Aller au coeur du débat sur les hôpitaux privés

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Aller au coeur du débat sur les hôpitaux privés
par Kemlin Nembhard et Rachel Thompson

Pour la plupart des Canadiennes et Canadiens, notre système de santé est tout à notre honneur. Il nous distingue des États-Unis en démontrant que nous sommes plus gentils et avons des manières plus douces; c'est, du moins, ce que nous voulons bien croire.

Vous ne pouvez pas tendre l'oreille dernièrement sans entendre dire que notre système de santé, entre autres, n'est pas suffisamment "concurrentiel" en cette époque de mondialisation de l'économie. Ici encore, on nous compare à nos voisins du sud. "Notre système de santé est trop inefficace. Il est trop coûteux et il nous laissera bientôt derrière dans la course mondiale." est un argument typique.

Le plus récent et le plus explicite des arguments de ce genre à être asséné à notre système de santé nous vient du premier ministre de l'Alberta, Ralph Klein.

Klein a déposé un projet de loi qui, s'il était adopté, permettrait aux hôpitaux privés à but lucratif de s'intégrer au système de soins de santé de l'Alberta. Il permettrait aussi aux autorités régionales en santé de l'Alberta de donner en sous traitance à des entreprises à but lucratif les gestes médicaux et les interventions chirurgicales effectués sur les patients admis en établissement pour un séjour requérant au moins une nuit. Ces entreprises repasseraient la facture aux autorités régionales en santé de cette province.

Nous avons tellement entendu dire que notre système de soins de santé est mal en point et qu'il doit être réanimé que nous en venons à nous demander: "Est-ce cela la réponse? L'entreprise privée à but lucratif sera-t-elle capable de résoudre les problèmes auxquels est certainement confronté notre système actuel?" (Si vous avez mis les pieds à l'hôpital dernièrement, vous savez qu'il y a des problèmes.) "Nous gardera-t-elle dans la course mondiale? Et qu'adviendra-t-il de nos manières plus gentilles et plus douces?"


Les hôpitaux privés sont-ils plus efficaces en terme de coûts?

Si la question est la suivante: "Comment pouvons-nous rendre nos hôpitaux plus efficaces en terme de coûts?", alors la réponse est sûrement que le système à but lucratif, fondé sur les profits et axé sur le bénéfice net, est ce qu'il nous faut; n'est-ce pas? C'est faux.

Revenons à nos voisins du sud. Les analyses de données sur les 5201 hôpitaux de soins aigus des États-Unis démontrent que les hôpitaux à but lucratif sont 25% plus coûteux que les établissements sans but lucratif. Ces résultats sont tirés d'un article publié en 1997 dans le New England Journal of Medicine.

Deux médecins de Harvard, Wollhandler et Himmelstein ont montré que la différence de coûts de 53% entre les hôpitaux publics et les hôpitaux à but lucratif est attribuable aux frais d'administration plus élevés des établissements commerciaux.

De plus, au Canada, l'assurance santé coûte 9% de la richesse nationale, tandis qu'aux États-Unis elle en coûte 15%.


Les problèmes de notre système

"Alors, si notre système est plus efficace en terme de coûts, est-ce au détriment des patients? Qu'en est-il des listes d'attente dans les hôpitaux et de la qualité de nos soins médicaux?"

Voici un exemple. La Consumer's Association of Alberta [Association des consommateurs de l'Alberta] s'est rendu compte que les listes d'attente pour les chirurgies de la cataracte à Calgary (où elles sont données en sous traitance à des cliniques privées) sont beaucoup plus longues que celles d'Edmonton où 89% de ces chirurgies sont effectuées dans le système public.

Quant à la qualité des soins, là encore les recherches disponibles prouvent que le système sans but lucratif sort gagnant. Par exemple, des chercheurs de la John Hopkins, qui ont analysé des données de tous les centres de dialyse aux États-Unis, ont conclu que le taux de mortalité des patient-es recevant des soins dans des établissements à but lucratif et la probabilité que ces patient-es soient référés pour une transplantation rénale étaient respectivement de 20% plus élevé et de 26% moindre que s'ils avaient été soignés dans des établissements sans but lucratif.

Cela étant dit, il demeure que les preuves sont nombreuses à l'effet que l'argent n'est pas dépensé de façon pertinente dans nos hôpitaux, en particulier quand il s'agit des femmes, mais il semble bien que les hôpitaux à but lucratif n'apporteront pas les solutions.


