Le Nord canadien en plein changements climatiques : le point de vue des femmes à Nain

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Par Meena Nallainathan

« À Nain, il y a deux sortes de jours, dit Sandra Owens. Des jours où les Inuits restent au village et des jours où ils parcourent les territoires sauvages. »

En 2002, Mme Owens s’est rendue à Nain, une communauté nordique côtière située au Nunatsiavut (territoire inuit à Terre-Neuve et au Labrador). Elle décrit cette région comme un vaste territoire bordé par la mer et parsemé de collines ondulantes à perte de vue – une terre de roches, de lichens et d’arbres nains. Lors d’une recherche de terrain menée dans le cadre de son mémoire de maîtrise intitulé Climate Change and Health: A Project with Women of Labrador [Les changements climatiques et la santé : une collaboration avec les femmes du Labrador] et réalisé sous l’égide de l’Université Laval, Mme Owens a recueilli les témoignages de 18 femmes inuites qui résident à Nain depuis plus de 30 ans. Elle a choisi de se pencher sur la vie des femmes parce qu’il existe très peu de recherches sur les changements climatiques fondées sur une approche sexospécifique. Son but était donc de répertorier les connaissances régionales à partir d’une vision plus équilibrée.

Collectivement, ces femmes avaient donné naissance à plus de 100 bébés. Trois d’entre elles avaient tué des ours polaires et plusieurs avaient perdu leur mère en bas âge et faisaient les repas de la famille avant même d’atteindre l’adolescence.

Toutes avaient des récits à raconter sur les changements dont elles ont été témoins pour ce qui est de la neige, de la glace et des tempêtes, et aussi sur l’impact de ces transformations dans leur vie.

« Elles avaient vraiment vécu leur vie dans les vastes territoires, explique Mme Owens. Une alimentation faite de nourriture sauvage et une vie dans les grands espaces étaient à la base de leur santé. »

Les femmes ont raconté que le goût de la nourriture sauvage avait changé. Le Tétras du Canada n’a plus un goût de viande sauvage et nombre de plantes et de fruits sauvages n’ont plus une odeur marquée. La nécessité de manger de la nourriture sauvage était souvent soulignée. Mme Owens relate le témoignage d’une des aînées, qui racontait qu’une personne avait tué un phoque et qu’elle était en train de le dépecer dehors lorsqu’une femme a pris la neige dans ses mains et s’est mise à la sucer pour en tirer le sang qui l’imprégnait. « Les Inuits sont constamment à la recherche de nourriture traditionnelle, raconte Mme Owens. C’est une quête perpétuelle. »

Mais de nos jours, les gens hésitent de plus en plus à parcourir les territoires sauvages. Le climat se réchauffe et la glace se transforme. Il est maintenant plus difficile de se déplacer sur la glace en motoneige et d’atteindre les ressources naturelles. Plusieurs ne veulent pas risquer leur vie dans un environnement où la glace se fragmente et où les tempêtes se lèvent plus rapidement, affirme Mme Owens. Il est de plus en plus difficile d’accéder à la nourriture sauvage et de vivre un lien avec les vastes étendus et la stimulation qu’il procure.

« Il y a à peine 50 ou 60 ans, ce peuple était semi-nomade, précise Mme Owens ». « Les gens deviennent fous à rester au village, raconte une femme de 78 ans. Rien ne va m’arrêter », dit-elle, en affirmant qu’elle est déterminée à quitter le village aussi souvent que possible. Les réflexions des femmes sur le sujet des changements climatiques découlaient des expériences qu’elles vivaient quand elles se déplaçaient, chassaient, cueillaient, suspendaient le poisson et la lessive à l’extérieur pour les sécher et prenaient soin de leurs enfants. Elles ont compris que les conditions climatiques fluctuantes, les températures plus chaudes et la présence d’une plus grande humidité provoquaient plus de rhumes, un sentiment de léthargie et une perte de vitalité. Les jeunes mères signalaient que leurs enfants souffraient parfois d’insolation, un phénomène inconnu dans le passé. Elles disent que le soleil est « fort », ou elles parlent d’un soleil qui « brûle maintenant », rapporte Mme Owens.

