<Le coin des débats> La biotechnologie, les femmes et la santé

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par F. Alice Miller

J'adore la foire royale agricole d'hiver tenue à tous les automnes à Toronto.

J'apprécie l'occasion de voir, toucher et sentir les animaux, frayer avec les familles, les agriculteurs et la " gente équestre ".

J'aime voir les kiosques, où les producteurs de nos aliments et les responsables des normes alimentaires peuvent échanger avec monsieur et madame tout le monde.

Cette année, la présence d'un kiosque consacré à la biotechnologie m'a plutôt amusée. Il était doté d'un énorme panneau sur lequel on pouvait lire un message rassurant à l'effet que le maïs génétiquement modifié ne présentait absolument aucun danger pour le monarque. Hmmmm.

J'étais amusée mais non rassurée. Si la présence de fumée n'implique pas nécessairement qu'il y a feu, la présence d'un écran de fumée, elle, semble louche.

Que le danger pour le papillon soit réel ou non, il est peu probable que la préoccupation ne disparaisse. La biotechnologie nous inquiète non seulement en rapport aux dangers directs pour la santé humaine et pour l'environnement mais aussi en rapport à la justice sociale - la distribution équitable de bénéfices et de dommages.

Qu'est-ce que c'est?

La biotechnologie engage de nouvelles technologies tel le génie génétique, et de nouvelles dispositions sociales tel le brevetage de formes de vie. Pour la plupart des pays industrialisés, la biotechnologie promet de générer la prochaine grande vague de développement industriel. Si les années 50 nous ont offert " une meilleure qualité de vie grâce à la chimie ", les années 80, 90 et peut-être le 21e siècle représentent l'ère de la biotechnologie, selon les espoirs des stratégistes industriels.

C'est justement l'accent sur la biotechnologie en tant que clé du développement industriel qui inquiète de nombreux observateurs. Selon cette approche, quelles seraient les priorités sur le plan social?

La stratégie canadienne en matière de biotechnologie

Pour le Canada aussi bien que pour de nombreux pays, les espoirs en matière de biotechnologie ont été inscrits dans les politiques industrielles nationales. La version la plus récente de la politique canadienne - la Stratégie nationale en matière de biotechnologie - a été publiée en 1998, et un comité consultatif national a été établi en 1999 pour se pencher sur les préoccupations sociales et éthiques et sur le besoin d'établir un dialogue pancanadien.

Les documents portant sur la stratégie du Canada en matière de biotechnologie sont rédigés dans un langage ennuyant et inaccessible. Toutefois, l'information qu'on y trouve mérite qu'on s'y attarde davantage. La mise en place d'une industrie biotechnologique au Canada (au début des années 80) et la promotion de celle-ci a nécessité des fonds : des fonds et des crédits d'impôts pour la recherche (les plus généreux au monde, nous dit-on) ainsi que des fonds pour des groupes de lobby industriel et pour des projets de sensibilisation du public et de communication. La mise en place de cette industrie a aussi nécessité des efforts quant aux politiques relevant d'autres domaines, autant à l'échelle nationale qu'internationale : des réglementations facilitantes, des protections par brevet étendues, des accords commerciaux. Ces programmes d'élaboration de politiques prennent pour acquis que les citoyens et les citoyennes ordinaires récolteront des bienfaits en tant que sous-produits de la croissance industrielle et en tant que consommatrices et consommateurs de nouveaux produits.

Au-delà du coup d'œil

C'est en tant que consommatrices et consommateurs de produits alimentaires que de nombreux citoyennes et citoyens adoptent une position critique. Ils ont exprimé des inquiétudes concernant leur sécurité, mais ce qui importe le plus, c'est qu'ils ont insisté pour ne pas être considérés uniquement comme des consommatrices et consommateurs. L'organisation de l'agriculture, la protection de la biodiversité, les accords commerciaux stricts, l'extension de la protection de la propriété intellectuelle et les questions de justice pour les pays du Sud quant aux bénéfices accumulés grâce à la biodiversité de ces régions figurent parmi les préoccupations.

Contrairement à la biotechnologie agricole sur laquelle il existe de nombreux documents, l'information concernant la biotechnologie dans le domaine de la médecine et des soins de santé se fait plus rare. De plus, lorsqu'il est question d'applications médicales, il existe une tendance selon laquelle celles-ci ne comporteraient aucun problème. Cela est dû en partie à la vision qui présente la santé comme une denrée illimitée - tout ce qui offre le potentiel de réduire la maladie ou d'améliorer la santé est très prisé (et mis en valeur). L'absence de commentaires critiques concernant la biotechnologie médicale reflète aussi, en partie, une volonté d'accepter les compromis face aux dangers et aux bénéfices souvent inhérents aux soins de santé.

Toutefois, les activités de développement biotechnologique sont très centrées sur les soins de santé. Partout dans le monde, près de 90 % des activités biotechnologiques sont consacrées à des applications médicales. Au Canada, ce taux est plus près des 60 %. Quel que soit l'ampleur de l'engagement, les gens qui en font la promotion partagent la croyance selon laquelle la biotechnologie possède la capacité de " transformer " la médecine et les soins de santé.

