Les infirmières phillippines au Canada

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Les infirmières phillippines au Canada
par Rachel Rosen

À l'heure où le pays vit sa pire pénurie d'infirmières de l'histoire, des milliers d'infirmières phillippines très scolarisées et très compétentes sont recrutées pour venir travailler au Canada. On les fait venir ici sous le Programme concernant les aides familiaux résidants (PAFR), non en tant qu'infirmières mais en tant que bonnes d'enfants et aides à domicile résidantes, mettant ainsi en place une source marginalisée de main-d'oeuvre à bon marché et faisant progresser le mouvement vers des soins de santé privatisés.

Niant la présence de ces infirmières, les médias, le gouvernement et les organismes de réglementation de la profession infirmière créent un climat de panique face à la pénurie d'infirmières. Les lits d'hôpitaux sont réduits, les gens doivent quitter l'hôpital avant le temps prescrit et les temps de salles d'opération sont réduits. Les cliniques de santé privées, dont le but est de réduire le temps d'attente et d'augmenter la qualité des soins, deviennent alors le seul moyen d'accéder à des services de santé essentiels.

Mais quelles sont les implications réelles de la privatisation? Les soins de santé, au lieu d'être un droit fondamental à la santé et au bien-être, deviennent une industrie animée par le désir de réaliser un profit. Dans un système privatisé, la santé passe en dernier.

Des signes de privatisation existent déjà au Canada. En effet, la prolifération de cliniques privées dispensant des services qui ne sont pas couverts par notre assurance-maladie et d'établissements de soins prolongés en est la manifestation. Des frais d'utilisation sont de plus en plus imposés pour des services essentiels. En Colombie-Britannique, les frais d'assurance-maladie peuvent s'élever à plus de 400 $ par personne, par année.

En raison de la pénurie d'infirmières dans les hôpitaux, les médecins émettent des congés à des patients qui ont encore besoin de soins médicaux. À la suite de compressions massives des budgets de soutien à domicile, les compagnies privées prennent la relève, offrant des soins aux personnes qui ont les moyens de se payer des services. Ces entreprises sont avantagées par les obstacles d'accréditation auxquels font face les infirmières formées à l'étranger.

« Lorsqu'ils ont appris que j'étais infirmière aux Phillippines, ils m'ont confié les cas médicaux les plus compliqués, comme des cas de dystrophie musculaire. Par contre, ils me paient le tiers du salaire que fait normalement un infirmier », explique Andres, un membre du groupe de soutien pour le personnel infirmier phillippin.

Puisque le système du ministère de la Citoyenneté et de l'Immigration n'accorde pas de point à la profession infirmière (selon le ministère, le Canada a beaucoup d'infirmières), le Programme concernant les aides familiaux résidants (PAFR) est souvent la seule voie d'immigration pour les infirmières phillippines. Forcées à quitter leur pays en raison du chômage chronique et de l'immense pauvreté, ces femmes, avec d'autres Phillippines, constituent la majorité des femmes qui entrent au Canada par le biais du PAFR.

Le programme recrute des travailleuses au Canada pour prendre soin des enfants, faire du ménage et aider aux tâches de maison dans les familles riches. Prétendant aider les gens du Tiers-Monde à acquérir la citoyenneté, ce programme crée un bassin de travailleuses très compétentes mais sous-payées qui peut être utilisé par les entreprises de soins privées, fournissant ainsi aux familles nanties des infirmières privées et des travailleuses au foyer pour aussi peu que 700 $ par mois.

Dans le cadre de ce programme, les infir-mières phillippines reçoivent un statut d'immigration temporaire à condition de résider au domicile de leur employeur pendant un minimum de deux ans. « À cause des exigences du PAFR, nous devons être au service de nos employeurs 24 heures sur 24, mais nous ne sommes payées que pour huit heures de travail. Nous ne sommes pas rémunérées pour le temps supplémentaire. Certaines d'entre nous doivent accompagner nos employeurs à l'hôpital et même dormir à côté de leur lit », raconte Mayette Laureano, une infirmière et une travailleuse domestique sous la coupe du PAFR.

Motivé par les 3,5 billions $ qui sont dépensés annuellement à l'échelle du globe, des instances internationales tels l'Organisation mondial du commerce, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale promeuvent la privatisation. Aux Phillippines, le tandem FMI-Banque mondiale a exigé que le gouvernement cesse de dépenser de l'argent dans les services de santé, dans le cadre de leurs programmes d'austérité. Le gouvernement vend des hôpitaux à des entreprises privées, lesquelles sont souvent étrangères, ce qui rend les soins de santé encore plus inaccessibles à la population et augmente la pression infligée aux professionnels de la santé. Certaines infirmières sont responsables, à elles seules, de 80 à 100 patients par quart de travail.

La mise en place de la zone de libre échange des Amériques accélérerait la privatisation des soins de santé partout dans les Amériques. Dans le cadre de cette entente, des entreprises de santé à but lucratif auraient droit à un financement gouvernemental tout autant que les hôpitaux et les cliniques de santé. En Alberta, sous l'ALÉNA, l'adoption du projet de loi 11 signifie que des entreprises privées oeuvrant dans le domaine de la santé peuvent concurrencer pour obtenir des fonds publics afin d'ouvrir des installations à but lucratif. À défaut d'obtenir le droit d'ouvrir de telles installations, celles-ci pourront entamer des poursuites juridiques.

Le gouvernement canadien n'a pas voulu changer les lois sur l'immigration, notamment en ce qui a trait au PAFR. Pourquoi? Parce que ce programme réduit les frais et les responsabilités de l'État et permet de présenter un « budget équilibré ». Le gouvernement tire avantage des politiques de mondialisation qui génère la pauvreté dans les pays du Tiers-Monde. Les populations de ces régions peuvent être utilisées comme une source de main-d'oeuvre à bon marché, comme c'est le cas pour les travailleuses résidantes sous-payées.

Les organismes de réglementation de la profession infirmière ont été très lents à réagir face à la pénurie d'infirmières. Au lieu de défendre les droits des infirmières formées à l'étranger et d'oeuvrer pour la reconnaissance de leurs habiletés et leurs compétences, l'Association des infirmières autorisées de la C.-B. a annoncé dernièrement qu'elle sentait « des pressions » pour abaisser les normes de la pratique infirmière dans le but de faciliter le processus d'accréditation. Le fait d'utiliser des infirmières formées à l'étranger comme bouc émissaire pour justifier la détérioration du système de santé détourne l'attention du public de la question de privatisation du système de santé.

Reconnaissant le besoin de dénoncer un traitement injuste, le Filipino Nurses Support Group (FNSG) [Groupe de soutien pour les infirmières phillippines] a été mis sur pied par le Philippine Women Centre [Centre des femmes des Phillipines] et SIKLAB, un organisme oeuvrant pour les travailleuses phillippines à l'étranger. Depuis 1995, ses membres ont travaillé à rassembler, sensibiliser et mobiliser le public dans le but d'obtenir une reconnaissance à l'endroit des infirmières formées à l'étranger, de mettre fin à l'exploitation et de lutter contre la privatisation. Selon le FNSG, la santé est un droit humain. La santé n'a pas de prix!

Rachel Rosen est une militante du Filipino Nurses Support Group. Vous pouvez communiquer avec le FNSG en composant le (604) 255-6870, ou en écrivant à l'adresse courriel suivante :pwc@attcanada.bc.ca