Table ronde sur l'épineuse question des fonds octroyés par l'industrie pharmaceutique

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par Anne Rochon Ford

Les personnes engagées dans la recherche, les services et dans l'action concernant la santé des femmes devraient-elles accepter le financement provenant des compagnies pharmaceutiques? Et si oui, à quelles conditions? En tant qu'individus et collectivités engagées dans ces choix difficiles, quels facteurs devrions-nous prendre en considération?

À une époque où les fonds publics diminuent et où les besoins demeurent constants, la réponse à ces questions n'est pas facile à trouver. Afin de permettre l'expression des diverses opinions sur le sujet, le Réseau pancanadien sur la santé des femmes et le milieu (RPSFM) organisait une table ronde au printemps dernier. Le RPSFM est l'un des cinq centres d'excellence mis sur pied par le gouvernement fédéral en 1996 en vue d'effectuer des recherches sur la santé des femmes.

Parmi les promoteurs de l'événement figuraient DES Action Canada, l'Institut des études juridiques féministes d'Osgoode Hall Law School (Université York) et le Réseau pour la santé des femmes de Toronto.

L'animatrice Carol Kushner, auteure et analyste des politiques sur la santé, a ouvert la discussion en faisant remarquer que la position dans laquelle on se trouve influence souvent le point de vue que l'on défend.

Les passages suivants sont tirés du compte rendu des discussions entre les quatre participantes au débat.

Barbara Mintzes

«L'un des principaux objectifs du mouvement pour la santé des femmes -- la prévention de la médicalisation de la vie quotidienne des femmes -- vient à l'encontre de l'éthique de l'industrie pharmaceutique qui s'intéresse d'abord à la vente de ses produits. Pourquoi l'industrie soutient-elle les activités des groupes communautaires? Parce que cela permet à la compagnie de faire connaître ses produits durant la phase de prélancement et de rendre l'approbation du produit plus crédible que si elle venait seulement de la compagnie ; les différents groupes peuvent aussi appuyer l'industrie lorsqu'elle réclame une diminution des contrôles sur les permis et les pratiques concernant les médicaments. Habituellement les compagnies supportent les groupes susceptibles d'utiliser leurs produits -- par exemple, les fabricants de médicaments pour la fertilité soutiennent les groupes de personnes aux prises avec des problèmes d'infertilité, les fabricants d'antidépresseurs supportent les groupes en santé mentale etc... Il y a une confusion dans le public au sujet des événements et des programmes parrainés par l'industrie : quand s'agit-il d'éducation dans le domaine de la santé et quand s'agit-il de la promotion d'un médicament?»

Barbara Mintzes est étudiante diplômée en épidémiologie à Vancouver et elle participe à l'Action internationale pour la santé.

Joel Lexchin

Commentant la relation entre l'industrie pharmaceutique et la profession médicale

«L'industrie ne se soucie pas vraiment qu'on associe un médicament à une compagnie. Le parrainage de l'éducation continue en médecine crée un contexte qui envoie aux médecins le message suivant : Les compagnies pharmaceutiques sont vos amies -- vous pouvez avoir confiance en elles -- elles font toutes ces belles choses pour vous. Et dans d'autres situations où l'objectif sera plus spécifiquement la vente, l'industrie espère, en échange de ce cadeau, obtenir la collaboration des médecins. Ainsi, lorsque leurs vendeurs viendront à votre bureau, vous serez portés à les écouter... Si l'industrie finance en grande partie la recherche médicale, quelle sera leur influence sur les sujets de recherche? Par exemple, si vous vous intéressez à l'infertilité, allez-vous poser la question : «Comment pouvons-nous prévenir les maladies transmises sexuellement qui peuvent causer l'infertilité ? -- et espérer obtenir un financement?» Probablement pas. Vous demanderez plutôt : «Quels médicaments pouvons-nous développer en vue du traitement de l'infertilité une fois que celle-ci s'est manifestée?»

Joel Lexchin est un médecin spécialisée dans les services d'urgence à Toronto et il est l'auteur de plusieurs publications sur l'industrie pharmaceutique au Canada.

Darien Taylor

«Il est relativement facile d'obtenir des industries pharmaceutiques qu'elles financent des activités de suivi auprès des patients. Cela signifie que le personnel dispose de plus de temps pour donner des services direct aux femmes. Je dirais que l'approche de Voices of Positive Women -- par rapport au financement des compagnies pharmaceutiques -- a davantage été nourrie par le mouvement contre le sida que par le mouvement pour la santé des femmes, qui souvent -- et à juste titre -- réclame de l'industrie qu'elle fournisse l'assurance d'une meilleure protection du consommateur par le biais d'analyses plus poussées des produits avant la mise en marché. Notre approche s'est développée en tenant compte de la spécificité de notre maladie ; nous sommes de plus en plus marginalisées et nous avons besoin de multiples interventions pour maintenir notre santé et notre sécurité. Nous sommes heureuses de prendre l'argent des compagnies pharmaceutiques et de l'utiliser pour procurer de la vitamine C aux femmes atteintes du VIH et du sida»

Darien Taylor est une membre fondatrice de Voices of Positive Women, un organisme pour les femmes atteintes du VIH/Sida de Toronto.

Harriet Simand

«Nous sentons qu'il y a conflit d'intérêt dans le fait d'accepter l'argent de compagnies qui ont déjà causé du tort à la santé des femmes. L'industrie pharmaceutique a au moins une responsabilité morale -- sinon légale -- de faire le travail qu'accomplit DES Action depuis toutes ces dernières années, c'est-à-dire d'informer la population exposée au DES (diethystilbestrol) des conséquences possibles de ce produit sur la santé, de s'assurer que les personnes exposées au DES soient adéquatement suivies et d'effectuer des recherches continues concernant nos besoins en santé actuels et futurs. Malheureusement, l'industrie n'a rien fait de cela. DES Action essaie de donner une voix libre de toutes attaches non seulement aux personnes exposées au DES mais aussi à celles qui sont affectées par des médicaments nocifs. Pour cette raison, nous n'acceptons pas d'argent provenant de l'industrie pharmaceutique.»

Harriet Simand est la fondatrice de DES Action Canada

Une brochure qui explorera les points soulevés lors de cette table ronde est actuellement en préparation; elle fournira des lignes directrices pour aider les individus et les organismes à prendre leurs décisions concernant le financement par l'industrie pharmaceutique. Cette brochure sera disponible en anglais et en français et elle devrait être prête à l'automne 1997. Si vous désirez recevoir une copie du document, veuillez s'il-vous-plaît communiquer avec Anne Rochon Ford au RPSFM. L'adresse de Courrier électronique : annerf@yorku.ca. Télécopieur : (416) 736-5986.