Critique de livre: La puberté précoce chez les filles. La nouvelle « norme » et pourquoi il y a lieu de s'inquiéter

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par Kathleen O’Grady

C’est un sujet sur lequel on connaît presque tous une anecdote, qui concerne une voisine, une nièce, voire sa propre fille. Des fillettes chez qui on voit poindre des bourgeons mammaires dès l’âge de 6 ou 7 ans. Ou l’apparition des premières règles vers 8 ans, un phénomène qui semble en voie de devenir une norme plutôt qu’une exception.

Dans un ouvrage récent intitulé The Falling Age of Puberty in US Girls (2007), Sandra Steingraber, surtout connue pour ses travaux innovateurs sur le cancer et son lien avec les contaminants présents dans l’environnement, propose une méta-analyse des données actuelles sur la puberté précoce chez les filles. La puberté, c’est ce passage marqué par l’apparition des bourgeons mammaires, des poils pubiens et de la ménarche, c’est-à-dire les premières menstruations. Steinberger analyse avec soin les rapports complexes et interreliés qui déterminent la puberté à la lumière de facteurs physiologiques, psychologiques et environnementaux (nutrition, substances chimiques) et leurs répercussions sur le processus de maturation chez les jeunes filles.

La raison qui a incité Steingraber à faire ce travail peut surprendre : il s’agit du cancer du sein. Même si pour la plupart d’entre nous, cette maladie semble une tragédie très éloignée des premières années de la puberté, la recherche indique que la ménarche précoce est bel et bien un facteur de risque plus tard dans la vie. La chercheuse a analysé les données relatives à la diminution de l’âge de la puberté à la demande du Breast Cancer Fund, dans le but de déterminer quels sont les mécanismes neurohormonaux qui gouvernent initialement le développement mammaire et de déceler les facteurs en jeu.

Selon ses conclusions, le développement pubertaire ne repose pas simplement sur une suite d’enchaînements de cause à effet, mais plutôt sur un ensemble de phénomènes interreliés et de variables complexes. Il est donc extrêmement difficile de distinguer quels sont les rapports de causalité entre tous ces éléments.

Le déclenchement de la puberté aux États-Unis
On peut définir succinctement la puberté chez les filles, nous dit Steingraber, comme cette période qui correspond à l’apparition de la fertilité. Bien entendu, la puberté comporte plusieurs phases de développement régies par les systèmes neuronal et hormonal : forte poussée de croissance, développement des seins (thélarche), pilosité pubienne (pubarche), premières menstruations et première ovulation.

Ce qui est remarquable, c’est le peu que nous savons sur la puberté. Nous connaissons les grands processus physiologiques (neuronaux et hormonaux) impliqués dans le développement pubertaire, mais il nous est impossible d’en déterminer le début ou la durée. Ces éléments varient largement d’une personne à l’autre. Ils sont influencés par une multitude de facteurs environnementaux et de déclics encore mal connus. La puberté dite « normale » commence entre l’âge de 8 à 13 ans et se déroule sur une période de dix-huit mois à six ans.

Steingraber rapporte que les données recueillies depuis une centaine d’années permettent d’établir que l’âge moyen des premières menstruations est passé en un siècle de 17 à 13 ans chez les filles de race blanche aux États-Unis. Il a continué à diminuer au cours des derniers 50 ans, mais beaucoup plus lentement (quelques mois) et suivant d’amples variations selon l’origine ethnique.

Au Canada, des recherches sur de petites cohortes amènent à une conclusion semblable. Une observation confirmée par la Dre Diane Francœur, professeure en obstétrique et gynécologie à l’Université de Montréal, qui prévient toutefois qu’aucune étude à grande échelle n’a encore été menée sur le sujet dans notre pays.

Aujourd’hui aux États-Unis, l’âge moyen de la ménarche est de 12,6 ans chez les filles de race blanche, de 12,1 ans chez celles de race noire et de 12,2 ans chez les filles d’origine mexicaine (il est toutefois difficile de comparer son évolution sur une longue période, puisque la majorité des données historiques concernent surtout des filles de race blanche et d’origine européenne).

Ce qui est plus difficile à déterminer, souligne Steingraber, c’est l’évolution des premières manifestations de la puberté comme les bourgeons mammaires et la pubarche, en raison de la rareté des données historiques. Néanmoins, les données recueillies au cours des dernières décennies indiquent que l’âge a diminué sensiblement dans les deux cas et que cette tendance lourde se poursuit (à la différence de la ménarche, qui semble s’être stabilisée).

Pour résumer, la chercheuse conclut que « les premières règles se déclenchent un peu plus précocement qu’il y a 40 ans, alors que le développement mammaire, lui, survient un ou deux ans plus tôt ».

