Les changements climatiques et le Canada : une occasion inexploitée pour faire avancer l’égalité des sexes?

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Par Jimena Eyzaguirre

Les discussions internationales qui ont lieu et qui constituent un pas en avant et au-delà de l’accord de Kyoto nous offre la possibilité de réfléchir aux actions que le Canada doit entreprendre au chapitre des changements climatiques. Plusieurs dossiers liés à la réduction des gaz à effet de serre et à l’aide que notre pays doit accorder aux communautés pour les aider à s’adapter aux effets des changements climatiques font l’objet de discussions. Toutefois, la question des différences entre les sexes en matière de politiques et de programmes gouvernementaux n’est pas incluse dans les débats, et ce malgré l’adoption par le Canada de la Plateforme d’action de Beijing, à la Quatrième Conférence mondiale sur les femmes, parrainée par l’Organisation des Nations Unies en 1995. Cette plateforme engage les pays signataires à intégrer une perspective sexospécifique dans les politiques et programmes gouvernementaux dans le but d’assurer l’égalité des sexes.

Le dossier des changements climatiques et les répercussions sur le plan environnemental et socioéconomique inquiètent toute la population canadienne. L’étendue de la couverture médiatique sur le sujet, l’indignation du public face aux actions du gouvernement ou a son inertie et les résultats des sondages mettent en lumière la nature délicate et complexe de ce défi. Le climat détermine la façon dont nous vivons et le lieu où nous vivons. La hausse des températures, la modification des tendances pour ce qui est de la pluie, la neige et la glace, l’augmentation du niveau de la mer et la multiplication des désastres de plus en plus destructeurs liés au climat – inondations, sécheresses, canicules extrêmes, feux de forêt et violentes tempêtes – peuvent potentiellement ébranler les écosystèmes et menacer la santé, la sécurité et le bien-être des populations humaines. Dans un même temps, la réduction des effets produits par les changements climatiques nécessite l’abandon d’activités et de comportements générateurs de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère, notamment l’utilisation de combustibles fossiles.

Pour s’attaquer aux changements climatiques, il faut adopter deux stratégies complémentaires à l’échelle des politiques : la mitigation et l’adaptation. La mitigation implique la réduction des émissions de GES. L’adaptation prépare les sociétés à affronter les impacts climatiques et les conséquences qui en découleront malgré les efforts de mitigation. Les femmes jouent des rôles sexospécifiques précis en ce qui a trait à la préparation des deux types de politiques, mais ces rôles demeurent mal cernés.

L’absence d’une analyse et de débats au Canada sur les liens entre les rapports sociaux entre les sexes et les changements climatiques n’est pas atypique. Dans le cadre des forums de l’Organisation des Nations Unies, ce point de vue est intégré depuis peu. Il a d’abord été introduit dans des discussions lors d’événements secondaires en 2002 et lors des rondes de négociations internationales sur les changements climatiques. Les dialogues qui ont lieu mettent l’accent surtout sur les pays en développement, où les différences entre les hommes et les femmes pour ce qui est du revenu, de l’éducation, des possibilités économiques ainsi que l’accès et l’utilisation des ressources énergétiques entraînent la nécessité d’intégrer la dimension sexospécifique à l’étape de la conception des politiques et des programmes portant sur le climat. Toutefois, le projet Un climat neuf pour le changement, financé par la Commission européenne en 2004-2005, et des preuves probantes provenant d’autres sources présentent des arguments contre l’adoption d’une position neutre en matière de genres, dans l’élaboration de politiques sur les changements climatiques, et ce aussi pour les pays industrialisés.

Selon une analyse de l’information disponible au public traitant des politiques et des programmes fédéraux sur les changements climatiques en place à ce jour, les décideurs canadiens devraient porter plus d’attention sur les questions liées aux rapports sociaux entre les sexes, quant à la conception et l’évaluation de futures réponses en matière de changements climatiques. L’égalité des sexes se traduit par la possibilité, tant pour les hommes que pour les femmes, de jouir pleinement de leurs droits et de réaliser leur plein potentiel pour ce qui est des occasions de contribuer à la société, tout en récoltant les bienfaits qui en découlent.

