Faut-il spécifier qu'il faut une analyse des sexes en planification des services de santé?

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Faut-il spécifier qu'il faut une analyse des sexes en planification des services de santé?
par Jennifer Howard

En Saskatchewan comme au Manitoba, une des modifications les plus importantes apportées au système de soins de santé a été la régionalisation, à savoir le transfert de la responsabilité des services de santé aux instances régionales que sont les districts de santé ou Health Districts en Saskatchewan et les autorités régionales de la santé, les Regional Health Authorities (RHA) au Manitoba. Ces entités sont régies par des Conseils composés de citoyen-nes locaux.

Les analystes affirment qu'en régionalisant les services de santé, plutôt que d'en donner la responsabilité aux régions, la province du Manitoba en passerait la facture aux RHA. Les Conseils de ces RHA auraient à prendre des décisions sur la façon de répondre aux besoins en soins de santé de la collectivité sans pour autant disposer des ressources adéquates pour ce faire. Un des motifs à l'origine de ce transfert consistait à faire coïncider les services en soins de santé avec les besoins et les préoccupations des citoyen-nes locaux; bref, en rapprochant les prises de décisions de la collectivité locale.

Entre autres membres de la collectivité, les femmes ont exprimé leurs inquiétudes quant à la capacité des RHA à répondre adéquatement à leurs besoins en matière de santé. Dans plusieurs localités, des femmes ont dû s'investir pour lutter contre la prise de contrôle des Conseils d'hôpitaux par les tenants du non choix. En l'absence de politiques d'équilibre entre les représentant-es des femmes et des hommes aux Conseils des RHA ou d'inclusion de comités consultatifs de femmes, de nombreuses militantes pour la santé des femmes craignaient que les Conseils de RHA se refusent à prendre des décisions controversées, telles que de procurer l'accès à l'avortement.

Afin de mieux adapter les instances régionales de la santé aux besoins et préoccupations de la collectivité, on a amorcé un processus d'évaluation des besoins en santé de la collectivité, les Community Health Needs Assessments. On a effectué des sondages et tenu des réunions dans le but de recueillir des renseignements sur les facteurs ou déterminants de la santé dans la collectivité, tels que les types de travail des citoyen-nes, ainsi que sur les taux de certaines maladies, comme le diabète et l'asthme, et sur l'accessibilité aux programmes de promotion de la santé, les programmes récréatifs, par exemple. Tous ces renseignements devaient servir de fondement au programme de santé qui devait être présenté à la province pour l'obtention de financement. Si la collectivité décelait un taux élevé de tabagisme chez ses adolescent-es, le Plan de santé pouvait comporter un programme spécifique aux jeunes dans le but de les aider à cesser de fumer. Et la province déciderait de financer ou non ce programme.

Le Centre d'excellence des femmes des Prairies, le Prairie Women's Health Centre of Excellence (PWHCE) a publié un rapport de Tammy Horne, Lissa Donner et Wilfreda Thurston, intitulé Invisible Women: Gender and Health Planning in Manitoba and Saskatchewan and Models for Progress [Femmes invisibles: Femmes, hommes et planification en santé au Manitoba et en Saskatchewan, et modèles pour le progrès]. Les auteures y analysent les Plans de santé et les Évaluations des besoins des collectivités des RHA manitobaines et des districts de santé saskatchewannais. Elles ont rencontré des personnes clé dans ces régions afin de voir dans quelle mesure les documents de planification de la santé dans la collectivité correspondaient aux questions et préoccupations de santé des femmes.

Invisible Women conclut qu'à quelques exceptions près, les questions et préoccupations de santé des femmes n'apparaissent pas dans les Évaluations des besoins en santé non plus que dans les Plans de santé subséquents. Quoique les gouvernements provinciaux aient indiqué que la santé des femmes était une priorité, les instances régionales de la santé ont passé peu ou pas du tout de temps à voir comment le genre des sexes touche la santé. Ils ne sont pas hostiles à reconnaître l'analyse des sexes. Ils n'en font tout simplement pas une priorité.

La question à laquelle il nous faut répondre est donc la suivante: "Et puis, quoi alors?" Qu'importe si l'analyse des sexes n'est pas incluse dans la planification des services de santé? Pourquoi serait-il de l'intérêt des planificateurs, des artisans des politiques et des décideurs en services de santé qu'ils l'appliquent? Pourquoi quiconque devrait-il se soucier de répondre aux besoins et satisfaire les intérêts des femmes?

Souvent les militantes en santé des femmes répondent à ces questions par des arguments d'ordre éthique. La santé des femmes est importante, car les femmes sont importantes. Il est injuste d'ignorer les besoins et préoccupations de plus de la moitié de la population en se fondant strictement sur le sexe des gens. Tous ces arguments sont vrais. Néanmoins, un argument probablement plus persuasif serait de dire que, sans l'analyse des sexes, les politiques conçues pour améliorer l'état de santé des femmes comme celui des hommes sont destinées à l'échec.