Aux États-Unis, les bourgeons mammaires apparaissent maintenant avant l’âge de dix ans chez 50 % des filles de race blanche et avant l’âge de huit ans chez près de 14 %. Chez les filles de race noire, l’âge moyen se situe tout juste sous la barre des neuf ans, dont une proportion importante sous celle des huit ans.

Comme le fait observer Steingraber, « La majorité des endocrinologues admettent… que la diminution de l’âge de la puberté chez les filles est un phénomène bien réel aux États-Unis ». Ce qu’on ne connaît pas, ce sont les causes de cette évolution, ni comment réagir, si tant est qu’il faille intervenir.

Cocktails chimiques et redéfinition de la « norme »
La plupart des experts, y compris Steinberger, s’entendent sur le fait que la baisse de l’âge de la puberté est directement attribuable au déclin des maladies et à une meilleure alimentation. La capacité de maturation sexuelle de l’organisme féminin en fonction de l’environnement (par ex., santé, alimentation, abri) joue aussi un rôle important. Par conséquent, il est difficile de parler d’âge « normal » au sujet de la puberté. À cause de notre capacité d’adaptation, ce qui constitue la « normalité » évolue constamment en fonction de l’évolution des facteurs environnementaux (individuels et sociaux).

De cet argument en découle un deuxième : ce qu’on considère comme un développement pubertaire « normal » ne signifie pas forcément que celui-ci est « bon » ou « sain » (contrairement à ce que le mot laisse croire). Il s’agit tout simplement d’une moyenne décrivant une réponse à des circonstances extérieures qui influent sur les fonctions de l’organisme.

Pour Steingraber, le fait que la puberté se déclenche plus tôt aux États-Unis pourrait être lié à d’autres facteurs que l’amélioration de la nutrition et de la santé, en particulier au cours des dernières décennies. Un phénomène similaire s’observe d’ailleurs dans d’autres pays qui jouissent d’un niveau de vie élevé ou ont en commun les mêmes antécédents ethniques.

La chercheuse fait état de nombreuses études qui établissent un lien entre les produits chimiques présents dans notre environnement. Les modulateurs endocriniens (capables d’imiter les hormones dans l’organisme) sont associés notamment à une pléthore de problèmes de santé : raccourcissement des périodes de gestation du fœtus; faible poids à la naissance; accroissement des taux d’obésité et mauvaise régulation de l’insuline dans l’organisme, tous des facteurs de risque de puberté précoce. Phénomènes auxquels nous devrions prêter attention, prévient Steingraber, puisque « les enfants sont constamment exposés à des modulateurs endocriniens de faible intensité dans la nourriture, l’eau potable et l’air », prévient Steingraber.

À titre d’exemple, on a établi un lien entre la ménarche et la pubarche précoces chez les filles et les polybromobiphényles, des produits chimiques ignifuges. De la même façon, une exposition à des taux élevés de dioxine serait associée à un risque élevé de ménarche précoce et de cancer du sein.

De plus, on trouve dans une vaste gamme de produits de consommation, dont les toniques capillaires, les pesticides et le matériel d’emballage et de construction, des agents hormonaux actifs. Certaines études en ont d’ailleurs détecté la présence dans l’urine des filles aux États-Unis, ainsi que des traces de contaminants comme les phtalates et le bisphénol A. (Élaboré à l’origine pour servir d’hormone synthétique, le bisphénol A est utilisé maintenant dans tous les plastiques polycarbonates et dans les revêtements intérieurs des conserves et des canettes, entre autres. Son utilisation dans les biberons vient d’être bannie au Canada.) Les tests sur les rats indiquent que l’exposition au bisphénol A, avant la naissance ou à un jeune âge, peut accélérer la maturité sexuelle.

Aux États-Unis, le recours aux hormones naturelles ou synthétiques pour stimuler la croissance du bétail et la production laitière (un procédé banni en Europe) a également soulevé quelques inquiétudes. Certains critiques croient que cette pratique pourrait contribuer au déclenchement précoce de la puberté, mais d’autres recherches seront nécessaires pour en être sûr.

Steingraber conclut pour sa part que les cocktails chimiques pourraient jouer un rôle significatif relativement à la baisse de l’âge « normal » de la puberté chez les filles. Les données sont toutefois insuffisantes pour le confirmer, mais suffisantes pour conseiller la vigilance.

Par ailleurs, il reste à déterminer de quelle façon les contaminants chimiques agissent et se conjuguent avec d’autres facteurs de risque pour accélérer le début de la puberté. Ces autres facteurs de risque, ce sont notamment le tabagisme, l’obésité, l’inactivité physique et les stresseurs psychosociaux (les dysfonctions familiales, par ex.). Il faudra aussi déterminer quels sont leurs autres effets sur l’organisme et le développement.

