Je courais à mon arrivée et je n'ai jamais cessé

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Je me considère toujours comme une nouvelle arrivante au Canada. J’en suis à ma quatrième année, mais je suis toujours dans le processus d’intégration, m’adaptant à tout ­ le climat, les gens, le travail. J’ai quitté le Soudan avec ma famille de huit. Mon conjoint et mes enfants se sont réfugiés en Jordanie pendant deux ans avant que nous puissions trouver un nouveau pays. J’ai demeuré au Soudan parce que j’avais un travail avec UNICEF, et je devais travailler pour faire vivre ma famille. Ma plus jeune fille avait trois ans. C’était très difficile d’être loin d’elle, mais puisque la vie de mon époux était menacée, nous devions quitter le pays. Je les ai rejoints en Jordanie trois semaines avant que nous émigrions au Canada, en octobre 1997.

Je courais à mon arrivée et je n’ai jamais cessé. Je me suis informée où étaient les gens et j’ai commencé à militer activement au sein de ma communauté ethno-culturelle. J’ai grandi en Ouganda, en Afrique de l’Est, et la plupart de mes études de base avaient été faites en anglais. J’étais à l’aise dans cette langue, ce qui m’a permis de mettre sur pied des ateliers et des projets sur différents aspects de la vie dans ce pays ­ les rôles selon l’appartenance sexuelle, la vie familiale, les lois, la Charte canadienne des droits et libertés et les normes concernant l’emploi ­ de l’information de base qui permet aux gens de s’intégrer et d’obtenir du travail. Je travaille maintenant en tant qu’agente d’éducation sanitaire au Sexuality Education Resource Centre (SERC) (Centre de ressources en éducation sexuelle), un organisme communautaire à but non lucratif. Je travaille avec des communautés de nouveaux arrivants qui ont grandement besoin d’aide pour assurer la communication entre les générations ­ les parents, qui sont la première génération d’immigrants, et leurs enfants, qui, eux, adoptent les valeurs canadiennes ­ notamment en ce qui a trait à la sexualité.

J’aide à développer des programmes et des ressources en ce qui a trait à l’éducation. Je fais également un travail de sensibilisation auprès des pourvoyeurs de services et des professionnels tels que les étudiants en médecine, les infirmières oeuvrant en santé publique et les médecins. Je communique de l’information sur certains sujets concernant la santé, notamment sur la pratique de la mutilation génitale, pratiquée dans certains pays africains du sud du Sahara, y compris le mien. Je fais aussi de la sensibilisation concernant d’autres aspects de la santé des femmes, selon une perspective de personne immigrante et réfugiée.

Le processus de migration constitue un changement majeur dans une vie. Que vous veniez par choix ou que vous soyez forcé à quitter votre pays, le nombre de pays par lesquels vous avez transité, le temps qu’il vous a fallu pour vous installer, les conditions que vous rencontrez dans votre pays d’accueil, l’aide qu’on vous a fournie pour vous préparer à vous adapter constituent tous des facteurs uniques à cette population. L’intégration dans le milieu de travail est aussi un élément vital. Beaucoup de gens, mêmes ceux qui possèdent un ou deux diplômes, doivent faire des petits boulots. Cette expérience produit des effets négatifs sur eux, et les politiques et services doivent être conçus en fonction de cette situation.

« La Santé de la population », un cadre de travail en matière de politiques adopté par Santé Canada, énumère 12 déterminants de la santé. Si on plaçaient ces déterminants en ordre d’importance, la population immigrante-réfugiée serait au bas de l’échelle. L’expérience même de la migration devrait être incluse dans la liste pour que les gens commencent à élaborer des stratégies en fonction de cette donnée. Comment pouvons-nous faciliter le processus? Que faudrait-il fournir?

Dans les pays en voie de développement, la prestation de services de soins primaires est fondée sur un modèle conforme à ce cadre de travail, qui utilise les principes et les pratiques du développement communautaire. L’objectif des Nations Unies est de réunir tous les secteurs touchés par les déterminants ­ l’agriculture, la foresterie, l’eau, la santé ­ et de développer un outil polyvalent qui répond à tous les besoins d’une communauté. C’est un processus complexe, mais si l’ONU fait preuve d’engagement et de volonté politique, la réalisation d’un tel outil est possible. L’ONU possède de très beaux cadres de travail, mais elle doit les appliquer selon une perspective globale. Il est difficile de changer un système qui est en place depuis longtemps.