La réponse du Canada en matière de politiques, face aux changements climatiques

Dans la plupart des gouvernements canadiens, les femmes demeurent sous-représentées aux postes de pouvoir. Aujourd’hui, le nombre de députés féminins au Parlement se chiffre à une sur cinq élus. Le taux de présence de femmes à la législature provinciale et territoriale et aux conseils municipaux est aussi peu élevé. Au sein de Ressources naturelles Canada et d’Environnement Canada – deux ministères fédéraux d’importance dans la lutte contre les changements climatiques –, le taux d’employés féminins est inférieur à celui associé à la fonction publique dans son ensemble. Et bien que la représentation féminine dans des postes de direction augmente peu à peu, les hommes occupent toujours la plupart des postes de cadre.

Après avoir signé l’Accord de Kyoto en 1998, le Canada disposait d’une occasion pour favoriser la participation des femmes dans l’élaboration d’une réponse pancanadienne en matière de changements climatiques. Le gouvernement fédéral a donc mis sur pied un processus de consultation dans le but de recueillir des opinions sur les mesures à prendre pour freiner les changements climatiques. Il a consulté seize groupes de travail sectoriels comportant au total 470 « experts ». Les industries, le monde de la recherche, les organisations non gouvernementales et les gouvernements y étaient représentés. Chaque groupe a fait une analyse des coûts-avantages liés à la lutte contre les changements climatiques et a émis des recommandations sur les diverses voies à suivre pour atteindre l’objectif national en matière d’émissions de GES. En moyenne, pour chaque experte, sept experts ont pris la parole dans le cadre de ce processus. Le seul groupe dans lequel les femmes n’étaient pas en minorité était celui œuvrant à la sensibilisation du public et aux services d’approche.

Jusqu’à dernièrement, les efforts que le gouvernement déployait pour freiner les changements climatiques portaient sur la diffusion d’information, la mise en place d’incitatifs financiers et l’octroi de fonds pour la recherche et le développement (R et D) de technologies « propres », dans un effort pour modifier les comportements dans tous les milieux de la société canadienne. Des investissements ont également été faits pour multiplier les débouchés commerciaux offerts aux entreprises canadiennes, notamment pour leur permettre de transférer des technologies propres vers les pays en développement et accéder à des crédits de compensation d’émissions de carbone issus de projets visant à réduire les GES.

La mise en place d’une réglementation fédérale ciblant les émetteurs industriels et l’introduction d’une taxe sur le carbone initiée par le Québec et la Colombie-Britannique figurent parmi la nouvelle vague de politiques qui visent à réduire les émissions de GES au Canada.

Le rôle des femmes en matière de politiques sur les changements climatiques

Quels sont les intérêts et les rôles particuliers des femmes dont il faut tenir compte dans les politiques sur les changements climatiques? Pour l’instant, l’absence de données ventilées selon les sexes disponibles au public nous empêche de répondre à cette question pour ce qui est du Canada. Les rapports du gouvernement fédéral sur les tendances d’émissions provenant des foyers ou sur l’efficacité des programmes ne font aucune mention des résultats pour chaque sexe. Le facteur sexospécifique étant reconnu comme l’une des douze conditions sociales et économiques influant sur les résultats en matière de santé, Santé Canada et l’Agence de la santé publique du Canada semblent être les seuls instances fédérales à explicitement étudier le lien pouvant exister entre les changements (comme les changements climatiques) et les rapports sociaux entre les sexes au Canada. Le financement de programmes acheminé par l’Agence canadienne de développement international (ACDI) vers les pays en développement pour des actions de lutte contre les changements climatiques a davantage la possibilité de produire des résultats qui favorisent l’égalité entre les hommes et les femmes. L’égalité des sexes est l’une des priorités de l’ACDI, et son recours à l’analyse comparative entre les sexes produit des politiques et des programmes qui reflètent les préoccupations et le vécu des femmes. À titre d’exemple, un projet financé par l’ACDI ayant pour but de réduire la vulnérabilité du Nigeria face aux conséquences entraînées par les changements climatiques intègre la dimension des rapports sociaux entre les sexes dans toutes ses activités – de la recherche et de l’analyse, à la création de projets d’adaptation communautaires, en passant par l’élaboration d’options en matière de politiques, et les communications.

Dans un même temps, les femmes participent de plus en plus au discours sur les changements climatiques. Elles influent sur un éventail de dimensions stratégiques et représentent des disciplines allant des sciences naturelles et sociales au monde des affaires et à la technologie. Par exemple, depuis le lancement de Climate-L en 2000, un serveur de liste de l’Institut international du développement durable, domicilié au Manitoba, le taux relatif de soumissions annuelles présentées par des femmes a presque doublé, passant de 20 % à environ 40 % de toutes les contributions. La prise en compte de cette réalité dans l’élaboration des politiques sur les changements climatiques constitue un pas important pour l’égalité des sexes.

