En ces temps modernes

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Par Cathy Crowe


Le jour où, en 1985, j'ai obtenu mon diplôme de Ryerson (en Sciences infirmières), j'étais remplie d'un grand optimisme, et je me sentais bien outillée pou r relever tous les défis que j'aurais à affronter. J'envisageais de travailler dans le centre-ville de Toronto, ce Tiers-Monde que l'on ne peut plus cacher. J'ai donc fait mes débuts dans les quartiers pauvres, côtoyant les sans-abris, la faim, la violence. Douze ans plus tard, je constate que la réalité du travaille en milieu communautaire n'est plus la même.

Au fil du temps, j'ai vu tous les paliers gouvernementaux participer au démembrement du système de sécurité sociale canadien et des valeurs promouvant la justice, lesquelles avaient été, pendant des années, un acquis pour les travailleurs sociaux. Nul doute, le gouvernement ontarien de Mike Harris remporte la palme d'or en regard des plus grands torts infligés aux plus grand nombre, en un temps record.

De nos jours, être travailleuse et travailleur social signifie non seulement d'oeuvrer sur des dossiers individuels mais aussi de trouver des solutions. Les intervenantes et intervenants de l'Ontario ont relevé ces défis. Les effets provoqués par les compressions d'aide sociale de 21,6 % imposées aux familles, la mortalité croissante chez les sans-abris, les conditions insoutenables dans les établissements d'hébergement et la récurrence de la tuberculose, voilà des questions urgentes auxquelles nous devons faire face tous les jours.

Des comités, des rapports et des recherches font la liste des « répercussions suscitées par les compressions ». Toutefois, malgré la nécessité de cette longue démarche analytique, nous avons tendance à « intellectualiser » l'horreur de cette situation en ne mettant l'accent que sur les conséquences et non sur les êtres humains en présence. En plus, les médias, pour de quelconques raisons, font la sourde oreille à ces questions.

Plusieurs centres de santé, centres de jour et centres d'hébergement, ainsi que d'autres agences de première ligne ont vu leur financement partiellement ou complètement coupé au cours des deux dernières années. Plusieurs organismes n'existent plus sous leur forme originale et nombreux sont les intervenantes et intervenants qui ont vu leur poste coupé, leurs heures réduites et leurs avantages sociaux retirés, ou qui ont dû carrément se trouver un autre emploi pour suppléer leur revenu. Au cours de ce temps, leur charge de travail a augmenté, allant parfois même jusqu'à doubler. Les intervenantes et intervenants de première ligne ne font pas que travailler davantage, ils sont témoins aussi de situations plus graves et plus douloureuses. À titre d'exemple, dans un centre-ville où la répression policière, les décès causés par le froid, la mortalité enfantine et les suicides sont à la hausse, les intervenantes et intervenants doivent faire face, depuis quatre ans, à un taux de mortalité sans précédent. Leur vie professionnelle les amène à subir des traumatismes.

Il n'est donc pas surprenant de constater que l'absentéisme causé par la maladie est plus élevé et que davantage d'intervenantes et intervenants se retrouvent en état de dépression et de deuil. Je constate que plusieurs d'entre nous utilisent des mécanismes de gestion de stress malsains, tel l'alcool. En même temps, le personnel est souvent appelé à travailler 14 heures par jour, à intervenir dans des situations de crises pendant les jours de congé et à assumer un rôle de grand soutien auprès de leur clientèle et des familles. Les intervenantes et intervenants utilisent davantage leurs avoirs personnels, notamment leur propre argent, pour aider leurs clients et leur organisme en détresse, tout en faisant face à une grande instabilité financière dans leur propre vie. De plus, la plupart des intervenantes et intervenants de première ligne qui oeuvrent en milieux pauvres ne sont pas syndiqués et n'ont pas accès aux programmes d'avantages sociaux, ni à un compte de dépenses.

Craignant d'autres compressions budgétaires, plusieurs organismes communautaires ont mis en place des politiques de relations publiques qui, maintenant, interdisent à un personnel, jadis revendicateur, tout contact avec les médias. À cet effet, plusieurs intervenantes et intervenants du centre-ville ont reçu des réprimandes de la part de leur employeur, pour avoir participé à des manifestations, hors des heures de travail. Ceci a créé une situation où de nombreux intervenants et intervenantes de première ligne se sentent impuissants et complices d'un gouvernement qu'ils considèrent comme responsable des terribles conditions auxquelles ils doivent faire face à tous les jours.

Nous devons discuter de ces questions et d'autres sujets importants qui nous préoccupent. En tant que témoins de la misère quotidienne qui est imposée au nom des compressions budgétaires, nous devons trouver des moyens qui nous aideront à exprimer nos positions en ce qui a trait à la justice sociale.

Cathy Crowe, i.a., est une infirmière-travailleuse de rue.

Cathy Crowe et Nick, un patient, au centre de jour de Toronto.