors que les travailleuses communautaires identifient des facteurs contextuels et sociaux. Le facteur le plus important identifié par les femmes est la violence conjugale, suivi par les pertes personnelles, l'isolement et la solitude. L'importance de la violence conjugale en tant que facteur déclencheur identifié par les femmes est significative, puisqu'elle n'est pas très visible dans la documentation existante ni reconnue par le personnel du milieu communautaire ou institutionnel.

En se basant sur ces résultats de recherche, les chercheuses développent des recommandations en matière de politiques sur les femmes en milieu correctionnel et vivant en société qui s'automutilent, et portant sur les femmes qui travaillent avec cette clientèle. Ces recommandations seront fondées sur les réflexions éclairées et perspicaces des femmes concernant l'automutilation ainsi que sur les expériences professionnelles du personnel oeuvrant dans le domaine.

Les recommandations en matière de politiques incluront des actions qui permettront de changer les paradigmes actuels concernant les femmes et les actes autodestructeurs et viseront à intégrer des changements en matière de programmes, en privilégiant la réappropriation du pouvoir chez les femmes comme thème sous-jacent.

Cathy Fillmore est chercheuse à l'Université de Winnipeg; Colleen Anne Dell oeuvre à l'Université de Carleton. Un rapport complet sur la question — projet n o 44 du PCESF — est disponible au coût de 10 $, auprès de la Elizabeth Fry Society of Manitoba. Pour le commander, composez le (204) 589-7335. Pour plus d'information concernant cette étude et d'autres questions liées à la santé des femmes, veuillez communiquer avec le Centre d'excellence pour la santé des femmes, région des Prairies, au (204) 982-6630, ou consultez le site Web à l'adresse suivante : www.pwhce.ca