Le système canadien est fondé sur un modèle médical qui traite la personne comme une machine. Si le corps tombe en panne, les intervenants se penchent uniquement sur la partie déficiente et la réparent. L’utilisation d’un tel modèle n’oblige pas à aborder la question de la diversité. Nul besoin de parler des femmes, puisque l’on prend pour acquis qu’il s’agit de soins universels. Toutefois, l’histoire et l’expérience nous ont appris que cette approche ne fonctionne pas. C’est pourquoi différents mouvements ont été créés ­ le mouvement des femmes, le mouvement portant sur des questions de santé ­ pour critiquer ce modèle. Le modèle ê La Santé de la population » reconnaît la spécificité des femmes et l’influence de certains facteurs, soit l’origine géographique, l’appartenance ethnique, l’orientation sexuelle, le fait d’être Autochtone, immigrante, réfugiée, de venir d’une région rurale, urbaine, d’appartenir à une minorité visible, d’être blanche. Il reconnaît que ces différents groupes sont touchés différemment par les facteurs avec lesquels ils sont en interaction dans leur environnement. Cette diversité doit être reconnue lorsqu’un programme est conçu.

Les immigrants et les réfugiés sont souvent mis dans une seule et même catégorie. Toutefois, le contexte d’immigration des réfugiés contient un élément de peur, alors que les immigrants peuvent choisir l’endroit où ils veulent aller puisque les circonstances qui entourent leur migration ne sont pas négatives. Chacun d’eux vivent l’expérience de relocalisation de façon différente. Ce n’est pas suffisant d’accueillir des immigrants de différents pays et de les laisser à eux-mêmes. Il faut qu’il y ait un système de soutien et un appui de la communauté. C’est l’énergie des immigrants qui a essentiellement construit le Canada et le pays dépend d’eux. Un système qui assurera l’intégration des connaissances et de l’expérience des gens qui viennent s’installer ici constitue un investissement dans l’avenir et dans l’économie du Canada. Des ressources doivent être mises en place pour favoriser ce processus.

La mentalité d’assistance entraîne aussi des problèmes. ê Ces personnes, nous les avons accueillies, elles sont très pauvres, nous devons les aider, alors nous leur donnons du pain tous les jours, et nous sommes donc de bonnes gens généreuses. » Si vous voulez faire d’une personne un bon pêcheur, vous ne lui donnez pas un poisson. Vous lui donnez du matériel pour pêcher. C’est la meilleure façon de maintenir de bons résultats.

La langue est l’un des plus grands obstacles que les immigrants et les réfugiés doivent affronter et les programmes en place ne sont pas pertinents aux besoins des gens. Des programmes plus efficaces pourraient être offerts sous formes d’étapes, avec pour objectif de transmettre des connaissances pratiques en rapport au travail et aux milieux sociaux.

Le cadre de travail ê La Santé de la population » ne constitue pas un remède universel pour tous ces éléments, mais il répond beaucoup à l’ensemble des besoins des gens. Un mécanisme de transition doit être mis en place pour faire en sorte que les immigrants puissent accéder aux services en place. Les services doivent être conçus pour favoriser l’inclusion, et cela peut être réalisé en permettant aux gens qui les utilisent d’identifier leurs besoins et de participer à la conception et à la mise en place des programmes. Il est facile de dire que cette personne ne comprend pas la langue, parce que ce besoin est évident et peut être entendu. Toutefois, le problème ne se résume pas uniquement à une question de langue. Les besoins d’une personne vont au-delà de la langue.

Catherine Hakim est une militante oeuvrant pour l’élaboration de programmes pour les immigrants et les réfugiés. Elle est aussi une agente d’éducation sanitaire au SERC. Elle est coauteure d’un document qui a été rédigé en 1999, ê An Analysis of Barriers Facing Immigrant Women and Their Families in Accessing Health and Social Services », pour la Immigrant Women’s Association of Manitoba (IWAM), un projet financé par le Conseil du Statut de la Femme. Le document est affiché au http://www.swc-cfc.gc.ca.resourcf.html [ Le lien n'est plus actif, 22 fév 2005 - éd. ] .


12 déterminants de la santé identifiés par Santé Canada

  • Revenu et statut social
  • Emploi
  • Scolarité
  • Environnements sociaux
  • Environnements physiques
  • Développement d’enfants en santé
  • Pratiques personnelles en matière de santé et capacités d’adaptation
  • Services de santé
  • Réseaux de soutien social
  • Bagage biologique et génétique
  • Rapports sociaux entre les sexes
  • Culture