L'économie mondiale

Notre système de soins de santé est considéré comme un bien public, non pas un enjeu du commerce d'actions. Or, il est de plus en plus soumis à la pression de divers accords commerciaux.

En signant l'ALENA, l'Accord de libre-échange nord-américain, le gouvernement fédéral a tenté de protéger le système de santé. Mais il ne le fait seulement que s'il est considéré comme un service social mis en oeuvre pour des motifs publics et seulement pour les politiques qui sont "maintenues en vigueur" après le 1er janvier 1994.

Dans son texte intitulé Review of the Alberta Private Hospital Proposal [Examen de la proposition sur les hôpitaux privés en Alberta], le Dr Michael L. Rachlis écrit: "Malgré les prétentions du premier ministre Klein à l'effet que sa politique peut être essayée comme on essaie un nouvel habit, dans l'avenir, un gouvernement albertain [qui voudrait] mettre fin à l'expérience des soins à but lucratif serait confronté à un problème majeur [en vertu de l'ALENA]."

Les problèmes rencontrés par l'application de l'ALENA n'arrêtent pas en Alberta, affirme Rachlis. Une entreprise à but lucratif étrangère pourrait alléguer que la loi albertaine a eu une incidence sur la législation fédérale (la Loi canadienne sur la santé) et que, par conséquent, tout le pays est maintenant ouvert aux hôpitaux à but lucratif. Cela permettrait à une entreprise étrangère d'intenter des poursuites contre une province si celle-ci tentait de l'empêcher de percer notre marché.


Un pays plus gentil et plus doux

Les Canadiennes et Canadiens savent au fond de leur coeur que le système de santé a à voir avec la santé et non les profits. Il s'agit de qualité et d'accessibilité et non de marchés.

Lorsque le premier ministre Klein dit qu'il entend protéger le système public et que le plan de privatisation vise à "alléger la pression" sur le système public, nous trouvons que ça l'air bien louche, car de tels propos sont exprimés par quelqu'un qui a déjà essayé à deux reprises de faire adopter ce projet de loi qui permettrait aux hôpitaux privés une pratique en Alberta.

Bien que ce projet de loi n'aille pas carrément à l'encontre de la Loi canadienne sur la santé, le texte de loi établissant les règles sur les soins de santé au Canada, nous savons que, comme le projet de loi va à l'encontre de l'esprit de la Loi, il ne doit pas être adopté.


Que font les groupes?

Des groupes, comme la Coalition canadienne de la santé et le Syndicat canadien de la fonction publique, demandent à Allan Rock, ministre fédéral de la santé, d'intervenir pour rendre illégaux les hôpitaux à but lucratif au Canada, en commençant par pénaliser le gouvernement provincial de l'Alberta pour avoir mis en péril l'intégrité de la Loi canadienne sur la santé.

SCFP : www.cupe.ca
Coalition canadienne de la santé : www.healthcoalition.ca





Une ancienne ministre dénonce

Diane Marleau, ancienne ministre de la Santé, a déclaré récemment qu'elle avait été reléguée au poste de simple députée d'arrière-ban du gouvernement libéral parce qu'elle avait essayé d'empêcher que les soins de santé privés ne prennent pied au Canada.

"J'essayais d'interdire les frais d'utilisation", a affirmé Mme Marleau à Straight Goods, quand elle a décrit comment Ralph Klein, le premier ministre de l'Alberta, s'est interposé à ses démarches pour qu'une clinique des yeux privée de cette province cesse d'exiger des "frais d'établissement" de 1275$ par oeil traité.

Alors que Mme Marleau était prête à poursuivre l'Alberta pour violation de la Loi canadienne sur la santé, le premier ministre Chrétien faisait des déclarations publiques sur sa vision de l'assurance-santé en disant qu'il s'agit d'un régime "sans superflu" qui ne couvre que les "interventions chirurgicales majeures".

"Voyez ce qu'ils m'ont fait', a-t-elle dit, en rappelant les rumeurs qui circulent sur la Colline du Parlement à propos de sa compétence et qui ont fini par la faire passer de ministre de la Santé à simple députée d'arrière-ban.

Source : The Straight Goods www.straightgoods.com