Quatre raisons qui appuient l’intégration des questions sexospécifiques dans les politiques sur les changements climatiques

Raison # 1 : L’élaboration d’objectifs et de priorités en matière de changements climatiques nécessite l’apport des réflexions et de l’expertise tant des femmes que des hommes.

La mitigation des effets négatifs découlant des changements climatiques nécessite des changements de comportements individuels et collectifs qui pourraient avoir des conséquences de grande portée sur le plan social, économique et écologique. Ces décisions touchent la population entière. Afin de maximiser l’efficacité et le rendement des solutions proposées par les politiques, les femmes tout autant que les hommes doivent participer au façonnement de l’avenir économique du Canada et aux décisions concernant les ressources naturelles et la gestion de l’environnement, la création de programmes de recherche et le choix de priorités en matière d’investissements. En d’autres termes, les femmes tout autant que les hommes doivent participer aux décisions qui établissent les bénéficiaires des ressources et les échéanciers. À ce jour, les Canadiennes n’ont joué qu’un rôle modeste dans cette arène.

Raisons # 2 : Les Canadiens et les Canadiennes n’ont pas les mêmes préférences ni les mêmes habiletés au chapitre des gaz à effet de serre.

Les différences entre les hommes et les femmes quant aux profiles d’émissions constituent des considérations importantes dont il faut tenir compte dans les programmes ciblant les foyers. Au Canada, selon les tendances, les déplacements personnels, l’utilisation d’appareils ménagers électriques, le chauffage et la climatisation comptent pour plus de 80 % des émissions de GES provenant des foyers. Il existe peu d’études exhaustives canadiennes documentant les différences entre les sexes à ce chapitre. Toutefois, des études choisies portant sur le transport urbain indiquent que les femmes sont plus nombreuses à utiliser les transports en commun que les hommes, que leurs déplacements en voiture sont de moins longue durée, qu’elles se déplacent généralement pour faire des courses ou pour véhiculer d’autres membres de la famille. Elles attachent généralement plus d’importance à la sécurité et moins d’importance à la puissance et la capacité d’accélération des voitures que les hommes.

Certaines preuves indiquent que les femmes font moins confiance à des solutions technologiques que les hommes. Par exemple, une étude réalisée en 2005 par le Energy and Materials Research Group [Groupe de recherche sur les énergies et les matériaux], de l’Université Simon Fraser, qui portait sur les attitudes des Canadiens et des Canadiennes quant à la possibilité de capturer et d’entreposer les émissions de dioxyde de carbone – un type de GES – dans des formations géologiques souterraines suggère que les femmes appuient moins l’adoption de cette technologie que les hommes. Un récent sondage mené par Harris/Decima a interrogé la population sur le future rôle de l’énergie nucléaire au Canada dans le contexte des changements climatiques. Selon ce sondage, les hommes sont deux fois plus nombreux à favoriser une utilisation accrue de cette source d’énergie, comparativement aux femmes.

Et même si les campagnes d’information et l’appel au volontariat constituent des composantes importantes des politiques, l’efficacité de l’information, des messages et des incitatifs véhiculés auprès de la société ne peuvent être efficaces que s’ils reflètent les préoccupations des deux sexes et prend en compte la dimension culturelle.

Raison # 3 : Les conséquences des changements climatiques ne sont pas les mêmes pour les femmes et les hommes.

Au Canada, comme c’est le cas dans la plupart des pays, l’absorption des coûts supplémentaires associés au rétablissement ou aux mesures de préparation pour contrer les effets des changements climatiques placent toujours les femmes dans une position désavantageuse. Selon la tendance, les femmes ont moins de revenus que les hommes et sont plus nombreuses à vivre dans la pauvreté. Chez la population féminine, les femmes autochtones ont des revenus davantage inférieurs et sont plus pauvres. Les femmes sont plus nombreuses que les hommes à assumer la responsabilité des soins aux enfants et aux aînés – deux groupes qui sont particulièrement vulnérables aux effets des changements climatiques.