La biotechnologie dans le domaine de la médecine, des soins de santé et de la santé : Groupe de travail sur les femmes, la santé et la nouvelle génétique

Comme beaucoup de militantes dans le domaine de la santé des femmes, j'ai éprouvé le besoin de me pencher sur la question des biotechnologies, surtout la biotechnologie génétique, en raison de mon inquiétude face aux transformations pouvant nuire aux femmes, notamment à leur santé et à leur véritable égalité. En 1997, moi-même et plusieurs autres femmes avons formé le Groupe de travail sur les femmes, la santé et la nouvelle génétique. Le programme des Centres d'excellence pour la santé des femmes et notamment le Réseau pancanadien sur la santé des femmes et le milieu (RPSFM) nous ont aidées dans nos efforts.

Le Groupe de travail a choisi de se pencher spécifiquement sur la Stratégie canadienne en matière de biotechnologie puisque celle-ci traitait de la nouvelle génétique, soulevait des questions de valeurs et d'éthiques et adoptait officiellement une position neutre quant à l'appartenance sexuelle, une disposition qui, d'après nos impressions, n'était pas neutre dans son application. Il y avait des inquiétudes à l'effet qu'une politique industrielle conçue pour améliorer la santé et le bien-être des Canadiennes et Canadiens par le biais de " meilleurs dépistages, diagnostics et thérapies ", tel que décrit dans les documents de la politique, puisse ne pas tenir compte des nombreux aspects liés aux " besoins en matière de santé " - notamment ceux liés aux déterminants sociaux portant sur les rapports sociaux entre les sexes, la classe, la région, la race, la langue et l'appartenance ethnique.

En février 2000, le Groupe de travail a organisé un événement, le National Strategic Workshop [atelier national sur la stratégie] à l'Université York, à Toronto, intitulé : The Canadian Biotechnology Strategy: Assessing its Effects on Women and Health [La stratégie canadienne en matière de biotechnologie : l'évaluation de ses effets sur les femmes et leur santé]. L'atelier sur la stratégie visait à lancer la discussion et une série de questions féministes fondamentales concernant la politique de l'État en matière de biotechnologie et à pousser l'analyse féministe au-delà des préoccupations traditionnelles, à la lumière des nouvelles techniques de reproduction et de génétique (NTRG).

Nous avons développé une série de documents d'information avant la tenue de l'atelier et nous en avons produits d'autres à la suite de l'événement. Ces documents et d'autres (un total de huit) seront disponibles sur une page Web présentement en élaboration, qui sera affichée sur le site du Réseau canadien pour la santé des femmes (RCSF) - www.cwhn.ca.

Nous espérons que ces documents traitant de questions portant sur la génétique, la biotechnologie et les femmes seront d'une utilité pour les individus et les organismes qui se penchent sur ces questions complexes.

F. Alice Miller est membre fondatrice du Groupe de travail sur les femmes, la santé et la nouvelle génétique. Elle est présentement détentrice d'une bourse de perfectionnement post-doctoral au Centre for Health Economics and Policy Analysis à l'Université McMaster.


Ressources :

Biotechnology and the New Genetics - What it Means for Women's Health
[La biotechnologie et la nouvelle génétique - les implications en matière de santé des femmes] (2000), par Anne Rochon Ford. Ce livret a été produit à la suite de la réflexion menée dans le cadre de l'atelier et fait état, en langage accessible, de certaines répercussions de la biotechnologie et de la nouvelle génétique sur la santé des femmes.
Gender and Genetics : A Feminist Analysis of the Canadian Biotechnology Strategy (CBS) and Altervative Visions for Community Action
[L'appartenance sexuelle et la génétique : une analyse féministe de la Stratégie canadienne en matière de biotechnologie (SCB)] (2000). Ce livret présente une analyse comparative entre les sexes de certaines politiques appuyant la biotechnologie au Canada et à l'étranger ainsi que des ressources d'actions communautaires.
  The Gender of Genetic Futures: The Canadian Biotechnology Strategy, Women and Health
[Les scénarios génétiques à venir et l'appartenance sexuelle : la Stratégie canadienne en matière de biotechnologie, les femmes et la santé]. Compte rendu de l'atelier national sur la stratégie tenu à l'Université York, les 11 et 12 février 2000. (2000) Édité par : F.A. Miller, L. Weir, R. Mykitiuk, P. Lee, S. Sherwin et S. Tudiver. Série documents de travail du RPSFM, Toronto : Université York.

Pour obtenir des renseignements sur les documents ci-haut mentionnés, veuillez contacter le Centre d'information du Réseau canadien pour la santé des femmes.
Numéro sans frais : 1 888 818-9172
Courriel : questions@cwhn.ca

Pour plus d'information :

Stratégie canadienne en matière de biotechnologie

Comité consultatif canadien de la biotechnologie