Attention au fossé (entre les genres)

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Par Carolyn Shimmin

En janvier 2009, la Commission de la santé mentale du Canada (CSMC) a publié, aux fins d'une discussion publique, la première ébauche d'un cadre de travail pour une stratégie nationale en matière de santé mentale. Par la suite, la CSMC a organisé des conférences avec les parties intéressées, d'un bout à l'autre du pays, ainsi qu'une consultation électronique sur son site Web, pour obtenir leur avis sur le document‑cadre Vers le rétablissement et le bien-être : cadre pour une stratégie en matière de santé mentale au Canada. Composé de huit objectifs, ce document contient d'excellentes recommandations, telle la mise en place d’un système qui favorise le rétablissement des personnes atteintes de maladie mentale et leur permet de faire des choix judicieux en fait de services et de soutien (au moyen d'un mécanisme de financement qui les y aide). Bien que ce cadre de travail semble constituer un pas dans la bonne direction, à l'instar des autres documents publiés par la CSMC, il ne comporte aucune analyse différenciée selon les sexes.

La recherche en santé continue de démontrer l’incidence du genre sur les programmes, les politiques et les synthèses de recherche. Il est en effet établi que l'analyse des influences du genre et du sexe fait partie intégrante d’une application rigoureuse de la démarche scientifique. Les gouvernements et organismes de financement de la recherche reconnaissent cet état de fait dans leurs pratiques et politiques. Par exemple, en l'an 2000, le gouvernement fédéral a approuvé le Programme d'action pour l'égalité des sexes, destiné notamment à créer de nouveaux programmes et politiques et à accélérer la mise en oeuvre de projets d'analyse comparative entre les sexes. Les engagements de Santé Canada sont énoncés dans la Stratégie pour la santé des femmes (1999) et la Politique de Santé Canada en matière d'analyse comparative entre les sexes (2000). Quant aux Instituts de recherche en santé du Canada, ils exigent que soit menée une analyse des influences du genre et du sexe, étant donné sa dimension éthique et égalitaire, ainsi que son rôle essentiel dans l’application rigoureuse de la démarche scientifique.

Plus important encore, la recherche en santé démontre que le fait d'ignorer les différences sexospécifiques, notamment d’adopter une « neutralité sexuelle », provoque des erreurs qui, à leur tour, entraînent la perte d’occasions, un mauvais usage des ressources et des résultats défavorables. Alors pourquoi  la CSMC a-t-elle omis d’utiliser l’analyse des influences du genre et du sexe dans l'élaboration d'une stratégie nationale en matière de santé mentale?

Malgré l'imposante documentation qui met en évidence l'importance d’envisager les problèmes de santé mentale dans une perspective de genre, aucune analyse comparative entre les sexes ne figure dans les récents rapports sur la santé mentale au Canada. Aucun rapport réalisé à l'échelle du pays ne comporte une analyse comparative selon les sexes. C'est le cas du rapport final de la Commission Romanow, intitulé Guidé par nos valeurs – L'avenir des Soins de Santé au Canada; du rapport De l'ombre à la lumière – La transformation des services concernant la santé mentale, la maladie mentale et la toxicomanie au Canada, publié en 2005 par le Comité sénatorial permanent des affaires sociales, des sciences et de la technologie et du rapport de la CSMC, Passons à l'action – Lutte contre la stigmatisation et la discrimination.

Tout comme il importe de prendre en considération le facteur du sexe biologique et du sexe social dans la compréhension de la santé en général, il est essentiel d’en tenir compte dans la compréhension de la santé mentale et de la toxicomanie, de même que dans la façon de trouver les meilleurs moyens de les aborder. Par exemple, il existe des différences selon le genre dans certains types de troubles mentaux et leur prévalence. La dépression postpartum ne concerne que la femme. En outre, il existe une prévalence élevée des troubles intériorisés, telle la dépression majeure, chez la femme, et des troubles extériorisés, tels l’alcoolisme et la toxicomanie, chez l’homme. De nombreuses maladies mentales, qui semblent frapper sans distinction de sexe, sont au contraire liées au genre. Les signes précurseurs de la schizophrénie diffèrent selon le genre. En général, cette maladie se manifeste beaucoup plus tôt chez l’homme que chez la femme. Alors que la gravité de la schizophrénie est associée à l’âge d’apparition de la maladie, l’homme souffre davantage que la femme de formes graves de la maladie.

Il est manifeste que le type de soins recherchés n'est pas le même chez l'homme que chez la femme. Qui plus est, l’homme est en général moins porté que la femme à demander de l’aide, que ce soit à des professionnels ou à des non-spécialistes. De plus, on a observé des différences selon le genre dans le métabolisme et les effets des psychotropes. La recherche a mis en évidence l’existence de différences fondamentales entre la femme et l’homme en ce qui concerne le métabolisme et les effets des psychotropes utilisés dans le traitement de la schizophrénie, de la dépression et de l’anxiété, ce qui peut influer sur les résultats et les frais cliniques. En outre, la recherche démontre qu’on prescrit deux fois plus de psychotropes à la femme qu’à l’homme en Amérique du Nord.