L'analyse des sexes est efficace en terme de coûts. Au début des années 1990, les artisans de politiques de la santé au Manitoba et en Saskatchewan ont dû faire face à une baisse du financement fédéral dans le domaine de la santé, à des augmentations de frais liés aux soins de santé et à une pression pour produire des budgets provinciaux "équilibrés". Plusieurs de ces artisans de politiques ont conclu, avec raison, que la prévention des maladies était moins coûteuse que les dépenses encourues pour les traiter. Maintenir les gens en bonne santé sans dépenser davantage en soins de santé devait signifier qu'il fallait changer ce qui faisait que les gens n'étaient pas en bonne santé.

La conscience croissante du fait que la santé d'une population n'est pas seulement déterminée par l'offre de services en soins de santé, mais aussi par des facteurs sociaux, économiques et environnementaux a influé sur la réforme des services en soins de santé. Vos niveaux de revenu et de scolarité, le degré d'appui que vous offrent votre famille et vos ami-es, le genre de travail que vous faites, votre niveau de maîtrise de votre vie et maints autres facteurs, au-delà de la fréquence à laquelle vous consultez votre médecin, ont des incidences sur votre santé. Ce genre d'analyse est souvent appelé "santé de la population" ou "déterminants de la santé".

La promotion du bien-être doit aussi comprendre une analyse des déterminants de la santé. Un tel type d'analyse fait ressortir les inégalités en tant qu'obstacles majeurs à la santé de la plupart des citoyen-nes. Les inégalités de revenus, de niveaux de scolarité et de statuts sociaux sont souvent déterminées par des facteurs tels que le sexe, la race et les capacités-handicaps des personnes. L'amélioration de l'état de santé suppose une distribution plus égalitaire du pouvoir dans la société et le contrôle de la maîtrise de leurs vies aux citoyen-nes.

Le degré de pouvoir politique, économique et social dont dispose une personne dans la société peut aussi avoir des effets sur sa santé. Dans notre société, des facteurs comme le sexe, la race, l'âge, les capacités-handicaps, l'orientation sexuelle et la classe socio-économique ont beaucoup à voir avec le degré de pouvoir d'une personne. Par exemple, nous savons que le niveau de revenus a un impact sur la santé d'une personne. Nous savons aussi qu'en général, les femmes ont moins de revenus que les hommes, car les genres d'emplois réservés aux femmes sont moins valorisés, ils sont souvent à temps partiel, et il est plus probable qu'ils soient interrompus en raison de responsabilités familiales pour prodiguer des soins aux enfants ou aux personnes âgées. Nous savons également qu'à cause de préjugés institutionnalisés, les Autochtones et les personnes handicapées risquent plus de se retrouver sans emploi et, par conséquent, avec peu de revenus. Quant nous pensons aux "revenus" en tant que déterminant de la santé, nous devons donc penser à tous les facteurs qui touchent les revenus d'une personne. Quand nous concevons des politiques et programmes pour résoudre les problèmes de revenus, nous devons les analyser dans les effets divers qu'ils auront sur les femmes, les Autochtones et les personnes handicapées. Si de tels facteurs ne sont pas intégrés à un programme ou à une politique, il est peu probable que ceux-ci s'attaquent directement à la question des revenus. On passera donc à côté de l'objectif d'améliorer l'état de santé de ces gens.

Le mouvement des femmes a réussi en grande partie à convaincre les gens de la nécessité de l'égalité. La plupart d'entre eux, pourtant, entendent par "égalité" l'accessibilité aux services et l'égalité des chances. Il est beaucoup moins aisé d'étudier les questions de pouvoir et de privilèges que les questions d'accessibilité. Voilà pourquoi on ne s'y penche que rarement. "L'analyse des sexes" d'une politique ou d'un service en vigueur va rarement au-delà de la détermination de son caractère de "neutralité quant aux hommes et aux femmes". Tant que les femmes ont accès aux mêmes services que les hommes, on considère qu'elles sont traitées à l'égal des hommes. La conception et la planification de politiques "neutres" ne posent que la question suivante: "Les femmes y ont-elles accès?" et non "Les femmes y sont-elles intégrées?"

Une véritable analyse des sexes doit prendre en considération les rôles sociaux et le pouvoir avec lesquels nous composons en tant que femme ou homme, selon notre sexe, de même que l'impact sur notre santé de ces rôles et comportements que nous soyons femme ou homme. Pour la plupart des gens, le fait d'être femme ou homme est aussi invisible et important que l'air que nous respirons. Tant qu'on n'appliquera pas une analyse qui compare comment et pourquoi les femmes et les hommes sont touchés différemment par une politique et par les programmes conçus pour améliorer l'état de santé, de telles initiatives seront destinées à l'échec, au détriment des femmes comme des hommes. À titre d'exemple, les programmes de prévention du suicide qui ne sont pas fondés sur les raisons pour lesquelles le taux de suicide est plus élevé chez les hommes que chez les femmes n'auront pas le succès espéré pour la prévention du suicide chez les hommes.

Pour que les femmes obtiennent réponse à leurs besoins en matière de santé, elles doivent s'engager dans la planification sur tous les plans dans ce domaine. Les femmes devraient le faire en posant les questions, en y répondant et en prenant des décisions fondées sur ces réponses.


Jennifer Howard est coordonnatrice des Programmes au Prairie Women's Health Centre of Excellence. Le rapport Invisible Women est disponible au Centre. Vous pouvez le commander en allant au site Internet du Centre à www.pwhce.ca ou en téléphonant au PWHC: 204.786.9048.