L’enfance perdue
Outre le risque accru de cancer du sein associé à la puberté précoce et les autres effets des contaminants chimiques sur le développement, il y a de nombreuses autres raisons de s’inquiéter de la baisse de l’âge de la puberté, sur le plan social notamment, soutient Steingraber.

On peut avancer que l’augmentation des cas de puberté précoce nous obligera à séparer notre conception de l’enfance et le développement physiologique comme tel (une fillette de 8 ans qui a des seins n’en reste pas moins une enfant si on la compare aux enfants de son âge). Or les filles qui acquièrent des formes à un jeune âge sont soumises à de nombreuses pressions sociales.

Steingraber fait état d’un certain nombre d’études montrant que les filles qui atteignent tôt l’âge de la puberté sont davantage sujettes à l’anxiété, ont une moins bonne image d’elles-mêmes et font plus de tentatives de suicide que les autres. L’abus de drogues, le tabagisme et la consommation d’alcool sont également plus élevés au sein de ce groupe. Par ailleurs, ces filles sont plus susceptibles d’être victimes de violence physique et sexuelle. Dans l’ensemble, elles ne réussissent pas aussi bien à l’école. Leur vie sexuelle débute plus tôt et elle est plus active; le risque de grossesse à l’adolescence augmente.

Fait à souligner, les garçons qui parviennent précocement à la maturité sexuelle ne présentent pas les mêmes comportements et la même évolution que les filles. Comme le suggère Steinberger, ceci pourrait s’expliquer par le fait que « la puberté précoce modifie à tel point les rapports sociaux pour les filles qu’elle peut causer un traumatisme et éroder la confiance en soi ».

Que faire?
L’analyse exhaustive proposée dans The Falling Age of Puberty in US Girls est une démonstration éloquente de la capacité de synthèse de l’auteure. Connaissances biomédicales, données sur l’environnement et les produits chimiques, facteurs sociaux et culturels et répercussions : recenser tous ces éléments n’était pas une mince tâche.

Ce qui frappe, c’est encore et toujours la rareté des données sur les substances chimiques présentes dans notre environnement et leurs répercussions sur la santé. Cette lacune procède d’une perspective qui tend à isoler le corps humain (et ses processus) des facteurs environnementaux, alors que seule une approche intégrée permettrait d’apporter des réponses (ou de soulever les bonnes questions).

En particulier, Steingraber croit qu’il faudrait exercer une surveillance régulière pour détecter les modulateurs endocriniens et autres agents hormonaux actifs présents dans l’air, l’eau et la nourriture, et en analyser les effets sur le développement des nourrissons, des enfants et des adultes.

Plus important encore, il faudrait étudier les effets éventuellement délétères des produits chimiques sur la santé humaine et la salubrité de l’environnement, isolément et en association, avant qu’ils ne soient destinés à la consommation de masse sous diverses formes. Les gouvernements devraient aussi en surveiller plus rigoureusement l’utilisation et la propagation dans l’environnement.

Selon Kathleen Cooper, chercheuse en chef à l’Association canadienne du droit de l’environnement, on peut s’attendre, malgré l’absence de données comparables, à une évolution semblable de l’âge de la puberté au Canada et aux États-Unis, vu les ressemblances entre les deux pays sur le plan du développement industriel. « Nous devrions chercher à savoir, dans le cadre de recherches plus vastes sur la salubrité de l’environnement pour les jeunes enfants, si l’âge de la ménarche diminue dans notre pays; et, si tel est le cas, analyser le rôle joué par les substances soupçonnées de perturber le système endocrinien, notamment celles qui sont présentes dans les produits de consommation. »

La conclusion à laquelle parvient Steinberger, c’est que le déclenchement précoce de la puberté chez les filles (un phénomène bien réel et dont nous devrions nous inquiéter) ne procède pas d’une simple relation de cause à effet, mais plutôt d’un réseau de facteurs responsables de transformations initiales qui déclenchent elles-mêmes d’autres réactions.

Pour arriver à démêler cet écheveau, il nous faudrait commencer par accepter, en toute bonne foi, que la profusion de substances chimiques dans notre environnement (l’eau, la nourriture et l’air) exerce effectivement une action sur notre développement physiologique et social. Notre évolution en tant qu’espèce pourrait en dépendre.

Pour un complément d’information : The Falling Age of Puberty in US Girls: What we know, what we need to know, par Sandra Steingraber (publication du Breast Cancer Fund, août 2007) : www.breastcancerfund.org/site/pp.asp?c=kwKXLdPaE&b=3266489

Kathleen O’Grady est co-auteure de l’ouvrage Sweet Secrets: Stories of Menstruation (Sumach Press) et associée de recherche à l’Institut Simone de Beauvoir.