Le rapport de Santé Canada sur les changements climatiques

L’apport de témoignages provenant de personnes qui vivent les changements affectant la glace, la pluie, la neige et les tempêtes est essentiel à toute démarche visant à cerner la complexité des différences régionales au chapitre des changements climatiques. Un rapport de 484 pages publié par Santé Canada en juillet 2008, intitulé Santé et changements climatiques : Évaluations des vulnérabilités et de la capacité d’adaptation au Canada, signale que certaines régions nordiques reçoivent de plus en plus de précipitations alors que d’autres s’assèchent. Le rapport souligne qu’il faut mener d’autres études de cas et que dans certains contextes, les connaissances autochtones traditionnelles et les signalements locaux constituent la meilleure et l’unique source d’information pour ce qui est de l’identification des risques sanitaires.

Le rapport se penche sur les effets actuels des changements climatiques sur la santé des Canadiennes et des Canadiens, sur l’augmentation des risques dans le futur et sur les mesures à prendre pour nous protéger. Selon le rapport, les personnes les plus touchées par les effets des changements climatiques sont les aînés, les enfants et les nourrissons, ainsi que les personnes souffrant de maladies cardiovasculaires et respiratoires ou celles dont la santé est fragile. Les communautés autochtones et les femmes ont également été identifiées comme des populations vulnérables.

Le rapport cite la recherche de Mme Owens au Nunatsiavut et souligne que peu d’études se penchent sur l’importance de l’accès à l’environnement et les effets qui en découlent sur la santé. Le rapport mentionne toutefois les études alimentaires menées dans les communautés nordiques, lesquelles démontrent qu’une alimentation autochtone fondée sur une nourriture provenant des territoires sauvages, de la mer, des lacs et des rivières contient une quantité importante de protéines, de vitamines et d’éléments nutritifs essentiels. Selon les prévisions, l’adoption d’une nouvelle alimentation composée de produits d’épiceries entraînera une augmentation du taux d’obésité, de diabète et de maladies du cœur. Les femmes inuites avec lesquelles Mme Owens s’est entretenue affirment qu’elles se sentent en forme et en santé lorsqu’elles mangent de la nourriture sauvage et qu’elles ne fonctionnent pas bien lorsqu’elles en sont privées. La chercheuse souligne le constat d’une enquête sanitaire régionale, qui affirme que 76 % des adultes inuits se nourrissent, à 50 % ou plus, de viande, de poissons et d’oiseaux provenant d’activités de chasse et de pêche.

Selon le rapport de Santé Canada, la situation socioéconomique est un indicateur de vulnérabilité. Les personnes qui n’ont pas accès à des aliments nutritifs risquent davantage de souffrir d’un excès de poids, de maladies chroniques, de troubles de santé mentale et de difficultés d’apprentissage. Au Canada, les femmes et les peuples autochtones font partie des populations qui ont plus de difficulté à obtenir des aliments nutritifs. Au Nunavik, les populations qui ont le moins accès à la nourriture traditionnelle sont les familles monoparentales menées par des femmes. Ces familles ont aussi peu accès à des solutions de rechange saines.

Le lichen et la végétation disparaissent de plus en plus en raison des fortes chutes de neige et de pluies verglaçantes et de la glace qui couvre le sol. Ce phénomène est causé par les variations de températures et entraîne un taux de mortalité massif chez les animaux, notamment un important déclin de la population de caribous de l’Arctique. Les gens consomment donc moins de nourriture sauvage. La fonte du pergélisol a provoqué des avalanches meurtrières (neuf personnes sont mortes et 25 ont été blessées au Nunavik, en 1999) et la détérioration des pistes d’atterrissage essentielles aux évacuations médicales. La disparition des routes sur glace, des routes quatre saisons et des pistes d’atterrissage en raison de la fonte du pergélisol produit aussi un effet sur l’approvisionnement en fruits, légumes et autres aliments commerciaux.