Il existe peu de recherches canadiennes qui tentent de cerner les différences sexospécifiques quant à la vulnérabilité des deux sexes aux effets des changements climatiques. Une étude portant sur la tempête de verglas qui a frappé le Québec, l’est de l’Ontario et le Nouveau-Brunswick en 1998 est l’une des rares recherches sur le sujet. Elle établit des liens entre les effets sur la santé des enfants à long terme et le stress vécu par les mères en situation de désastre naturel. Cette étude réalisée en 2008 conclut que l’exposition des femmes enceintes au stress et à l’anxiété a généré des effets sur le développement intellectuel des enfants nés peu après la tempête. Les chercheurs suggèrent que ces retards développementaux peuvent s’atténuer au fil du temps, comme c’est le cas chez les nourrissons prématurés. L’équipe de recherche a étudié l’impact de divers éléments stresseurs, comme le nombre de jours sans électricité et les pertes financières vécues par les familles.

L’appartenance à un sexe est souvent considérée comme un facteur démographique à considérer dans les études sur les effets d’événements climatiques extrêmes, cette dimension révélant des résultats intéressants. Par exemple :

  • Le Health Policy Research a publié les résultats d’une étude réalisée en 2000 sur les répercussions du déluge de 1996 dans la région du Saguenay, au Québec, notamment sur la santé des résidents touchés. L’étude concluait que les séquelles physiques et psychologiques de cette catastrophe étaient plus importantes chez les femmes que chez les hommes. Les femmes sont plus à risque parce qu’elles doivent souvent se rétablir des événements tout en continuant à assumer leurs responsabilités domestiques et extérieures.
  • Un projet mené en 2005 par un chercheur de l’Université de Toronto et Environnement Canada se penche sur les différences de perceptions face aux risques encourus pendant des événements climatiques extrêmes et les implications sur les stratégies de gestion de désastres. Dans le cadre de ce projet, un sondage sur les attitudes vécues pendant le passage de l’ouragan Juan en Nouvelle-Écosse en 2003 révèle que les femmes se sentaient généralement plus menacées que les hommes par les effets de la tempête. Un sentiment de vulnérabilité pourrait empêcher les femmes de poser des gestes risqués mais aussi de passer à l’action de façon décisive dans une situation de désastre. L’identification des différences de perceptions face au risque chez les résidants d’une ville ou d’une communauté permettrait de cerner les obstacles pouvant empêcher une adaptation adéquate.

Raison # 4 : Les gouvernements ont la responsabilité d’assurer une distribution équitable des bienfaits prévus par les politiques et les programmes sur les changements climatiques.

Qui a bénéficié des investissements que le gouvernement a faits pour s’attaquer aux changements climatiques? De quelle manière l’information et les programmes influent-ils sur les comportements des femmes et des hommes, quant à l’utilisation des énergies et les déplacements personnels? Les femmes et les hommes peuvent-ils tout deux accéder aux investissements en R et D de technologies propres et en recherche sur l’impact des changements climatiques et peuvent-ils tout deux améliorer leur condition?

Même si les politiques sur les changements climatiques véhiculent la nécessité de faire progresser l’égalité des sexes, les politiques et les programmes fédéraux mis en place au Canada ne tiennent pas compte des rapports sociaux entre les sexes. Aujourd’hui, nous ne pouvons affirmer avec certitude que les politiques et les programmes sur les changements climatiques mis en place depuis la fin des années 1990 reflètent les aspirations, les points de vue et les préoccupations des Canadiennes. Pour combler cette lacune importante, il faudrait d’abord cerner les types de réponses en matière de politiques qui stimulent les débats sur le sujet, comme ceux que j’ai identifiés dans cet article. Les organisations non gouvernementales et les universités peuvent participer à ce processus d’exploration. Notre détermination à réaliser l’égalité des sexes exige que nous mettions à contribution toutes les dimensions des politiques gouvernementales pour atteindre cet objectif, et les changements climatiques ne font pas exception à la règle.

Jimena Eyzaguirre travaille sur les questions de changements climatiques depuis 2000 en tant que chercheuse, représentante d’une ONG, conseillère et fonctionnaire. Elle œuvre actuellement à titre d’analyste des politiques à Ressources naturelles Canada.

Une version antérieure de cet article a été publiée dans le numéro Printemps / Été 2007 de la revue Women & Environments International Magazine, sous la rubrique des parutions antérieures : 1974 / 1975 Women and Global Climate Change.