Le rôle sexuel dans la société peut également avoir un impact considérable sur la santé mentale. L'Organisation mondiale de la Santé a découvert que l’homme est plus porté que la femme à parler d’alcoolisme au professionnel de santé qu’il consulte. Cependant, la femme hésite à confier ses problèmes d’alcoolisme et de toxicomanie, car elle est « vue » par la société comme celle qui « porte et élève les enfants ». De plus, si une femme fait usage de drogues, elle est souvent jugée comme ayant des mœurs légères. L’homme ne fait pas l’objet d’un tel préjugé. Ce dernier a toutefois plus de difficulté que la femme à parler de ses problèmes de santé mentale en raison des attributs de virilité qu’on lui associe. En effet, l’homme n’est pas censé « pleurer » ou « montrer ses émotions ». Il doit, au contraire, « se montrer fort » et « se débrouiller seul ». Ainsi, l’homme associe-t-il « problèmes de santé mentale » et « faiblesse », et c’est la raison pour laquelle il répugne à demander de l’aide. (Un tel phénomène explique notamment le taux élevé de suicide chez les hommes aux prises avec des problèmes d’alcoolisme et de toxicomanie.)

Dans le document‑cadre pour une stratégie nationale en matière de santé mentale de la CSMC, qui contient 58 pages, le facteur « genre » n’est mentionné qu’une seule fois. Lorsqu’on y aborde le besoin de soutien pour les aidants naturels, on omet de souligner que 80 % de l’ensemble des aidants naturels au Canada sont des femmes. On ne fait aucune référence aux conclusions d’une recherche récente qui démontre que l’expérience de l’homme et de la femme diffère en ce qui a trait à l’expérience de prodiguer des soins, de même que leurs besoins en termes de soutien. Le nombre d’heures fournies bénévolement par les femmes en matière de soins est supérieur à celui des hommes, de même que la distance parcourue pour donner ces soins. De plus, les soins prodigués par les femmes sont plus exigeants que ceux donnés par les hommes, et les femmes ont souvent la responsabilité de plus d’une personne, ce qui n’est pas le cas des hommes. La recherche met en lumière le fait que les hommes sont plus enclins que les femmes à considérer d'autres solutions qu’à devenir le principal aidant naturel d’une personne, et aussi que les femmes sont plus susceptibles que les hommes de connaître des difficultés, tant physiques que psychologiques, lorsqu’elles donnent des soins à une personne chez qui on a diagnostiqué une maladie mentale.

Lorsqu’on traite, dans le document‑cadre de la CSMC, de la stigmatisation et de la discrimination dont font l’objet les personnes qui vivent avec une maladie mentale, on ne fait aucune allusion au fait que la femme et l’homme vivent différemment le phénomène de stigmatisation et que leur attitude envers la maladie mentale est dissemblable.

Il semble exister une absence de compréhension de la notion de «  genre » dans le document‑cadre de la CSMC, un manque de reconnaissance du fait que toutes les personnes et populations sont sexuées et qu’il importe de prendre en considération le contexte de vie dans lequel vivent les hommes et les femmes. Dans ce document, on considère le « genre » comme une « différence culturelle », faisant un parallèle avec la différence qui existe entre le milieu urbain et rural, ou entre divers types de travail. Enfin, on oublie de mentionner de quelle façon le genre se juxtapose à la race, à l’ethnicité, à la classe sociale, à l’âge, à la situation géographique, à l’orientation sexuelle, etc.

Bien que les commissaires aient souligné qu’une action conjointe s’impose pour agir sur les nombreux facteurs socio-économiques qui touchent la santé mentale et le bien-être, tels que l’habitation, le revenu, l'éducation et l'emploi, ils déclarent ne pas avoir l’intention de recommander ou de déterminer un revenu annuel garanti pour l’ensemble de la population. De plus, les commissaires ne font aucune recommandation particulière en lien avec la pénurie de logements qui touche la population en général. 

On peut d’ores et déjà observer, dans un projet pour les sans-abri de la CSMC, les conséquences négatives d’une analyse de la pauvreté et du sans-abrisme qui ne tient pas compte des influences du genre et du sexe. À Winnipeg, l’une des principales villes à prendre part au projet, les gens qui vivent et travaillent dans des refuges pour sans-abri savent pertinemment que s’il y a davantage d’hommes qui vivent dans la rue que de femmes, c’est que celles-ci sont plus enclines à rester dans des relations violentes que de trouver un abri pour leurs enfants et elles-mêmes. Sans une analyse comparative entre les sexes, on ne pourra faire la lumière sur les raisons précises qui incitent les hommes et les femmes à vivre ou non dans la rue. De plus, on passe à côté de l’occasion d’étudier d’autres facteurs qui influent sur la santé mentale, tels que la féminisation de la pauvreté et les problèmes d’équité salariale.

Même si on recommande dans le document‑cadre la mise en place d’un système qui favorise le rétablissement des personnes atteintes de maladie mentale et leur permet de faire des choix judicieux parmi les services et le soutien offerts et qui, de surcroît, qui possède un mécanisme de financement qui les y aide, on ne suggère pas expressément que ce mécanisme passe par le régime d'assurance-maladie. On est donc amené à se demander à quel mécanisme de financement ont songé les commissaires.

La récente consultation électronique sur l’ébauche d'un cadre de travail pour une stratégie nationale en matière de santé mentale de la CSMC étant terminée, les membres du Réseau canadien pour la santé des femmes espèrent que les commissaires tiendront compte de leur démarche pour une analyse des influences du genre et du sexe en matière de santé mentale et de toxicomanie au Canada. S’ils ne le font pas, le Canada risque d’hériter un système de santé mentale dont les services, les programmes de soutien et les interventions ne tiennent compte que de la moitié de la population. Bref, un système qui deviendra rapidement coûteux, non seulement en termes de fonds publics, mais aussi en vies humaines.

Carolyn Shimmin est coordonnatrice de l’information pour le Réseau canadien pour la santé des femmes.