La recherche que Mme Owens a réalisée à Nain est de nature exploratoire, et la chercheuse affirme que des études doivent être menées dans d’autres régions nordiques pour en vérifier les résultats. S’appuyant sur ces travaux et sur d’autres études traitant des effets des changements climatiques dans le Nord, elle conclut que d’autres recherches doivent être réalisées pour :

  • étudier les effets des changements climatiques sur la culture nordique et cerner l’impact économique sur la vie des résidants du Nord;
  • modifier les programmes de surveillance de santé publique en vue de détecter et signaler les problèmes sanitaires liés aux changements climatiques;
  • considérer et intégrer les commentaires des résidants de la région concernant l’impact des changements climatiques sur leur santé.

Pierre Gosselin est l’un des auteurs du rapport de Santé Canada. Professeur à l’Université Laval et physicien à l’Institut de santé publique du Québec, il mène des activités de surveillance et de rapport sur la situation sanitaire dans le Nord. Selon lui, le Canada investit encore des milliards de dollars dans de nouvelles infrastructures en se fondant sur des données relevées au cours des 50 dernières années qui ne peuvent plus être utilisées pour planifier l’avenir.

« Nous avons besoin de nouvelles données sur les pluies, les vents et les températures afin de modifier adéquatement les installations physiques du réseau de santé et reconfigurer les soins pour venir en aide aux plus vulnérables, tout cela dans le but de réduire l’impact des événements climatiques extrêmes », précise M. Gosselin.

Un autre auteur, Christopher Furgal, professeur à l’Université Trent, séjourne dans l’Arctique depuis 1992. En 2002, des chasseurs lui ont rapporté que les oiseaux arrivaient plus tôt pendant l’année et que certains mammifères étaient en voie de disparition. « Ils étaient témoins d’événements qu’ils ne pouvaient pas comprendre ou qu’ils n’avaient jamais vus », affirme-t-il.

À Tuktayaktuk, des aînés lui ont dit qu’ils voyaient des abeilles pour la première fois de leur vie, et certains étaient très allergiques aux piqûres de ces insectes. « Nous commençons à peine à comprendre l’impact des changements climatiques sur la santé, signale M. Furgal. Le rapport ne montre que la pointe de l’iceberg. »

Selon M. Furgal, les méthodes pour surveiller les changements climatiques ne sont pas encore au point et il sera essentiel de recueillir des données pour bien cerner l’ampleur de l’adaptation qui sera requise. « Si quelqu’un a un accident ou s’il s’est blessé, nous ignorons si l’incident s’est produit sur les territoires sauvages ou dans le village, et nous ne connaissons pas les conditions météos au moment de l’incident, dit-il. Nous n’avons pas les données pour mesurer l’événement (les changements climatiques) d’un point de vue épidémiologique. Il nous reste encore beaucoup à apprendre. »

Quant à Sandra Owens, elle est retournée à Nain en 2004 pour présenter les résultats de sa recherche, qui n’ont guère surpris les résidants de la communauté. « Ils m’ont dit que j’avais confirmé ce qu’ils savaient déjà », rapporte-t-elle. La population de Nain est très jeune et il y a peu d’aînés qui se rappellent d’une enfance vécue dans un environnement calme et froid. « La question des changements climatiques est un problème parmi d’autres dans leur quotidien », comme l’accès aux soins de santé et la difficulté à se loger adéquatement. Par ailleurs, elle constate que les Inuits ont fait face à de nombreux défis – des enjeux politiques à l’environnement –, et que les femmes sont résilientes et capables de s’adapter.

Meena Nallainathan est écrivaine à la pige et vit à Toronto.