tre mère et vivre en marge de la Société : Le vécu d’une femme immigrante afro-canadienne

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par Josephine Enang

En tant que mère immigrante afro-canadienne, je fais face au défi d’éduquer mes enfants dans mes propres traditions culturelles, tout en les outillant pour qu’ils puissent fonctionner de façon efficace en tant que minorité dans la société canadienne.

Une bonne compréhension des interactions entre les systèmes d’oppression institutionnalisés, tels le racisme, le sexisme et le classisme, qui créent différentes expériences en tant que mères chez les femmes appartenant à des groupes marginalisés est essentielle pour répondre aux besoins des femmes de différents antécédents.

La bataille quotidienne qui est celle d’éduquer des enfants dans une société qui dévalorise le rôle d’éducatrice d’enfants, et la lutte constante pour comprendre et faire face au racisme, au classisme et au sexisme constituent un « triple fardeau » pour les femmes noires immigrantes. L’effet des forces créées par l’interaction entre ces trois systèmes d’oppression institutionnalisés est absolument dévastateur pour le psyché : notre confiance en nous-mêmes est constamment lacérée, créant une blessure qui est ouverte à nouveau chaque fois qu’on nous fait entendre que les femmes noires sont inférieures au reste de la société.

Le processus d’immigration et de mise en place de nouvelles racines complique le processus d’adaptation à la grossesse et aux autres changements dans la vie d’une mère. Une compréhension limitée de l’anglais et/ou du français ou le fait de parler avec un accent nuit à l’accès aux ressources, ce qui, par la suite, augmente le sentiment de solitude.

Le fait aussi de s’adapter à un nouveau climat, une nouvelle tenue vestimentaire et une nouvelle alimentation entraîne d’autres défis. Pour certaines, l’isolement se fait le plus sentir lorsqu’elles font face à leurs activités quotidiennes qu’elles doivent mener dans un environnement enneigé et pénible en raison du froid. L’expérience de la grossesse est compliquée par le changement de style de vêtement, et les couches multiples qu’elles doivent porter pour être protégées adéquatement du froid sont inconfortables.

La nourriture représente bien plus que la nutrition. Elle symbolise l’amour, la sécurité, les valeurs morales et religieuses, les attitudes face à la santé et nos croyances face à nous-mêmes. La plupart des nouvelles arrivantes éprouvent de la difficulté à s’ajuster à une alimentation qu’elles ne connaissent pas, mais cela s’avère particulièrement difficile pendant la grossesse et après l’accouchement. Il arrive que les femmes immigrantes préfèrent manger des mets traditionnels apportés par des amis et leur conjoint au lieu de la nourriture fournie par l’hôpital.

Les enfants canadiens sont encouragés à performer, à être autonomes et compétitifs, alors que plusieurs minorités ethniques accordent beaucoup d’importance à l’interdépendance, la collaboration et la contribution à la collectivité. Dans la culture canadienne, l’interaction entre la mère et l’enfant est encouragée, ce qui est étrange dans un contexte culturel où les enfants ne sont pas considérés comme des êtres appariés à une mère mais plutôt comme des membres de la communauté.

L’oppression qui résulte du racisme et du classisme peut entraîner chez la mère des sentiments d’impuissance et de manque d’estime de soi, ce qui complexifie davantage l’interaction mère-enfant dans les familles immigrantes noires.

Pour assurer un avenir viable aux mères qui relèvent ce défi très exigeant tout en vivant en marge de la société, il faudra faire preuve d’un nouveau leadership novateur et intégrer à l’ordre du jour un discours qui inclut les facteurs multiculturels et raciaux. Les pratiques discriminatoires sont néfastes pour nous tous, en tant qu’êtres humains. Toutes les mères doivent pouvoir choisir la façon d’éduquer leur enfant, et tous les enfants doivent pouvoir vivre dans une société qui les accepte et célèbre la diversité.

Josephine Enang, B.Sc.inf., M.Sc., est enseignante clinique à la Dalhousie University School of Nursing et chercheuse au Centre d’excellence pour la santé des femmes ­ région des Maritimes, à Halifax. Elle est aussi infirmière sage-femme.